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    Publié : 19 novembre 2017

    Précis à l’usage des journalistes qui veulent écrire sur les Noirs, les Musulmans, les Asiatiques, les Roms, les homos, la banlieue, les Juifs, les femmes…

    Le Cavalier bleu, Paris / 2013

    Préface de Virginie Sassoon, Institut Panos Europe.
    (Virginie Sassoon est actuellement la responsable de la formation au CLEMI national : Pôle Labo-Formation)

    De nombreux « médias grand public » ont eu la volonté d’évoquer les minorités concernées par le titre de ce petit ouvrage, mais cela n’a pas été « probant ». Peut-être faut-il en passer par l’humour pour acquérir une distance « thérapeutique » et une certaine lucidité sur la façon dont le journaliste rend compte de « l’autre ». « Au-delà de la simple énumération » des minorités qu’ils traitent chacun, les journalistes essayent de déconstruire des « clichés ».

    Virginie Sassoon a tenu à l’édition de l’ouvrage du fait de « l’engagement de l’Institut Panos Europe, Organisation non gouvernementale internationale […] créée en 1986, qui se mobilise en Europe, au Maghreb, au Moyen-Orient et en Afrique centrale en faveur du pluralisme et de l’indépendance des médias. »

    Il y aurait cependant erreur à supposer que seuls les journalistes sont racistes, islamophobes, sexistes, homophobes. C’est évident. Mais les médias, en général, peuvent influencer « la formation des opinions » et poser l’ « altérité » comme un problème. Le précis « ose la catégorisation » pour lutter contre les clichés et « l’assignation qui contraint et divise ».

    -1- « COMMENT ÊTRE BLANC ET NE PAS LE RESTER ! »

    (Thierry Leclère est un collaborateur de la revue XXI, réalisateur de télévision, il a été reporter à Télérama pendant vingt ans)

    Quel drôle de métier que de devoir écrire sur les Noirs, les Arabes, les Asiatiques et les autres… ! Thierry Leclère a pour cela étudié la « banlieue », un « métier saisonnier » en fonction des « émeutes » et « révoltes des classes populaires » (sous-entendu de jeunes immigrés). A côté des drames urbains, on met toujours en exergue la fulgurante réussite intégrative et professionnelle de quelques jeunes immigrés, devenus des chouchous de la République. Ce faisant, Thierry Leclère travaille sur les « minorités visibles ». L’expression l’intrigue et le pousse à une découverte : lui fait partie de la « majorité invisible », c’est-à-dire celle des Blancs. Thierry Leclère est un Blanc.

    Il est « français de souche » dès la maternelle, descendant du grand Vercingétorix, « Blanc de blanc […] tel un cépage Chardonnay » ou « Blanc fondamental » selon l’expression d’Aimé Césaire. Au cours d’un dîner, où il dit un ami qu’il est aussi Blanc que lui, ce dernier s’insurge dans un sursaut bien-pensant : « Tu veux me définir comme un Blanc ? Mais c’est à l’opposé de toutes mes convictions, de tout mon parcours… »

    Pourtant le blanc est une couleur. Mais la République disqualifie les minorités en prétendant à l’universalisme et à l’indivisibilité. Quelques médias (TF1, Médiapart, Libération) utilisent néanmoins les termes de « Blanc » ou de « petit Blanc ». Un homme politique, un socialiste, monté fort haut dans L’État, se trouve, en 2009, temps des primaires socialistes, sur un marché de brocante. La foule étant bigarrée, il demande à l’un de ses lieutenants : « Tu me mets quelques Blancs, quelques whites, quelques blancos ». Le général de Gaulle lui-même aurait dit : « C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns […] mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon la France ne serait plus la France ».

    La science, par le séquençage du génome, conteste la notion de couleur : en effet, « la couleur de la peau ne concerne qu’une infime part de notre patrimoine génétique, quelques gènes sur quelques dizaines de milliers […] La race, biologiquement n’existe pas ». Oui mais… si la race n’existe pas, selon le sociologue noir américain W.E.B. Du Bois, il existe « une ligne de couleur », fondant le racisme.

    Thierry Leclère estime que le journaliste français, s’il est blanc, doit le savoir, le penser, pour mieux parler des autres qui ne le sont pas.

