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    Publié : 1er septembre 2015

    Un ouvrage de Julia Cagé, économiste, spécialiste des médias

    « SAUVER LES MEDIAS / CAPITALISME, FINANCEMENT PARTICIPATIF ET DEMOCRATIE

    La République des idées, Seuil, février 2015.

    Julia Cagé a observé, comme d’autres essayistes des médias, que le système de financement de la presse, même numérique, conduit aujourd’hui à l’échec : délitement des rédactions et de la qualité de l’information. Elle propose, après une analyse de l’existant, une solution intermédiaire : la société de média « à but non lucratif », établie sur des fondations et un actionnariat revu et corrigé.

    IL N’Y A JAMAIS EU AUTANT DE LECTEURS

    L’essai de Julia Cagé commence par un constat partagé par nombre de spécialistes des médias : jamais les producteurs d’information n’ont été aussi nombreux. La France compte 4000 titres de presse, 100 radios, plusieurs centaines de chaînes de télévision, des dizaines de milliers « de blogs, de comptes twitter et autres agrégateurs d’information ». Cependant, tous ces médias n’ont jamais été « aussi faibles », comme aux USA où l’ensemble des quotidiens a un « chiffre d’affaires cumulé » deux fois inférieur à celui de Google, lequel « tri[e] les contenus produits par d’autres ».

    Chez ces gros agrégateurs l’information est reprise à l’infini, comme dans les chaînes d’information en continu. Aussi les journaux papier se dotent-ils d’un volet numérique constitué par des dépêches d’agence à peine retouchées, la majorité des journalistes du titre papier étant concentré sur leur support. Cependant, même avec leur vitrine numérique, les journaux ne peuvent soutenir le rythme des géants.

    Et pourtant, et pourtant… jamais, semble-t-il, il n’y a eu « autant de lecteurs », en comptant ceux des sites, bien sûr. Mais c’est un paradoxe. Ces sites sur lesquels le nouveau type de lecteur se rend ont du mal à « monétiser leur nouvelle audience ». Les journaux ont alors tout perdu : et leurs lecteurs papier et leurs internautes qui butinent et ne payent pas.

    ILLUSIONS PERDUES

    Partout l’on entend parler de plans sociaux dans la presse papier. La France perd deux quotidiens en 2012 (France-Soir et La Tribune). Le groupe Nice-Matin a été placé en redressement judiciaire en 2014. Libération y a échappé de peu, en se séparant d’ « un tiers de ses employés ». Le Figaro multiplie « les départs volontaires », Sud-Ouest licencie également. Et si le Nouvel Observateur a été racheté par le groupe Le Monde Libre, 15% de la rédaction a été sacrifiée. C’est pareil aux USA.

    La crise est loin de ne toucher que la presse écrite. France Télévisions a proposé des départs volontaires (361), au Royaume-Uni, la BBC s’est séparée de 220 journalistes.
    La faute à la technologie ? La radio, la télévision, le minitel en leur temps se sont vu accusés de concurrencer la presse et de se concurrencer entre eux. Mais la crise semble plus profonde cette fois. L’information est « reprise, relayée, dupliquée […] reproduite sans être payée ».

    Les méfaits des médias numériques rappellent Emile de Girardin qui avait créé et intitulé son hebdomadaire Le Voleur, car il pillait les meilleurs articles des quotidiens, en 1828.

    LES MÉDIAS NE SONT PAS UNE MARCHANDISE

    Les citoyens accordent « de moins en moins leur confiance aux médias traditionnels » bien qu’ils soient très attirés par l’information. A la fin du XIXe siècle « le scandale de Panama » et celui « des emprunts russes » ont mis en lumière « la corruption de certains journaux français ». La défiance actuelle est « préoccupante ».

    A la Libération, les autorités ont voulu « mettre en place un statut spécifique de l’entreprise de presse ». Les « bonnes intentions » n’ont pas suffi et les journaux sont restés des sociétés commerciales soumises à « la loi du profit, du marché et de l’actionnaire tout-puissant ». Les médias ça s’achète, ça se revend, ça se « brade »…
    France-Soir, « journal de référence jusque dans les années 1970 » est passé du groupe Hersant aux mains d’un milliardaire russe, Pougatchev, qui l’a abandonné à son sort.

    MÉDIAS ET DÉMOCRATIE ?

    Julie Cagé entend trouver un « nouveau modèle de gouvernance et de financement » des journaux pour sortir de la crise actuelle. Selon elle, la crise, c’est assister à l’influence d’un spéculateur immobilier et d’un acteur de la téléphonie mobile sur Libération. La qualité informationnelle délivrée par un journal ne peut être le fruit de « millionnaires » aux « ressources infinies ».

    C’est un enjeu démocratique. Par ailleurs, la direction d’un journal par une coopérative de journalistes (Scop : société coopérative ouvrière de production) n’est pas une panacée. La situation difficile du Monde a été d’être ballotté entre un grand actionnaire « désargenté » et une société de rédacteurs pas aguerris à une gouvernance.
    La solution viendrait d’un « entre-deux innovant et adapté ». Sous quelle forme ? : « une participation au capital, avec partage du pouvoir de contrôle et de décision » ; une « démocratie actionnariale adaptée au monde des médias ».

    ALORS, IL FAUT SAUVER LES MÉDIAS

    Pour dépasser la contradiction capitalisme / autogestion, on peut créer un « statut de société de média à but non lucratif, intermédiaire entre le statut de fondation et celui de société par actions ». Ce système a réussi dans le domaine des grandes universités qui ont joué du commercial et de la « non-lucrativité ».

