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    Publié : 1er septembre 2015

    Pour la Grande Normandie, quel quotidien ?

    Paris Normandie versus Ouest France

    David écrasé par Goliath

    [Source : article d’Hervé Debruyne, dans In/Off, n° 2, juin 2015, revue du Club de la presse et de la communication de Haute-Normandie (Président Thierry Delacourt).]

    Qu’est-ce qui se trame dans l’ombre ? Qui se trame sans que le grand public ne l’imagine ? Est-ce la guerre des journaux qui est lancée ?

    Avant la réunification annoncée des deux Normandies, les deux grands quotidiens régionaux « se retrouvent en contact. Pour le meilleur ou le pire ».

    Paris Normandie / Ouest-France : David et Goliath se confrontent.

    Les deux protagonistes, interviewés dans l’article de la revue, sont François-Xavier Lefranc, rédacteur en chef d’Ouest-France (OF) et Thierry Rabiller, rédacteur en chef de Paris Normandie (PN).

    En 2016, la Normandie deviendra la 9e région française avec 3,3 millions d’habitants, c’est-à-dire plus d’habitants que la Bretagne, « berceau de Ouest-France » et un PIB de 90 milliards d’euros, l’équivalent d’un pays comme la Slovaquie.

    En juin dernier, Ouest-France franchit la frontière de la Haute-Normandie pour diffuser un « spécial Normandie », à la fois à Rouen et au Havre, de manière à se « faire connaître ». Thierry Rabiller (PN) estime que son journal, lui, « s’adapte en élargissant son spectre de vision vers la Basse-Normandie, dans tous les domaines ». Paris Normandie passe à la « quadri » grâce à une nouvelle rotative mise en service par la SNIC (Société normande d’information et de communication) et va adopter une nouvelle maquette. Ce n’est pas a priori une stratégie du quotidien rouennais dans une lutte d’influence, mais une rénovation de l’offre.

    Mais que va faire Ouest-France ? Ce serait « un serpent de mer depuis des dizaines d’années ». Il semble que, pendant ces dizaines d’années, les deux quotidiens aient passé un contrat tacite et non-écrit de chacun chez soi. Cependant les forces ne sont pas égales. Paris Normandie est « l’un des plus petits quotidiens de France » tandis qu’Ouest France est « le 1er quotidien francophone au Monde ».

    En chiffres, qu’est-ce que Ouest-France alignerait en cas de bataille ? Plus de 1500 salariés, 576 journalistes, dans 63 rédactions, dont une bien pourvue à Paris, avec un tirage de 750 000 exemplaires/jour pour informer environ 2,5 millions de lecteurs, soit un tirage 10 fois supérieur à Paris Normandie et 300 millions de chiffre d’affaires, des chiffres qu’envient des poids lourds nationaux comme Le Monde, Le Figaro, Le Parisien/Aujourd’hui en France. D’autant qu’Ouest-France affiche 30% de lectorat dans la « grande région parisienne ».

    Thierry Rabiller (PN) estime que l’idée de bataille est inadéquate, qu’une « incursion » dans le fief d’Ouest-France serait « suicidaire ». De son côté, François-Xavier Lefranc pense la même chose, sauf que Xavier Oriot, reporter bas-normand, est chargé avec la journaliste Stéphanie Séjourné de « tâter le terrain » en vue d’ « expérimenter des solutions »… Mais les solutions envisagées ne relèveraient pas du papier, plutôt du web, notamment avec « la percée d’Actu 76 » rattaché au groupe publihebdos dépendant d’Ouest-France. Paris Normandie offre bien, lui, une version en ligne, mais elle est payante, sur abonnement. Mais économiquement un lecteur abonné papier rapporte 20 fois plus qu’un internaute en part de marché publicitaire.

    Ouest-France va proposer des « hors-série », comme un spécial Normandie qui devrait compter 140 pages, cela avant les élections régionales. Mais François-Xavier Lefranc (OF) estime qu’il ne s’agit pas d’une amorce de bataille. Rassurant, il ajoute qu’il y a « de la place pour tout le monde ».

    Et pourtant, la puissance informationnelle d’Ouest France est impressionnante, si l’on recourt encore aux chiffres : 53 éditions, 8 en Basse-Normandie, dans 12 départements, avec un réseau dense de 2600 correspondants, en situation de délivrer de l’information de grande proximité. C’est « une machine de guerre » reposant sur le groupe Publihebdos qui est une filiale de Sipa Ouest-France, « à l’expansion inextinguible » (plus d’une trentaine d’hebdomadaires et bimensuels payants ou gratuits), avec « à la manœuvre 2 à 3 fois plus de journalistes ». Ce sont des chevilles ouvrières bien implantées qui pourraient nourrir le quotidien, encore que les passerelles ne soient pas établies entre les structures. Pourtant Ouest France ne gagne plus autant d’argent, même si le groupe demeure bénéficiaire. Etendre le lectorat pour le quotidien reviendrait peut-être à dépenser plus et perdre encore de l’argent.

    Le combat Paris Normandie – Ouest France serait un David contre Goliath, le David rouennais en position de perdre ce combat. Certains avancent que OF pourrait racheter PN et l’intégrer à son immense couverture territoriale. Cela aurait été envisageable, il y a quelque temps (Julia Cagé, Sauver les médias, Le Seuil) mais ce serait compliqué aujourd’hui.

    Quelle capitale pour quel quotidien ? PN espère que ce soit Rouen, en 2016, c’est pourquoi 4 pigistes ont été envoyés vers l’Ouest. Dispositif extrêmement léger. Ingérable pour PN en cas de basculement. Mais si l’on s’achemine vers une capitale bicéphale, l’équilibre serait le statu quo. Cependant quoi qu’il arrive, OF s’adapterait mieux et plus vite.

    Et du côté de La Manche libre ? Le titre a ouvert plusieurs fois ses colonnes à des journalistes des deux protagonistes. Mais il a ouvert à Rouen et Caen son gratuit Tendance Ouest, ce qui représente 14 journalistes et 22 correspondants, sans compter une radio à Caen.

    Le Courrier cauchois, fidèle à lui-même sort toujours « ses 200 pages par semaine pour la modique somme de 1,80 euro » en jouant la proximité, avec une très grosse force d’implantation, puisqu’un foyer sur deux l’achète, « sur ses terres ». Indéboulonnable, basculement ou pas.