    -2- « TRUCS ET ASTUCES POUR NETTOYER VOS ARTICLES DES TACHES DE MACHISME INCRUSTEES »

    (Bérangère Portalier est reporter de télévision, passionnée d’anthropologie, elle participe, en 2009, à la fondation du magazine Causette « plus féminin du cerveau que du capiton »)

    Selon Bérangère Portalier, le sexisme est un « voile terne qui recouvre les idées réac’ », mais ne relève pas seulement de journalistes réactionnaires.

    Quand « un article est bien fait [il] doit parler à tout le monde ! », c’est-à-dire même aux femmes. Elle prend pour exemple « le bimestriel alternatif Fakir […] sympathique canard » mais qui recevait des plaintes de lectrices qui l’accusaient de machisme. Un journaliste de Fakir se rend donc à la rédaction de Causette : on lui dit que son magazine « avait parfois carrément oublié de s’adresser aux femmes » et que les « blagues » publiées « s’appuyaient sur une collusion virile […] fleuraient bon l’entre-soi masculin ».

    Certains journaux casent les femmes dans des suppléments ou des niches du chemin de fer : Le Figaro Madame, Le Parisien et sa Parisienne ou, dans La Provence, « Elles&co », voire la publication du Vatican qui y va de son « supplément femme »…

    Dans les faits divers « les préjugés misogynes […] pullulent » et l’on a pu lire, à propos du viol de Nafissatou Diallo, qu’un homme politique avait agressée, qu’elle était si laide qu’il était incompréhensible qu’elle ait pu susciter un désir de viol. Certains journalistes se sont montrés perplexes quand des femmes de « grand âge » se sont plaintes de viol.

    Le problème du viol ? C’est la jupe « qui [déclenche…] une insoutenable érection » chez l’homme. Début 2013, à Toulouse, la nuit, un certain nombre de femmes ont subi des agressions sexuelles. Cela a été écrit par une journaliste. Réponse masculine : que faisaient-elles dehors la nuit ? « Tutelle masculine et couvre-feu sont-ils le lot des femmes, en ville ? »

    Les médias invitent des « experts » mais moins d’ « expertes » : les médias s’en méfient (sont-elles compétentes, seront-elles de « bonnes clientes » ? ) Par ailleurs, l’experte est longue à trouver dans les organigrammes hypermasculins, doit avoir la permission de sa hiérarchie pour aller causer dans le poste ou au petit écran. Conséquence de l’invitation de l’experte, son métier, sa fonction doivent être féminisés : « chercheuse, ministre, écrivaine » pour bien la démarquer de l’homme, mais des rétrogrades s’insurgent de cette transformation de la langue.

    Dans les articles, les femmes sont souvent appelées par leur prénom plutôt que par leur patronyme (« Ségolène » mais pas « Nicolas » pour monsieur Hulot), leurs vêtements sont décrits avec précision et leur situation familiale est plus souvent demandée que pour un homme ; on oublie parfois de parler de leur métier. La solution ? Lire des ouvrages féministes ou de de féminisme critique sur le patriarcat pour bien écrire sur les femmes.

    -3- « COMMENT ÉCRIRE UN ARTICLE SUR L’AFRIQUE, LES AFRICAINS ET LES NOIRS SANS SE FAIRE TANCER ? »

    (Kidi Bebey est franco-camerounaise, elle écrit « sur des questions de société et de culture avec, comme thèmes de prédilection, la jeunesse et les femmes africaines ». Elle est également auteure d’albums et de romans / Olivier Rogez est un « itinérant » (Russie, Afrique de l’Ouest), journaliste grand reporter à Radio France internationale)

    Il est difficile d’écrire sur l’Afrique et les Africains, car l’époque est dans le « politiquement correct ». Il faut « mettre ses gants à la poubelle […] Les Noirs sont bien moins explosifs que la nitroglycérine ».
    Les journalistes les considèrent « comme à part » et finissent par le faire croire au public. Mais « les Noirs n’aiment pas tous le manioc » et « n’aiment pas forcément le rap ». Pourtant, on lit des commentaires sur la « Black Fashion Power », on en a lu sur l’influence du couple Obama sur le « style » des Noirs américains. Mais est-ce que les Blancs copient la vêture de leurs président et présidente de la République ? Il ne faut pas exiger des « brevets de bonne conduite » : pourquoi dire à un Noir qui émet un avis personnel qu’il ne représente pas sa communauté ? Il est une personne
    Libre se s’exprimer.