    Un modèle ambitieux encadrerait le « pouvoir décisionnel des actionnaires extérieurs par l’adoption de « statuts contraignants » et donnerait une place nouvelle « aux sociétés de lecteurs et de salariés » ainsi qu’un cadre favorable au « crowdfunding ou financement participatif ». Ce modèle permet de revoir les aides de la presse « en les simplifiant drastiquement ». Ce nouveau statut garantit la qualité informationnelle, assure la stabilité des « fonds propres » et des investissements. Réappropriation de l’information par ceux qui la font et la « consomment ».

    L’ÂGE DE L’INFORMATION

    Vivons-nous une société, un âge de l’information ? Les journalistes, producteurs de l’information, sont-ils plus nombreux ou en voie de disparition ? La qualité de l’information s’améliore-t-elle ou décroît-elle dans la sensation que nous avons de sa profusion ? Diagnostic avant de proposer une autre voie. Il s’agit de saisir l’information telle qu’elle est proposée aujourd’hui, mais également de la comparer à la connaissance offerte par les universités, les producteurs de culture, tels le cinéma, le théâtre.

    Il s’agit de saisir l’information comme « un bien public ». La comparaison amène à réfléchir « au croisement du marché et de l’Etat, du secteur public et du secteur privé ». Plusieurs « secteurs producteurs de connaissances et de culture » ont depuis longtemps développé des « modèles permettant de dépasser la seule loi du marché et du profit, tout en échappant au contrôle de l’Etat ».

    L’INFORMATION AU-DELÀ DES MÉDIAS…

    Quel est l’apport du secteur de la culture à l’économie ? Estimation difficile à effectuer. La culture « au sens strict », selon un rapport récent, contribue à 3,2% du PIB français, ce qui correspond à 7 fois l’industrie automobile et le total de l’agriculture et de son industrie. Presse, livre, audiovisuel, arts plastiques, publicité occupent 670 000 personnes soit 2,5 de l’emploi. A l’intérieur de cet ensemble, les médias tiennent une bonne place.

    L’impact des médias sur le public est « considérable », puisque l’enseignement supérieur touche 2,4 millions d’étudiants, soit le tiers du lectorat de la presse quotidienne régionale. Le système éducatif complet représente 15,2 millions de personnes alors que l’audience cumulée des seuls journaux de TF1, France 2 et M6 représente 13,6 millions de personnes. L’opéra national touche 328 000 spectateurs alors que le lectorat quotidien de Ouest-France lui est supérieur.

    C’est le paradoxe des médias, en particulier de la presse écrite. Un « petit nombre d’acteurs, qui représentent un poids relativement faible dans l’économie », reposant sur un nombre de salariés moindre encore, touchent un public extrêmement large. Dans le contexte politique où le suffrage universel ne suffit pas à légitimer le pouvoir, la démocratie s’appuie sur le contre-pouvoir des médias.

    DIVERSITÉ DES FINANCEMENTS

    Le contre-pouvoir médiatique est multiple. Les journaux fonctionnent avec des actionnaires riches, mais les « structures associatives » représentent plus de deux tiers des radios. Alors que les énormes groupes de médias internationaux sont cotés en bourse, ce n’est pas le cas des grandes universités (même aux USA). Bien que les grandes universités comme Harvard, Yale ou Princeton représentent 30 milliards de dollars en fonds propres, elles sont des associations à but non lucratif.

    Comme les médias relèvent aussi du culturel public, on peut penser qu’ils ne sont pas astreints au « modèle de la société par actions », à « l’autofinancement intégral par les ventes et la publicité ».

    Et ce modèle par actions, principalement, dans le temps de crise et de concurrence rude que nous vivons, pousse les journaux « à réduire leur coût, en particulier à diminuer considérablement la taille de leur salle de presse ». Selon Julia Cagé, il aurait été plus avisé « de pérenniser les investissements et de faire le pari de la qualité ». Certains médias se sont engagés sur la voie de l’ « infotainment » voire de l’ « entertainment » prononcé, privant une bonne partie du public de bonnes informations.

    Il faut se défendre de la posture de mépris vis-à-vis de certains programmes ou articles, mais il est nécessaire d’établir un taux moyen de « compétences et de connaissances » auquel tout le monde a droit à l’école. Comme l’école, les médias doivent être accessibles à tous et profitables.

    QU’EST-CE QUE L’INFORMATION ?

    On part de la notion d’information produite par des journalistes et appréhendée comme un bien public. Cela peut être un article de journal d’information générale, doublé sur un site internet qui offre l’équivalent, d’un « pure player » sans édition papier, un reportage de journal télévisé, une interview de matinale radio.

    De quoi d’autre ? D’un blog, d’un tweet (du tweet d’une première dame), d’une photo sur Instagram. L’information est-elle tout cela ou rien de ce qui est indiqué ? Le filtre est sans doute l’agence de presse qui joue un rôle primordial avec son fil proposant une information pesée, recoupée, qui sera reprise ensuite et disséquée par d’autres. Si l’on s’en tient à une définition juridique de l’information, celle-ci est « un contenu original ‘’présentant un lien avec l’actualité et ayant fait l’objet d’un traitement à caractère journalistique’’ ».

    C’est le travail du journaliste de transformer un simple fait en une information. Et c’est à tort qu’on véhicule l’idée qu’un simple internaute, doté d’un téléphone pour faire de l’image, est aussi un journaliste.

