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Publié : 29 septembre 2011

COIN LECTURE

Y a-t-il vraiment des technologies de l’information ?

" Y a-t-il vraiment des technologies de l’information ?" L’écran d’Internet, 4 / 4 (Yves Jeanneret, Poche, 2007)}}

Le compte rendu que vous trouverez ci-dessous porte sur le 4e chapitre, qui concerne l’écriture d’écran, le journal numérique.


Statut du journal papier et de l’écran internet

Les médias informatisés sont des structures à la fois écrites et « à écrire » contrairement au livre qui est imprimé « définitivement » et ne permet pas que le lecteur y ajoute quelque chose de son cru, par réaction. Est-ce que les conditions techniques de la lecture sur un écran et l’interprétation que le lecteur peut en tirer ont une logique sociale, une pertinence sociale ? On peut avoir l’impression que les écrits d’écran sont incertains, instables vis-à-vis de l’écrit papier (journal, magazine) qui, eux sont des objets « maîtrisables » par le lecteur. Il tourne les pages facilement, il va au sommaire, y trouve les chiffres renvoyant à la pagination, il lit et puis il replie le journal qui reste physiquement et entièrement à côté de lui, tandis que la fin d’une session informatique fait « perdre » la/les pages lue/s qui sont éteintes et perdent leur luminescence.

Transformation, interprétation et le caché

La notion d’écrit d’écran repose sur trois partis pris : 1) Les pages créées par l’ordinateur transforment l’espace de l’écrit. 2) L’écrit d’écran détermine une interprétation différente du contenu d’une page papier. 3) Ce qui est visible à l’écran cache une grande partie de l’écrit complet dans le dispositif technique de l’ordinateur.

Ecriture dynamique, hyperliens.

Ce qui est visible à l’écran n’est pas une inscription, une « écriture », mais une dynamique de l’écriture produisant des formes. Entre écriture et lecture, l’écrit sur écran développe une autre dimension, un espace très particulier. Le lecteur peut modifier le texte, le copier ou le découper et intervenir sur lui par ajout ou retranchement, éventuellement arriver à une autre hiérarchisation.

L’exiguïté de la page d’écran joue un rôle structurant dans la composition de cette dernière. Un journal matériel dont on tourne aisément les pages ne conduit pas une interprétation du contenu tandis que pour le metteur en page d’écran il y a présence d’hyper-mots, d’icones cliquables dont l’activation engendreront un choix du lecteur, un parcours qui est déjà une interprétation. La page est structurée pour suggérer les pages absentes et y renvoyer. Il faut les imaginer.

Exagération, intégration, métaphore

Les informaticiens se cachent derrière trois imaginaires : l’immatérialité qui relève de l’exagération, l’intégration qui relève de la métonymie, et la métaphore qui crée des analogies. 1) Qu’est-ce que l’immatérialité de l’écran ? Le lecteur est amené à penser que la page n’a pas de support, qu’elle parvient par la voie des ondes à l’internaute, qu’elle n’est pas dédiée à lui seul à l’instant où il la lit, mais qu’il la partage. 2) On pense aussi la page comme extensible à d’autres pages dès lors qu’on clique sur des hyperliens. Le lecteur est donc susceptible d’étendre, par métonymie (extension symbolique), à l’infini, les liens sur la toile. 3) La métaphore intervient dès lors que la page fait preuve d’interactivité et mime une sorte de présence du rédacteur capable de répondre aux sollicitations de l’internaute (si un champ de commentaires est ouvert, comme dans les blogs).

Le geste du tourne-pages

La page d’écran des médias d’information mime une page de journal papier, c’est une forme de revanche du papier vis-à-vis du numérique. Les Unes, les pages « intérieures » sont composées comme celles de la presse quotidienne ou des magazines pour donner l’illusion au lecteur qu’il est dans une logique de tourne-pages et non pas d’écrans statiques dont il convient d’activer les liens sur la surface luminescente. Il faut cacher l’aspect fugace des particules pixélisées.