    Du fait de la « globalisation », il est très facile de trouver des Noirs « occidentaux, européens et français. Ou allemands. Ou suédois ». Il y a même des Africains blancs « et pas seulement au Maghreb ou en Afrique du Sud ». L’Afrique est un continent, ses « peuples » sont donc nombreux et le mot « Africain » recouvre bien des réalités ».

    Il faut en finir avec les images d’Épinal, l’anthropologie au jour le jour, l’humanitaire excessif, le vocabulaire connoté…

    Les Africains ne sont pas d’ex-broussards perdus quand ils sont en ville, toutes les femmes ne subissent pas la « polygamie » et ne portent pas leur bébé dans le dos dans un tissu bariolé. Tous les hommes ne pratiquent pas le football et « a contrario », tous les enfants africains ne sont pas « des enfants surdoués repérés par les programmes des ONG et envoyés en Europe pour faire carrière ». Une autre tendance se dessine : le Blanc, même s’il n’est pas scientifique, a tendance à s’intéresser aux coutumes et modes de vie africains, et il n’hésite pas à expliquer à un ami africain, par exemple, qu’il est « authentique ». Les Africains savent parfaitement quelle est leur culture. Il ne faut pas non plus développer pour son Noir une fraternité ou sororité « compassionnels » et penser ou dire « qu’avec un peu d’éducation le Noir est un homme comme les autres ». Ridicule et naïf.

    Inutile de se lancer dans l’aide humanitaire, en allant en Afrique. On peut aider des gens en difficulté tout près de chez soi, dans les « banlieues ». Quant aux termes « ethnique », « coloré », « métissé », évitons-les pour ne pas susciter « des catégories qui […] éloignent de la modernité ».

    -4- « EN FINIR AVEC LES CLICHES SUR LE RAP »

    (François Saltiel est un journaliste spécialisé dans l’analyse des médias et de la publicité (Culture pub, + Clair), réalisateur de documentaires (France 2), et co-fondateur de la maison de productionArt2voir)

    Le rap est un genre musical victime de stéréotypes et donc quelque peu méprisé. Il est censé être issu de la « contestation » jeune des cités, d’ « une souffrance dans un tempo de révolte ». Il est en fait apparu, il y a environ 30 ans, dans le mouvement Hip Hop, et il intègre « la danse et le graph’ ». François Saltiel a été amené à présenter « l’émission musicale Franco-sonik sur le Mouv’ ».

    Il y a rencontré Akhénaton (Iam), Oxmo Puccino, Orelsan, Disiz ou encore 1995 « à prononcer ‘’un-neuf-neuf-cinq’’ ». Ces chanteurs pratiquent une musique qui est « le genre musical le plus vendu » mais ils sont très peu invités à la télévision et quand c’est le cas, comme chez Ruquier, ils subissent un traitement infériorisant : « Dans l’émission ‘’On n’est pas couché’’, diffusée sur France 2 le 25 avril 2009, le rappeur Oxmo Puccino intervient après 2 heures du matin. Idem pour Orelsan, convié le 30 septembre 2012, programmé dans la dernière partie du show ». Quand ils participent à la « Victoire de la musique », ces chanteurs sont catégorisés en « musique urbaine »…

    Orelsan a été « sanctionné par le tribunal correctionnel de Paris à 1000 euros d’amende pour un morceau de jeunesse sorti en 2007, « Sale Pute ». Il s’agit néanmoins d’une œuvre fictionnelle racontant qu’un homme, trompé par « sa copine », « sombr[e] dans une folie assourdissante ». Renaud, Gainsbourg et Brassens ont chanté des œuvres aussi sexualisées que celle du rappeur et n’ont jamais été inquiétés.

    On ignore que des rappeuses font vivre ce mouvement, en dehors de Diam’s : « Casey, Keny Arcana ou La Gale ». L’opinion publique, hors jeunes, s’intéresse au rap dès que les artistes s’ « hybrident » : « Youssoupha a […] participé à un atelier de création avec un quatuor à cordes, Oxmo Puccino a réalisé un album avec un jazz band tout en posant avec Benjamin Biolay alors que Patrick Bruel invite La Fouine sur son dernier album ».

    Bref, les chansons ont de beaux textes, pour la plupart et un public nombreux. Ce n’est pas négligeable. Aussi, le Rap est-il un vrai mouvement musical.