    LE JOURNALISTE, LA CARTE DE PRESSE

    Qu’est-ce qui distingue le vrai journaliste du blogueur du dimanche de bonne volonté ? C’est, depuis 1936, la carte de presse et son attribution à la « Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels » (CCIJP). Elle accrédite aux événements publics et donne droit à certaines déductions fiscales. Selon le code du travail est journaliste :

    « toute personne qui a pour activité principale, régulière et rétribuée, l’exercice de sa profession dans une ou plusieurs entreprises de presse, publications quotidiennes et périodiques ou agences de presse et qui en tire le principal de ses ressources. »

    Si l’on veut mieux définir la profession, on peut se référer à la Charte d’éthique professionnelle des journalistes (du Syndicat national des journalistes) : « le journalisme consiste à rechercher, vérifier, situer dans son contexte, hiérarchiser, mettre en forme, commenter et publier une information de qualité ».

    En France, environ 37 000 cartes de presse ont été attribuées, faisant des journalistes 0,14 % de la population active. Rapportée aux « cadres et professions intellectuelles supérieures » la part des journalistes diminue depuis 1965, en comptant des pics qui sont retombés. Relativement à « une société qui se complexifie », on compte moins de journalistes aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Pourtant leur éclairage est d’autant nécessaire que le monde devient compliqué à décrypter. Outre le décryptage du quotidien , le rôle du journaliste consiste aussi à « rendre accessibles au plus grand nombre les connaissances et les biens culturels produits par les autres secteurs de l’économie de la connaissance. »

    Et Julia Cagé de poser la question : « S’ils sont moins nombreux à réaliser cette intermédiation, qui le fera ? »

    Cette baisse du nombre de journalistes n’est pas due à la crise de 2008 ou à l’apparition d’Internet. Internet s’inscrit dans une évolution longue et générale, celle de l’augmentation de la concurrence sur le marché des médias. Certes, de moins en moins de journalistes travaillent pour la presse écrite, mais le passage sur le support numérique n’empêche pas le phénomène de l’effondrement des revenus publicitaires.

    DE MOINS EN MOINS DE JOURNALISTES PAR JOURNAL

    La baisse du nombre de journalistes masque l’affaiblissement de chacun des titres pris individuellement. En effet, un certain nombre de journaux se sont séparés d’ « une partie de leur salle de presse ». El Pais a licencié 129 de ses 440 journalistes en 2012, The Plain Dealer de Cleveland a supprimé 50 emplois. La liste est très longue, en Europe comme ailleurs. Pourquoi serait-il mauvais d’avoir un journal comptant 100 journalistes plutôt que deux journaux en employant 50 chacun ?

    La réponse est que la réalité est complexe et multiple et que les deux rédactions vont couvrir à peu près les mêmes événements, tandis qu’une grande rédaction de 100 journalistes pourrait diversifier les faits analysés ou approfondir certains sujets survolés.

    DU PRINT VERS LE WEB

    Les salles de presse voient diminuer leurs journalistes mais les chefs de rédaction en dédient de plus en plus à l’édition numérique. On ne distingue plus, dans certaines rédactions les attachés au papier des « numériques ». Et le cliché du jeune voué au numérique au contraire du vieux ne tient pas.

    Pour Julia Cagé, la croissance des « numériques », voire l’évolution progressive vers le numérique total « n’est pas un problème ». Les lecteurs changeront de support, tout comme il n’est pas dramatique que les spectateurs ou les auditeurs en viennent au « replay » ou au podcast, délaissant la grand messe du journal télévisé. Ce qui est important, c’est qu’une information de qualité soit produite. L’édition numérique permet des infographies très riches, l’accès à des données, comme les résultats ville par ville lors des élections par exemple.

    Ce qui est problématique, c’est que le journalisme internet se contente du bureau, alors que les rédactions papier allaient sur le terrain systématiquement. Le rapport à la réalité serait donc moindre parce que des correspondants, des bureaux à l’étranger ont été supprimés. Les rédacteurs en chef rechignent devant les demandes des grands reporters.

    Aux USA, il a été calculé qu’un journaliste papier, qui part en reportage, coûte 250 000 dollars par an (salaire et dépenses) pour la production d’un nombre d’articles moindre par rapport à un tâcheron devant ordinateur. Les reporters internationaux ont diminué de 24 % entre 2003 et 2010.

    Mais, bémol à cette vision pessimiste, les « pure players », créent des emplois et investissent à l’international. Le Huffington Post est présent dans 11 pays. Par ailleurs, Mediapart, en France, table sur ses enquêteurs. Mais les sites qui embauchent sont-ils si nombreux…

    DÉGRADATION DES CONTENUS ?

    Julia Cagé estime qu’il est difficile d’analyser le niveau de l’information sur une longue période et de le comparer journal par journal. On ne peut dire qu’on soit mal informé. Mais ce qui fournit une base objective est l’évolution du nombre de journalistes par rédaction.

    Des années 1950 à 1990, on constate une hausse de la pagination, puis un ralentissement de cette hausse et enfin une baisse dès les années 2000 pour les quotidiens français, un peu plus tard que pour les quotidiens internationaux
    .
    Une analyse fine tient compte de la taille de la police. A examiner deux Unes du New York Times (de 1950 à 2014), on s’aperçoit de l’augmentation des blancs, du grossissement de la police, de la place accrue des photos. Et il faut parfois compter avec « le rognement de la taille des pages ».

    Certes, on note des « suppléments », mais dans le « M » du Monde, l’Obsession du Nouvel Observateur, ou du Next de Libération la publicité fleurit énormément et la nature de l’information glisse vers le divertissement. Est-ce à dire que les journalistes « produisent » moins ? Non, cela reflète la diminution des journalistes malgré le rendement supérieur qu’on leur demande.

    UNE PRESSE DÉCRIÉE

    Dans la « théorie des gains de productivité » la presse française est décriée au profit de l’anglo-saxonne. Mais le New York Times compte 1100 journalistes, soit plus de quatre fois ceux du Monde du fait de la « taille de marché ». De plus, en domaine anglo-saxon, on vante les « robots journalistes » agrégateurs qui vampirisent les contenus des autres sur Internet. Julia Cagé en conclut que sans journaliste, il n’y a plus d’information. Les machines n’ont pas d’esprit critique et créatif.