Interactivité

On ne peut pas dire que la page de journal numérique est immatérielle parce que toutes les autres qui la précèdent ou la suivent sont cachées. Il y a un phénomène de masques et d’apparitions certes, mais dans cette topique (construction d’un lieu symbolique), il y a propagation et disparition alternative du texte. En sus, on trouve de l’interaction possible pour le lecteur qui se fait rédacteur à son tour : textes déposés dans les boîtes blogs. On note une « intégration » complexe du multimédia qui comporte des signes alphabétiques, des signes iconiques, des signes sonores (musicaux, radiophoniques, dans le cas des vidéos de certaines plages de l’écran).

La métaphore de l’interactivité confronte le lecteur à une capacité de réponse et de dialogue de la part de la machine-écran. Une confusion humain / machine est entretenue. Cependant, la machine n’est pas douée d’une intentionnalité, elle est programmée pour faire illusion, elle n’est qu’un moyen de réunir deux humains, le rédacteur et le lecteur. Le rendez-vous de ces deux personnes est raté, car l’une est absente quand l’autre est confrontée à la page, puisque le lecteur découvre celle-ci en différé. Il est rare, en effet, que le rédacteur soit coprésent au lecteur de sa page, sous forme de dialogue.

Signes passeurs, architexte

On note la présente de signes « passeurs » qui permettent au lecteur de naviguer sur sa page, entre ergonomie et herméneutique (interprétation). Ecrire un signe passeur pour le rédacteur est anticiper la présence du lecteur, manifestation d’une intentionnalité vis-à-vis du lecteur en
différé. Les logiciels « appelés » par le rédacteur sont des architextes (catégorisations générales des textes en termes de discours, de modes d’énonciation, de genres).Ces architextes rappellent les notions du discours travaillées par G. Genette, ils renvoient à des modèles généraux. Les architextes d’écran inscrivent les objets écrits dans des modèles de communication, mais ceux-ci ne forment pas un tout, ils sont hétéroclites, c’est un bricolage de ressources empruntées à des horizons sociaux et des temps multiples.

Codification, reconfiguration

Les analystes des écrits d’écran ont forgé un terme : la prédilection sémiotique, c’est-à-dire une réinvention permanente du texte par ceux qui le manipulent. Ce n’est pas une abstraction calculique, elle engage le corps des sujets : les yeux vers l’écran et les mains au clavier. La déconstruction matérielle du texte par le sujet qui s’en empare est une explicitation du texte. Elle est réitérée, à chaque fois, sur chaque machine. On constate, du côté des concepteurs, pour se défendre, le choix de textes de formes traditionnelles qui relèvent d’une norme. Deux conséquences à cela : 1) Les concepteurs codifient des catégories de textes, des genres d’articles, relevant d’une rhétorique ou d’un métalangage (description explicative du langage médiatique). 2) La production de textes ainsi décrits devient comme une reconfiguration permanente. Les spectateurs s’en emparent, la modifient par leur interprétation reçue en retour par les journalistes.

Les métamorphoses de l’écrit d’écran

Historiquement les journaux papier ont manifesté une double pouvoir : 1) En interprétant la réalité sociale à laquelle ils renvoient, ils ont créé un champ d’action nouveau. 2) Les logiciels informatiques, eux, engagent le texte dans l’espace de nombreuses pratiques possibles. Les décisions essentielles de l’éditeur ont été transférées au concepteur et à son destinataire. Les spectateurs-lecteurs du journal numérique s’approprient les textes, les détournent

On note un glissement de la « prérogative politique » (au sens d’embrassement et de compréhension du fonctionnement complexe de la cité) vers une conception très simple et très efficace des messages informationnels.

Conclusion

Il n’est pas souhaitable que les sciences humaines délaissent la réflexion sur l’écran numérique en le confiant entièrement au domaine de l’ingénierie cognitive. C’est certes une évolution, une transformation de la page du journal papier mais il faut se poser la question de l’apport de la page internet. L’espace de la page numérique pose des questions : celle-ci va-t-elle remplacer la page papier ? En fait les sociologues et anthropologues estiment que l’écran internet cherche sa place mais qu’il ne disqualifiera pas l’écrit papier. Papier et écran vont s’adapter l’un à l’autre. N’oublions pas que le journal numérique copie la structure de la page papier et que cette dernière copie, notamment pour ses Unes, le numérique pour devenir plus percutante et accrocheuse.