    -5- « FEMMES NON BLANCHES EN POLITIQUE : STOP AUX FANTASMES EXOTIQUES ! »

    (Rokhya Diallo est éditorialiste et essayiste, chroniqueuse (Canal +, i≥télé, RTL, Le Mouv’), militante associative et co-fondatrice de l’association Les Indivisibles)

    L’apparition de visages féminin noirs, asiatiques, maghrébins, en politique « a déstabilisé […] les commentateurs médiatiques » plus habitués aux hommes, chauves, costumés, blancs ou « roses ». Les dits commentateurs « ont dépeint » les femmes en question « en se focalisant sur la plastique » :

    - Rama Yade : « la belle Rama », un « physique de basketteuse », « la Naomi Campbell du gouvernement », « la perle noire de Sarko », une « princesse d’Afrique » qui marche pieds nus quand elle va chez sa mère, qui « reçoit ses amis en boubou », « encore plus jeune, encore plus colorée, encore plus séduisante » que Rachida Dati (merci pour cette dernière !)…

    - Najat Vallaud-Belkacem : c’est une « la gazelle » ; elle a conservé « de ses origines marocaines […] les yeux cernés de khôl », elle est évoquée comme la « Rachida Dati de Hollande »

    - Patrick Besson (chroniqueur littéraire et pigiste de haut vol : L’Humanité, VSD, Figaro, Figaro Magazine, Le Point, Voici, Marianne) est prolixe en dénominations imagées : « tanagra guyanais, Christiane Taubira » ; « geisha intellectuelle, Fleur Pellerin », « Shéhérazade cinématographique, Yamina Benguigui ».

    Rokhya Diallo se demande pourquoi certains journalistes restent dans le « concours de beauté » et n’approfondissent pas les « convictions » divergentes qui caractérisent ces femmes. Elles sont des personnages politiques avant tout et non pas des femmes « non blanches ».

    -6- « LES CLICHES À ÉVITER À PROPOS DES HOMOS »

    (Océane Rose Marie, chroniqueuse à France Inter, est également auteure, chanteuse, comédienne)

    « Après quatre ans de tournée de [s]on spectacle, La Lesbienne invisible » et le fait qu’elle vive avec une autre femme, ORM s’est fait interviewer par Thierry Ardisson : « Qui fait la vaisselle dans votre couple ? » et une journaliste lui a demandé sincèrement « si [elle] ne trouvait pas ça ridicule, deux femmes en robe de mariée ».

    Il semblerait, pour les journalistes légèrement frottés de psychanalyse, que les lesbiennes et les gays aient vécu un drame avec leur père ou leur mère (abus sexuel, complexe œdipien). Les gays ont pu également se faire « tripoter par le curé de leur internat catholique » ou surprendre par leur mère « lors de leur première séance de masturbation sur les pages du milieu de La Redoute », événements automatiquement déclencheurs d’une homosexualité. Par ces exemples humoristiques, ORM évoque des clichés.

    Les faits réduisent ces clichés à néant : « la plupart des mères juives, musulmanes, catholiques (surtout si elles sont italiennes ou corses […])… terriblement envahissantes, pondent plein de petits garçons […] qui chercheront une partenaire à gros seins et douée en cuisine pour retrouver à l’infini leur félicité originelle avec Môman » sans le moindre problème psychologique. Selon ORM, « il faut arrêter de vouloir expliquer à tout prix l’homosexualité » par des « facteurs propices ».

    N’existe-t-il pas deux types de lesbiennes pour le grand public ? : « les trop moches qui n’ont pas réussi à pécho de mecs et qui se sont rabattues sur les filles » et les « fausses lesbiennes » qui le sont car elles n’ont tout simplement pas encore rencontré l’homme de leur vie… N’existe-t-il pas qu’une seule catégorie de gays ? Des types « très beaux mais qui mettent de la crème de jour », qui sont portés sur l’habillement, sortent en boîte où « tout le monde a le torse huilé et f[ait] des partouzes ». Pourtant les gays « veulent être justement comme tout le monde et pensent que leur sexualité ne doit pas conditionner leur mode de vie » : « boucher […] joueur de foot […] mafioso ».