    Dans quelle mesure la production en ligne se substitue-t-elle à la diminution des journalistes et de la pagination ? Une grande part de la production est destinée au Net, pour en « augmenter le trafic » mais aussi par économie : augmenter le nombre de pages papier coûte cher (impression, distribution) tandis que le numérique est immatériel et son coût « nul ».

    Les sites informationnels usent des dépêches d’agence de manière excessive pour la « course à la nouveauté » ou « primauté ». On observe du copier-coller de dépêches AFP, à peine retouché, ou même des tweet redimensionnés, et « à peine commentés ». Les véritables scoops issus d’enquêtes n’existent pratiquement plus.

    DU VIEUX RECYCLÉ, DE LA TRITURATION, DES ROBOTS...

    Au XIXe siècle, aux USA, les journaux se battaient pour aller chercher l’information sur le terrain et la rapporter avec au moins une journée d’avance. Aujourd’hui, c’est du simple « mettre en ligne » avec un « editing » minimal. Plus grave, la même information est republiée d’un jour à l’autre, avec une simple modification des titres et chapeaux. On étoffe certains paragraphes et le tour est joué, c’est du neuf avec du vieux.

    Internet « se nourrit du papier » qu’il triture, fouille et condense. Dans les années 1950, la radio volait du texte à l’écrit, quant aux journaux télévisés du soir, ils usent de l’écrit du jour. De l’écrit récrit, mais sans commentaire éclairant par rapport à l’information de base empruntée. Éric Schmidt, ex-PDJ de Google avoue : il a « désespérément besoin que les journaux, les magazines et sociétés de presse réussissent, car il [lui] faut du contenu. » Yahoo, cependant, dérobotise et a engagé plusieurs journalistes du New York Times pour offrir du contenu. Les mauvais augures parlent d’une fin de la presse à cause d’elle-même qui n’a pas fait les bons choix au bon moment.

    Julia Cagé nuance : « les médias n’ont pas trouvé le bon modèle économique, car nous continuons de vivre avec les réflexes du passé, faute d’une analyse de la crise que traverse aujourd’hui l’information ».

    LA FIN DES ILLUSIONS

    L’information est en danger à cause du tout numérique et du gratuit qui se multiplie. La crise des médias n’est pas « invisible », mais ses causes sont « mal perçues ». On se focalise sur la mort du papier, mais le support n’est pas important, c’est la qualité qui prime. Un débat a lieu sur l’accès au numérique. Doit-il être en partie payant, après des accroches gratuites ? Faut-il imposer « d’entrée, un mur payant » ? L’énergie dépensée tourne autour de « tarifications ‘’innovantes’’ » des ressources publicitaires. En fait, « les recettes existantes sont vouées à s’épuiser ». Julia Cagé appelle cela : l’ « illusion publicitaire ».

    L’ENFER DE LA PUB

    Selon certains, la presse est sous perfusion, sous assistance de la publicité qui propose du « temps de cerveau disponible » mais aussi menace de ne plus « annoncer » ni investir des campagnes si les médias deviennent critiques sur l’industrie, la finance, la corruption en général. La baisse de qualité viendrait-elle d’une part d’autocensure ? Aux débuts de la presse, la publicité était une forme d’indépendance par rapport au pouvoir politique.

    Mais maintenant ? Plusieurs facteurs expliqueraient la « diminution de l’importance de la publicité ». Il y a plus d’offre d’espace publicitaire que de contenu publicitaire à y loger. La moitié du marché publicitaire a migré sur les géants du Net : Google, Facebook et bientôt Amazon. Seulement un quart de la publicité locale va aux journaux régionaux.

    DANGER, CONCURRENCE !

    En 1968, la presse criait à la concurrence de la radio mais aussi de la télévision. Celle-ci, monopole d’État, était accusée de soutenir le pouvoir gaullien en privant la presse de publicité vitale. Puis on s’est aperçu que cela s’équilibrait et qu’il y avait toujours une publicité destinée à la presse. Mais c’est retombé. Aux USA, on assiste à un effondrement de la publicité dans la presse au début des années 2000. Elle représente maintenant la moitié seulement des recettes des journaux américains. La croissance du chiffre d’affaires tient désormais aux abonnements.

    Les médias sont une industrie à « fort coût fixe » et celui-ci dépend de la qualité de l’information fournie. Mais la qualité ne suffit pas, la démarche doit être tournée vers la « taille du marché servi ». Étendre le marché n’augmente pas les coûts de production. C’est par exemple la stratégie du Guardian, qui s’est doté d’une salle de presse digitale (60 journalistes) afin de s’ouvrir le marché britannique des internautes mais aussi d’ailleurs.

    Si le média maximalise son marché, il lui faut s’appuyer sur le fonctionnement de la concurrence, et comme celle-ci n’est pas aisée, il faut passer par la concentration, le monopole, ce qui se dit en politiquement correct « consolidation ».
    Mais il existe une législation anti-monopolistique, jouant de la concurrence. En France, depuis 1986, il est « interdit de contrôler des publications dont le total de diffusion excède 30% de la diffusion totale sur le territoire national ». Une des raisons des États de lutter contre la concentration est de conserver à la presse son « pluralisme d’idées ». Le monopole est un danger pour la démocratie.

    Le monopole d’État (style ORTF) est aussi problématique que le monopole privé. Le monopole privé présenterait deux dangers : il est plus facile de corrompre un seul média, fût-il un mastodonte, plutôt que plusieurs petits assez indépendants, et deuxièmement, le propriétaire massif peut influencer les lignes éditoriales, bref, faire penser ce qu’il pense.

    LIGNES ÉDITORIALES RECOUPÉES...

    La notion d’homogénéité ou d’hétérogénéité du lectorat est un facteur à analyser également sur le fonctionnement du marché de l’information. Ainsi, si, sur « un marché donné », il existe déjà un journal et qu’un autre apparaît offrant aux « consommateurs d’information » le même type d’informations (une même ligne politique par exemple), « alors l’entrée d’un nouveau journal ne va pas conduire à l’apparition de nouveaux lecteurs ». Les lecteurs se répartissent simplement entre les deux titres aux idées semblables. Mais, « au contraire », si « certains consommateurs sont prêts à payer un prix très élevé pour un journal de qualité », offrant une autre ligne éditoriale, il va drainer de nouveaux lecteurs. Le marché s’est étendu. Les lecteurs du journal de qualité en plus des lecteurs des deux journaux aux thèmes trop semblables.

    Julia Cagé a étudié la presse quotidienne régionale de 1945 à 2012 : elle s’est aperçue que l’entrée d’un concurrent peut entraîner une baisse de 60% des journalistes des titres déjà existants. Mais la concurrence tue la concurrence. On arrive à une stabilisation :

    « En analysant le contenu en texte intégral des journaux pour la période récente, on observe également qu’un plus grand nombre de journaux sur un marché est associé à un plus petit nombre d’articles publiés par chacun de ces journaux, à des articles plus courts et à une baisse de la part de l’information dans les thèmes traités. »

    Corrélation sociologique et politique : plus il y a de journaux sur le marché avec un appauvrissement des thèmes traités, moins les gens vont voter… La baisse de participation électorale a été très nette dans les régions de forte concurrence médiatique. [S’ils disent tous la même chose, c’est qu’ils sont tous pourris, alors pourquoi voter ?] Se sentant moins bien informés, « un certain nombre de citoyens ont fait le choix de se détourner des urnes. »

    ILLUSION SUR LES AUDIENCES INTERNET

    Les patrons de presse numérique semblent optimistes, car ils estiment qu’il n’y a jamais eu autant de lecteurs réels et potentiels. Les chiffres : entre 2008 et 2013, les « visites » sont passées de 50 millions à 180 millions par an, en moyenne, par site. Pour des journaux comme Le Monde ou Le Figaro, ce nombre peut aller jusqu’à 600 millions. Oui, mais visiteurs uniques ou répétés ? Pour le Monde, les visiteurs uniques par mois s’élèvent à 8 millions, avec huit visites par mois pour le même lecteur. Le nombre moyen de visiteurs quotidiens est de 1,5 million. Les médias papier en sont désespérés et jaloux.

    Cependant, Le Monde papier compte 300 000 lecteurs quotidiens, mais il faut multiplier le chiffre, car par foyer, dans les associations, les entreprises, les milieux éducatifs, il est à la disposition de plusieurs lecteurs. De plus, le lecteur papier est un lecteur moins volatile, qui reste plus de temps sur les articles, environ 25 à 35 minutes quotidiennement, alors que sur les sites internet l’œil butine. Pas plus de cinq minutes par article, les hyperliens amenant une appréhension moins rationnelle des informations fournies.

    L’audience numérique butinante ne « monétise » pas assez le journal car la publicité est moins vue. Un lecteur papier génèrerait ainsi 20 fois plus de recettes publicitaires qu’un internaute. A tel point que certains journaux font payer moins cher l’abonnement papier que l’abonnement numérique, bien que l’impression papier leur coûte plus cher (cas de journaux américains). Un lecteur papier amène également au journal des subventions d’État, ce qui n’est pas le cas pour le numérique.

    Un journal papier qui s’adjoint un tout ou quasi tout gratuit sur sa version internet fait une mauvaise affaire. L’essentiel est la qualité, une qualité qui attire le lecteur et l’amène à acheter. Le New York Times a établi un « mur payant » (paywall) avec succès. Aux USA 41% des journaux offrent une version numérique payante. C’est la solution de l’avenir semble-t-il.

    LES MÉDIAS SONT-ILS ASSISTES PAR LES ÉTATS ?

    En France, les aides de l’État aux journaux sont nombreuses et complexes. Elles remontent à 1920. Sous la forme d’une « exonération sur le chiffre d’affaires du produit des ventes des journaux dont le prix est inférieur à 25 centimes ».

    Jusqu’en 1973 « a dominé le principe selon lequel l’intervention de l’État dans la presse devait être neutre », en reposant sur la non distinction de contenu et d’opinion.

    Autres mesures : la TVA à taux réduit, avantages postaux. Devant la détresse de certains titres, à partir de 1973, l’État fournit une aide supplémentaire. Comme L’Humanité, La Croix, Libération aux recettes publicitaires minimes.. Le système français d’aide est une « usine à gaz » car complexe avec « un nombre exponentiel d’aides diverses ». Et même contradictoires.

    Par exemple ? : « le niveau très élevé d’aide au transport postal, qui va à l’encontre de l’objectif poursuivi par l’État de réduire la part du postage par rapport à celle du portage ».

    LA FRANCE, UNE PRESSE ASSISTÉE

    Il est dit souvent que la France accorde une aide trop importante à la presse. En fait, l’État regroupe « trois lignes de budget : diffusion, modernisation, pluralisme. Cela représentait 419 millions d’euros en 2012, « 4,8 % du chiffre d’affaires cumulé de la presse éditeur ». Les types de journaux aidés : la presse quotidienne d’information générale, les magazines, mais aussi les gratuits, la presse technique et professionnelle. 13,6 % de la presse quotidienne nationale et régionale.