    Ne dit-on pas que les homosexuels vivent une vie sentimentale trop facile parce qu’une femme comprend mieux une femme, de même pour les hommes ? Pourtant ce sont des êtres tout aussi « étrangers » l’un pour l’autre que dans les couples hétéros et l’amour s’y maintient avec la même difficulté.

    Encore quelques clichés… Être avec une femme « serait glamour » ; selon une journaliste de Elle, ce serait un acte de « courage » car l’homosexualité serait un choix ; les filles attirées par des filles « hyper masculines » sont ridicules, « autant sortir avec un homme » ; des enfants élevés par deux personnes du même sexe sont voués au déséquilibre car il leur manque le principe de l’identification. En fait, vivre avec une femme n’a rien de glamoureux, c’est plutôt une appartenance à une minorité, difficultueuse face à la « norme » ; être homosexuel n’est pas un acte de courage, ni un choix : c’est un fait. On est homosexuel/le, point barre. Une lesbienne à l’air masculin n’est pas un homme, c’est une femme qui se donne un style ou qui vit un physique et une personnalité qui lui ont été donnés par la nature. Plusieurs études aux USA et en Allemagne « ont démontré que les enfants élevés par les homos n’étaient ni plus ni moins névrosés que les autres ». Aucune « preuve tangible » n’a été fournie de la dangerosité psychologique de parents homosexuels pour des enfants…

    -7- « LA BANLIEUE, TERRE ÉTRANGÈRE POUR LES MÉDIAS »

    (Idir Hocini a commencé le journalisme avec le Bondy Blog, aventure suisse, en France, puis a travaillé pour L’Hebdo (Suisse), TéléQuébec. Il travaille pour M6 et Pitch TV, en même temps que pour le Bondy Blog)

    C’est en 2005 que Bondy « est sorti de l’ombre médiatique avec la création du Bondy Blog », année de « l’embrasement des banlieues françaises suite à la mort de Zyed et Bouna, électrocutés, à Clichy-sous-Bois. Selon Idir Hocini « chaque ville de banlieue a ses soucis ». Clichy-sous-Bois les a tous : transport, HLM vétustes (« en guise d’ascenseur, les habitants utilisent des cordes pour monter leurs courses ou leurs précieux médicaments »), tuberculose, « épidémie de chômage ». Après Clichy et Bondy, « le 9-3 et toutes les grandes villes se sont enflammées […] l’état d’urgence fut décrété le 8 novembre 2005 ». Les journalistes de chaînes de télévision ont débarqué, pour des reportages de journaux et de magazines télévisés.

    Serge Michel de L’Hebdo (Suisse) a eu « l’idée d’y rester trois mois, chaque journaliste couchant sur place, une semaine, à tour de rôle, pour raconter les quartiers populaires de l’intérieur grâce à des articles postés sur un blog, un phénomène en pleine explosion à l’époque ». C’est ainsi qu’est né le Bondy Blog, auquel le jeune journaliste Idir Hocini participe, au début, puis développe en faisant entrer de jeunes « beurs » dans l’équipe.

    Certains journalistes des chaînes de télévision étaient des « reporters, connus pour leur couverture de l’actualité étrangère. Des confrères que les journalistes suisses de l’Hebdo ne voyaient habituellement qu’en Irak ou en Afghanistan » !

    Idir Hocini, dans un premier temps, prend les journalistes de L’Hebdo pour « cette sale race médiatique qui vient nous dénigrer pour le JT à l’heure du dîner ». Mais il est détrompé. Il reconnaît Bondy dans leurs articles. Au lieu de se limiter au trafic de drogue, ils s’intéressent aux gens (les vieux), les interrogeant sur le bonheur possible en banlieue.

    C’est qu’ils sont là pour longtemps, en immersion, tandis que le journaliste de JT « arrivait à la gare à midi et repartait trois heures plus tard » sans savoir qu’à 8 heures du matin nombre d’habitants partaient au travail, qu’il existait une association de jeunes créateurs d’entreprise etc. Certains se déguisaient en « mauvais garçons avec un pull Umbro ». Finalement, les Suisses sont partis, confiant le blog à des jeunes beurs doués en écriture. Des journalistes de l’establishment ayant connaissance du blog, tel Luc Bonner du Monde, viennent échanger et travailler sérieusement avec les jeunes journalistes. Bronner « pense la cité en banlieue comme un village » et non pas comme un coupe-gorge.