    Cependant il faut ajouter à cela l’abonnement de l’État à l’AFP (creuset de l’ensemble de la presse à maintenir), « le taux de TVA super réduit », ce qui ferait 800 millions. Est-ce trop ?

    À REPLACER EN SON CONTEXTE…

    Le chiffre est à éclairer si l’on replace cela en contexte. Il faut « remettre les médias dans la perspective plus large des industries culturelles et de l’économie de la connaissance ». Ces différents organismes dégagent des fonds mais ils sont aussi aidés par l’État (13, 9 milliards). La presse n’est donc pas une entité moribonde qui grève l’économie du pays. Par ailleurs, les USA qui passent pour relever du tout libéral aident aussi la presse.

    Pierre Omidyar, fondateur d’e-Bay, a investi 250 millions de dollars dans la création de First Look Media, « hybride » qui comprend « une salle de presse à but non lucratif » et « une entreprise de technologie à but lucratif ». Il a lancé Intercept, magazine numérique qui « a dénoncé la surveillance exercée par la NSA » et « publié les révélations d’Edward Snowden ».

    John Henry a racheté le Boston Globe pour 70 millions, et le San Diego Union-Tribune pour 100 millions.

    Jeff Bezos, fondateur d’Amazon a racheté le Washington Post, « monument du journalisme américain » pour 250 millions de dollars. La rédaction de ce dernier média reste en place, elle embauche pour une refonte du site Internet. Les intentions invoquées sont louables. Mais ce type de fonctionnement est-il un gage de bon fonctionnement pour l’avenir. Les hommes d’affaires savent faire des affaires, et ils peuvent remettre en cause ce qu’ils ont établi en fonction de la loi du marché quelque temps après.

    Julia Cagé passe à l’observation de la vie politique américaine et fait un lien entre ces achats et le système politique :

    « Des chercheurs ont récemment montré qu’une des raisons pour lesquelles le système politique américain avait échoué durant les dernières décennies à contrebalancer l’augmentation des inégalités était l’utilisation croissante, par les plus riches, de leurs ressources pour influencer les processus électoraux et législatifs ».

    Aussi est-on amené à penser que « les millions déversés dans les médias par des individus fortunés (ou des groupes industriels) viennent fragiliser le bon fonctionnement de nos démocraties qui reposent en grande partie sur la fourniture au plus grand nombre d’une information indépendante et de qualité ».

    En effet, si les « pères » richissimes achètent des médias pour les sauver, qu’en sera-t-il de leurs héritiers ? Ainsi, C’est parce qu’il ignorait ce que « ses héritiers allaient faire de ‘’son’’ Nouvel Observateur » que Claude Perdriel l’a vendu. C’est « la succession de l’éditeur italien Carlo Caracciolo qui a plongé Libération dans la crise ».

    UN NOUVEAU MODÈLE POUR LE XXIE SIÈCLE

    Il n’est pas interdit de penser à une nouvelle forme de société de média, celle de la participation au capital et de partage du pouvoir. De penser à un « statut innovant » au croisement de la « société par action » et de la « fondation ». Julia Cagé, propose cependant, de rappeler les errements qui ont amené la presse où elle est.
    Les médias ne sont pas des « entreprises comme les autres ». Ils doivent la « fourniture d’un bien public » : l’information de qualité, libre et indépendante, relevant du débat démocratique. Sans « maximisation par les actionnaires ».

    L’erreur est l’entrée en bourse. C’est dès les années 1960 que des titres américains entrent en cotation. L’introduction en bourse semblait une bonne idée sur deux points, car les héritiers étaient confrontés à des « droits de succession importants » s’ils voulaient « liquider » et cela apportait de l’argent frais au journal. Un moyen efficace de « lever du capital ». De plus les patrons se sentaient obligés d’investir dans le titre avec cet argent, « par exemple dans la photocomposition ». Cela permettait aussi la constitution d’ « empires ».

    À quel prix ? L’introduction en bourse a été « une double erreur « et pour les journaux et pour la démocratie ». Dans un premier temps, la cotation a amené les « marges d’exploitation » jusqu’à 20 ou 30%. Mais ce n’était pas une « bonne nouvelle ». C’est que cela a été réalisé par une « cure d’austérité » : réduction des coûts, « diminution du nombre de journalistes », ce qui produit une baisse de qualité que le lecteur ressent. Le profit des actionnaires augmente mais les coûts d’exploitation aussi, nécessitant les réductions de personnel.

    Exemple, pour le Chicago Tribune, les profits étaient de 23% tandis que le chiffre d’affaires par le lectorat se traînait à 9%. Donc baisse de l’audience. Parfois, on a privilégié les lecteurs les plus riches par des augmentations au numéro mais aussi par la place prépondérante de la publicité, laquelle pouvait représenter dans les titres américains 80%, au début des années 2000. Augmentation d’ « une frange de laissés-pour-comptes de la presse ». Des pauvres qui n’achètent plus le journal et qui voient le traitement médiatique de leur « communauté » négligé.

    En France, il a été question d’introduire en bourse Le Monde, mais cela ne s’est pas fait. Après la Libération, des « sociétés de rédacteurs et de lecteurs » se sont montées en coopératives (SCOP) ou alors en associations Loi de 1901 comme pour Ouest-France.

    ÉTABLIR DES MÉDIAS À BUT NON LUCRATIF

    Aux USA, en Allemagne, en Grande-Bretagne les journaux ont pris des formes plus innovantes, à but non lucratif. Par exemple, le groupe Bertelsmann, groupe de presse leader européen, est la propriété d’une fondation. Cette fondation compte 110 000 employés et pèse 16,4 milliards, des télévisions et des journaux européens, dont les français Capital, VSD, Voici, Gala, Télé Loisirs.

    L’avantage de cette fondation ? La stabilité par l’ « allocation irrévocable d’actifs par les fondateurs ». La fondation a refusé jusqu’à présent une cotation boursière, préférant « un régime généreux de participation aux bénéfices ». Les « certificats de participation aux bénéfices » sont des titres dont les propriétaires ne sont pas des actionnaires et n’ont pas « droit de vote ».

    Les droits de vote sont « aux mains de la société de gestion de Bertelsmann » contrôlés par la fondation qui « abrite les droits de vote de la famille fondatrice, dont Liz Mohn », la mère ainsi que ses deux enfants. Si la structure évite les errements boursiers, l’ensemble de la fondation revient à la « famille ». Il y a favorisation fiscale et continuité familiale de type monopolistique. Rien n’est parfait.

    Quels sont les contre-pouvoirs possibles ? Julia Cagé se propose d’aller plus loin, en réfléchissant à autre chose que ce type de fondation. Bertelsmann est nourri de capitaux par des mesures fiscales de l’Etat. Ce qui est moins compliqué que l’ « usine à gaz » française d’aides. Mais il serait plus juste d’ouvrir une plus grande part à l’intéressement des salariés et des lecteurs. Est-ce que cela pourrait « permettre un renouvellement du pouvoir et des personnes » ?

    DES MÉDIAS À BUT NON LUCRATIF : EXEMPLES...

    Le plus vieux journal resté indépendant grâce au statut de fondation est le Guardian, « monument de la presse » britannique. Le Guardian est contrôlé par le Guardian Media Group, lui-même détenu par le Scott Trust, fondation à but non lucratif dont la fonction est de maintenir le statu quo depuis 1936.

    Le journal Irish Times, fondé en 1859, est depuis 1974 dans la fondation Irish Times Trust. The Associeted Press est une des grandes agences de presse mondiales, et elle fonctionne comme une coopérative.

    Selon Julia Cagé, le statut est excellent, pour les grands groupes, anciens, mais les petits médias plus récents qui se voudraient à but non lucratif, demeurent petits faute d’argent. La majorité de ces structures compteraient 5 employés rémunérés à plein temps. Il s’agit d’un « journalisme de niche ».

    Ces coopératives apportent un air frais de type démocratique mais pas de taille à lutter avec des géants. Souvent il s’agit de « pure players » qui peinent à trouver des fonds comme les équivalents plus grands qui n’ont pas trouvé leur modèle économique. Le temps de visite d’une « organisation à but non lucratif » serait de 2 minutes par internaute…

    Ce type d’organisation a privilégié les dons importants, de fondations par exemple, et négligé les petites donations individuelles. Elles sont alors soumises aux gros donateurs, lesquels peuvent se retirer en cas de crise économique.

    Quelles coopératives en France, après la Deuxième Guerre mondiale ? Elles ont pour but de réunir des ouvriers et travailleurs associés par rejet de la structure par actions. L’Yonne Républicaine a été une coopérative de 1955 à 2008, avant d’être rachetée. Le Courrier Picard, quotidien, a vécu sur cette base jusqu’en 2009. Pourquoi les coopératives coulent-elles ? C’est que la presse est une activité qui nécessité des fonds propres mais aussi des investissements en technologie. Par ailleurs, une coopérative ne peut s’agrandir indéfiniment sauf à devenir ingérable démocratiquement.

    Dans les sociétés anonymes à participation ouvrière, ce sont les salariés qui détiennent le capital, à la fois en actions classiques et en « actions travail ». C’était le cas de La Nouvelle République du centre-ouest, qui a vécu jusqu’en 2009. Mais cela a « tendance à agir comme repoussoir » pour l’entrée de nouveaux partenaires. Et la modification des actions et actions travail est difficile à opérer.

    OUEST-FRANCE

    Ouest-France, le premier quotidien français, est détenu par une association de loi 1901 à but non lucratif. Elle se donne pour but « le soutien des principes de la démocratie humaniste ». Mais le journal est structuré à trois niveaux : 1/l’association de loi 1901 qui contrôle le capital 2/ une « société civile qui souscrit l’intégralité du capital de la société anonyme Ouest-France qui possède la société publihebdos » 3/ la société anonyme Ouest-France qui exploite le journal. La structure a visé dès le début à garantir l’indépendance du journal par un refus du rachat d’actions et l’impossibilité pour une personne de devenir membre sans l’accord du conseil d’administration.

    FONDATION VARENNE

    Autre cas intéressant : la Fondation Varenne, également association de loi 1901, actionnaire du journal La Montagne. Le capital est « verrouillé ». Jusqu’en 1980, c’est la veuve d’Alexandre Varenne, journaliste fondateur du titre, qui détenait 80% du capital. La structure a été reconnue d’utilité publique en 1988. Pour une structure comme la Fondation Varenne, l’utilité publique est difficile à obtenir, suite à une décision du Conseil d’État. Et lorsque cette étape est franchie, la structure doit intégrer un représentant de l’État au conseil d’administration ou de surveillance : problème d’indépendance.

    Au point qu’un "pure player", Agora Vox, qui est passé de fondation à structure d’utilité, s’est délocalisé en Belgique afin de ne pas être soumis à une « surveillance » d’État. Ouest-France, quant à lui, demeure association de loi 1901 pour ne pas passer le cap de l’utilité publique.

    En 2008, « dans le cadre de la modernisation de l’économie », un nouveau statut est apparu : le fonds de dotation aux formalités simples comme la loi d’association.

    LE FONDS DE DOTATION : LA SOLUTION ?

    Le problème est que le fonds de dotation « repos[e] sur une exigence […], une action d’intérêt général à caractère social, culturel, éducatif, sportif ou caricatif, de mêmes que les fondations américaines. » Les médias sont donc « exclus ».