    Conseils aux journalistes légers : « ce n’est pas parce que la personne que vous interviewez n’a pas le bac qu’il faut la prendre pour un lapin de cinq semaines ». Il faut être « honnête avec votre interlocuteur », dire sur quel sujet on travaille réellement et « laisse[r] la place propre pour les collègues » passant après… Les rédactions peuvent ouvrir leurs portes « aux gens issus des quartiers populaires ». Que les jeunes beurs en déshérence voient des « immigrés » tenir des blogs, passer derrière le micro ou devant la caméra est un facteur d’apaisement social des quartiers dits difficiles.

    -8- « LES ASIATIQUES DE FRANCE : NI DISCRETS, NI EXEMPLAIRES ».

    (Raphäl Yem est cambodgien et chroniqueur, éditorialiste, rédacteur en chef, animateur, producteur et surtout « journaliste citoyen »)

    Quels sont les bons conseils à glaner pour bien écrire les « futurs papiers sur la communauté asiatique de France » ? Les Asiatiques, d’abord, ne sont pas tous Chinois, comme cela se dit, ils ne détiennent pas des commerces florissants parce qu’ils se regroupent entre eux et se prêtent de l’argent, dans une volonté de réussite. Erreur : « une fois qu’une grosse somme d’argent est mise en commun par les participants et doit passer de l’un à l’autre pour servir chacun son tour, il n’est pas rare que l’un d’entre eux se barre avec tout le butin sans le rembourser » ! Les Asiatiques ne sont pas « plus travailleurs » que les autres immigrés, l’auteur connaît « des gros branleurs asiat’ ».

    L’Asiatique n’est pas forcément adepte « des arts martiaux depuis [son] jeune âge », si bien « qu’en cas de baston, [il] ne faut pas forcément compter sur votre copain asiatique pour vous défendre ». Les sports de combat, à visée philosophique, sont pratiqués par des gens de toutes origines et les « victoires olympiques pour le drapeau bleu-blanc-rouge » sont le fruit de tout le monde.

    -9- « QUIZZ : L’ISLAMOPHOBIE EN FOLIE »

    (Nadia Henni-Moulaï est journaliste free-lance. En 2008, elle intègre le Bondy Blog)

    1/ « La viande halal transmet-elle l’Islam ? »

    Comment ? Quick fabrique et vend des hamburgers halal ? Oui, pour gagner de l’argent. Mais que les islamophobes se réjouissent, les immigrés en trop grand nombre vont mourir d’infarctus avec tout ce« Fromage, sauce frite » ! Et puis « on n’a jamais vu un steak halal faire du prosélytisme […] partir en croisade contre les 42 articles de la loi de 1905 ! »

    2/ « COLOMBEY-LES-DEUX-MOSQUÉES, C’EST POUR BIENTÔT ? »

    60% des Français (« Blancs et de souche ») estiment que les Maghrébins sont trop nombreux sur le territoire, que « l’islam est trop visible ». Mais l’Europe n’a pas à craindre une invasion fondée sur un excès démographique : « Au Maroc, le taux de natalité est tombé à 2,19 enfants par femme, en Algérie, il avoisine les 1,75 en 2011. Des seuils à la limite du taux de renouvellement des générations. »

    3/ « Prière de rue, un art de vivre ? »

    Les immigrés maghrébins sont tellement à l’aise en France, qu’ils se mettent à prier en pleine rue. Comme dans la rue Myrha « qui s’est improvisée en salle de prière façon séance de ciné en plein air ». Mais si les musulmans prient dans une rue, « c’est soit pour faire le buzz […] soit par manque de place ». « Ce n’est pas le Pérou » que de vivre sa foi « entre crottes de chien, urine et saletés diverses ». Beaucoup d’élus locaux empêchent par droit de préemption l’achat d’un simple pavillon pour créer une petite salle de prière. Quant aux chiffres : On compte « 90 mosquées et 1962 salles de prière pour 2,1 millions de musulmans » pratiquants « contre 3000 lieux de culte pour 1,1 million de protestants ».

    4/ « LE RAMADAN TUE ET… REND FAINÉANT ? »

    Le ramadan « consiste à s’abstenir de manger, de boire, d’avoir des relations sexuelles de l’aube au coucher du soleil », pendant 30 jours. Pas de « surprise party à la tombée de la nuit, ni de cornes de gazelle à outrance, juste un bon repas et des échanges spirituels. » Les musulmans qui suivent le ramadan travaillent toute la journée. « Sauf contre-indication thérapeutique, maladie, grossesse, incapacité individuelle, le fidèle […] relève ce défi contre la faim ».