    Cependant l’État va revenir sur le statut et Mediapart songe à passer le cap. Cela conduirait à « définir le pluralisme de la presse comme une mission d’intérêt général ». Cela entre en cohérence avec « une mesure fiscale existante en faveur de la presse […] le bénéfice des actions de mécénat ». Ce qui revient à dire qu’il est « possible […] via l’association presse et pluralisme, de faire des dons défiscalisés aux entreprises de presse ».

    L’idée que la presse fournit un service public de connaissances comme une université, par exemple, modifie la philosophie du journalisme face à l’ultra-libéralisme des mastodontes. Certes, l’aspect financier demeure dans ce type de structure, il y a bien activité commerciale, mais il est pointé « un caractère désintéressé de la gestion ». Actuellement, « le système de mécénat pour la presse est beaucoup trop compliqué. »

    QUELLES LIMITES ?

    La simplicité du fonds de dotation souffre de « l’absence de toute contrainte dans la rédaction des statuts ». Des individus à l’origine du fonds peuvent prendre le pouvoir de décision et s’autoperpétuer « de génération en génération ». Il doit y avoir partage décisionnel avec les petits donateurs, mais aussi avec les salariés : « on gagne sur tous les tableaux ». 1/ La société de média a les avantages de la fondation (pérennité du capital) 2/ On est dans une société par actions mais diversifiée, à décisions démocratiques.

    LE NOUVEAU MODÈLE, SELON JULIA CAGÉ

    Quel est le modèle ?

    Celui-ci…

    « La société de média que je propose dans ce livre est un modèle hybride. Il s’inspire en partie du modèle des grandes universités internationales, conciliant activité commerciale et non-lucrativité ; mais il ne s’y résume pas. Il s’agit, d’une part, de sécuriser le financement des acteurs médiatiques en gelant leur capital et, d’autre part, d’encadrer le pouvoir décisionnel des actionnaires extérieurs par la rédaction de statuts contraignants ».

    Pas de problème de réduction des bénéfices pour les « actionnaires ». C’est non-lucratif : pas de dividendes, de retrait de l’apport. Pas de droit de vote de blocage : les contributeurs sont de « simples donateurs qui n’entrent pas au capital ». Le droit de vote est maintenu pour les actionnaires existants, et les petits contributeurs ne sont pas tenus à l’écart du fonctionnement. Pas de « recapitalisation » qui amène à une prise de pouvoir.

    Que s’est-il passé pour Libération ? En difficulté financière en 2014, les « pertes ont été imputées sur le capital social », avec baisse de la valeur des actions « voire annulation des actions si le capital est réduit à zéro ». Il est émis ensuite de nouvelles actions contrôlables par « un nouveau partenaire ».

    LE DROIT DE VOTE REMANIÉ

    Il est imaginable que dans la fondation de société de média, le seuil de participation soit de 10% du capital (les sociétés de rédacteurs ou de lecteurs pouvant former 1%). Au-delà de ce chiffre de 10%, les droits de vote progressent « moins que proportionnellement avec l’apport de capital ». Mais alors, peut-on se demander : « Pourquoi les plus gros actionnaires choisiront-ils de contribuer, une fois qu’ils auront atteint le plafond des droits de vote ? »

    C’est qu’il y a des avantages fiscaux. Ils viennent compenser pour les plus gros contributeurs « l’absence relative de pouvoir à la hauteur de leur contribution ». Le statut de la fondation publique leur est beaucoup plus avantageux.

    Julia Cagé évoque un cas imaginaire. Celui d’un journal, passant par la fondation publique et qui a besoin de 2 millions d’euros pour fonctionner. Par le jeu des votes non proportionnels à l’apport (pour les employés, les lecteurs) et les avantages fiscaux des contributeurs extérieurs : deux fondateurs extérieurs peuvent compter pour 14 % chacun (soit 28%), la société des salariés 31 % et la société des lecteurs 41% : « l’équilibre des pouvoirs a été transformé ».

    En 1968, par exemple, pour Le Monde, la société des rédacteurs participe à hauteur de 40%, mais une recapitalisation pour des investissements divers a dilué la part des rédacteurs contributeurs mis en minorité.

    Dans le cas d’une société de média, il ne doit pas y avoir illusion de type coopératif et l’égalité absolue : un salarié égale une voix dans le système décisionnel. Les petits contributeurs doivent aussi penser en termes d’investissement permanent pour rester dans l’évolution technologique.

    Il est question de « davantage de démocratie, tout en reconnaissant que la démocratie dans l’entreprise nécessite des apports financiers, qui ne peuvent pas toujours qui ne peuvent pas toujours être égalitaires ». Les « petits » n’obtiennent pas de compensations financières mais « ont leur mot à dire sur les grandes actions et les décisions-clés. »

    Malheureusement le problème de la presse française n’est pas de pointer les titres qui vont demeurer, ceux qui vont disparaître. L’enjeu est de continuer à produire, sur des supports différents, mais avec qualité et indépendance. La presse doit être accessible au plus grand nombre sans la surenchère des mastodontes qui décrédibilisent parfois les médias dans l’opinion.

    Selon Julia Cagé, « la solution proposée dans ce livre – une nouvelle forme de ‘’société de média à but non lucratif’’ – peut sembler radicale ». Il faut alors penser en termes d’apports de connaissances de manière publique et démocratique pour tous.

    C’est le même combat que pour les universités, le cinéma et d’autres secteurs culturels : « repenser le partage du pouvoir d’une manière plus démocratique dans le capitalisme ».

    Ce serait un entre-deux différent du tout capitalisme et du tout coopératif : « afin de reprendre le contrôle de notre destin. »