    Conclusion : « Compte tenu du traitement médiatique de l’Islam en France […] amis journalistes, il est temps de revoir vos fondamentaux ».

    -10- « LE ROM, OU L’ÉTRANGER ABSOLU »

    (Denis Sieffert est directeur de la rédaction de Politis, spécialiste du Proche et Moyen-Orient)

    Denis Sieffert est allé rencontrer, un jour, dans sa roulotte, Alexandre Romanès, patron du cirque du même nom. Il avait posé son vêtement sur le lit. Comme un gamin de la famille est entré, Romanès se penche vers Sieffert et lui dit : « Attention à ton portefeuille ! »… Les Roms s’amusent de l’image que l’on a d’eux.

    Ils seraient pauvres et venus de « nulle part », ce qui fait qu’ils auraient professionnalisé « l’escroquerie » et « la rapine ». Et puis comment font-ils pour posséder ces voitures et ces roulottes « de luxe » ? Pour acheter pareils véhicules, le Rom n’est plus le « voleur de poule » d’antan, mais on le suppose intégré à « des grands réseaux de banditisme ». Ce qui interpelle le français moyen, c’est le besoin d’ « errance » des Roms, besoin incompréhensible.

    Louis XIV envoyait systématiquement les Bohémiens « aux galères […] au seul prétexte de leur différence ». Ces Bulgares et Roumains viennent en France « du fait de la misère ». On dit qu’ils sont « paresseux », qu’ils « refusent de travailler », mais il faut savoir qu’ils sont « les victimes d’une interdiction d’accès à de nombreux métiers […] censée les dissuader de venir en France ». Il s’agit donc d’un « cercle vicieux : Les Roms ne peuvent pas travailler, mais leur autorisation de présence est soumise, au-delà de trois mois, à une obligation de ressource ». Un sondage indiquait que 70% des Français refusaient de voir entrer des Roms dans l’hexagone, « au moment où il était question d’assouplir les limitations du droit au travail ».

    -11- « LE JUIF ERRANT EST ARRIVE DANS MON HAMAC »

    (David Abiker est chroniqueur à la radio et à la télévision (Europe 1, France 5, France 2, Canal+, Marie-Claire)

    David Abiker, couché dans son hamac, en Corse, au lieu de se lancer tout de suite dans son sujet, se pose de nombreuses questions sur la démarche de cette parution et sur les journalistes : il s’étonne qu’ « Avec une profession qui vote à gauche à 70 % », les journalistes puissent être racistes. Il se demande si c’est à cause de son patronyme, qui fait juif, qu’on lui a proposé cet article, alors qu’il n’est pas juif. Au vrai, les journalistes français sont-ils racistes ? Il ne se rappelle pas qu’un média ait pu écrire des choses comme : « sale Arabe », « C’est encore ces voleurs de poules de Roms qui ont fait le coup » ou « Il y a trop de juifs en France ». Il ne trouve dans sa mémoire que la Une de Libération : « Casse-toi, riche con »…

    Pour enrichir son article, il recourt au texte Le Juif errant est arrivé, d’Albert Londres, 1930. Selon cette lecture, le juif suscite « quelques a priori un peu cracra » mais « ne dérange pas grand monde même après l’affaire Dreyfus ». La Shoah n’a pas encore eu lieu.

    Albert Londres effectue une description très littéraire d’un juif, une description balzacienne, opposant un juif habillé de manière typique dans un milieu d’Anglais en smoking : il porte deux « lévites », un chapeau déformé car trop « mou », une « folle barbe » avec « deux papillotes de cheveux qui, s’échappant de son fameux chapeau, pendaient, soigneusement frisées, à la hauteur de ses oreilles ».

    La méthode d’A. Londres est donc de « décrire ce qu’on voit et non ce que l’on voudrait voir pour ne gêner personne ». Le journaliste est invité à peindre les êtres humains « avec charité, avec amour, avec un amour chrétien, juif, laïc, musulman » : « Appelez un chat un chat et un chat du rabbin un chat du rabbin » via le système descriptif, « avec de vrais mots trempés dans la vie et les émotions ».