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    Publié : 2 septembre 2014

    Facebook, c’est mort !

    Médias sociaux : Snapchat contre Facebook

    Joëlle Menrath, FFDT-Discours & Pratiques, 2013

    La « Fédération Française des télécoms » et « Discours & Pratiques » fournissent en 2013 un article dans le cadre de l’ « Observatoire de la vie numérique des adolescents ».

    La FFDT, Disours & Pratiques : qui sont-ils ?

    Née en 2007, la Fédération Française des télécoms réunit « les associations et opérateurs de communication électronique en France ». Elle se donne pour mission de « promouvoir une industrie responsable et innovante », elle défend « les intérêts économiques du secteur et valorise l’image de ses membres et de la profession au niveau national et international », dans le cadre du « respect absolu des règles de la concurrence ».

    Discours & Pratiques est une société de conseil et de recherche appliquée qui réunit 20 chercheurs universitaires et chercheurs CNRS – sociologues, ethnologues, philosophes, chercheurs en science de l’information. Discours & Pratiques met les méthodologies de la recherche au service des acteurs économiques. Elle fonde ses enquêtes et ses publications sur le Net à partir de l’analyse des discours.

    Un panel d’adolescents

    « La devanture » de Facebook est trompeuse. Les photos-messages « sont les vestiges d’une fréquentation de Facebook en berne chez les adolescents ». Comment FFDT et Discours & Pratiques le savent-ils ? C’est que la « méthodologie de l’enquête, réalisée par Joëlle Menrath repose sur :

    - 20 entretiens à domicile auprès de jeunes de 12 à 17 ans, issus de « milieux sociaux contrastés »
    - 2 mois d’observations sur les places publiques, dans la rue, à la sortie des collèges et lycées, dans les cafés
    - des « analyses sémiologiques » d’un corpus de pages de réseaux sociaux et de photos, sms contenus dans les téléphones mobiles.

    Cette enquête a été menée à Paris, banlieue Ouest (Suresne, Chaville) et banlieue Nord (Aulnay-sous-Bois), à Strasbourg et ses villages environnants et à Lisieux et ses environs.

    Facebook, délaissé

    Facebook, donc serait un terrain « en voie de désaffection » que les ados délaissent « au profit de nouveaux services communicants », ignorés des parents, consultés à l’abri des regards. Outre les sms qui ne baissent pas, l’application Snapchat, ask.fr, l’application kik ou encore twitter font l’objet d’une utilisation exponentielle. Ce n’est pas une « simple translation d’usage liée à un phénomène de mode », les adolescents se rendent dans ces « coins numériques » forgés par eux-mêmes, où les adultes n’ont pas leur place. Ces réseaux relèvent d’une « économie psychique » de personnalités en formation.

    Petite ouverture...

    Parmi ces « services », Snapchat reste tout de même ouvert aux adultes, car le plaisir de l’initiation à l’innovation « prend le pas sur la volonté de rester entre soi.

    Méthode

    Dans un premier temps, il s’agit de « capter l’essence de ces images fugitives », en grande faveur chez les ados, car elles ne sont visibles par le destinataire que pour une durée de 1 à 10 secondes. Certes, le destinataire en question peut effectuer une capture d’écran, mais il est tellement sollicité par les allers-retours d’émetteurs multiples qu’il ne le fait que très rarement (« détournement minoritaire »). La mention « screen shot » indique quand même à l’émetteur que le destinataire n’a pas joué le jeu, qu’il est un partenaire peu fiable. Les deux ados en conflit négocient et très souvent le destinataire, jugé sur ses motivations, détruit l’image comme elle devait l’être au départ du protocole d’échanges.

    L’appli anti-Facebook.

    50 à 80 envois snap sont la fourchette moyenne rencontrée dans les usages observés. Cela a « décuplé les pratiques quotidiennes de la photo mobile ». Kevin, Paris : C’est cool de s’envoyer à quelques-uns des photos où on ne pose pas comme sur un magazine, genre la photo de profil facebook ; ça fait du bien de se laisser aller ».

    Carnavalesque

    Le phénomène Snapchat marque une volonté de retrait par rapport à la photo publique ou semi-publique portée par Facebook. Ces jeunes veulent faire des « grimaces », se composer des visages « défaits, grimés, gribouillés, langues tirées, dentifrice sur les lèvres ou shampooing sur les cheveux, rougeurs, mauvais profil et gros plan désavantageux qui transforment les parties du corps en matière informe ». On peut dire que la modification que les ados effectuent sur leur corps relève du « renversement » de valeur, d’une procédure carnavalesque ». Rejets des stéréotypes physiques de Facebook donc.

    E-Réputation présente et future

    Cela tord le cou à l’idée que l’on s’était faite du goût de l’ « exposition de soi inconsidérée » que l’on a vue aux débuts de Facbook. Danah Boyd, en 2011, signalait déjà la vigilance des ados concernant leur image en ligne, leur volonté de plus grande « subtilité ». Les jeunes « privatisent » leur image et les « contenus personnels » relatifs à cette dernière. Ils « mènent une vie secrète ». Les « enquêtes ethnographiques des deux dernières années » révèlent : « une préoccupation grandissante des jeunes autour de leur réputation présente et future ». Ils manifestent une « gestion constante » de leur image par des « opérations concrètes – se détaguer, se surveiller, supprimer », mais aussi parler de vive voix des « effets produits » :

    « Faudrait pas que cela m’empêche de trouver un stage cet été ».
    « Mon pote, quand j’ai vu les photos de la soirée qu’il avait posté, je lui ai dit : ‘’Tu rigoleras moins dans 10 ans quand on te ressortira ces photos. »

    La guerre des images n’aura pas lieu…

    L’enquête révèle « un type d’inquiétude moins conforme aux mises en garde des adultes », mais « agissantes » : perdre la face – au sens propre – en étant « affiché ». L’adjectif « affiché » parmi les ados sondés a un sens très péjoratif. Les photos dévalorisantes sont appelées « photos dossiers ». Ce sont des photos chocs détenues par des ami/e/s plus ou moins proches (photo lorsqu’on mange à la cantine, photos prises dans les toilettes) et qui sont susceptibles de servir à une attaque, une agression suite à un conflit avec le détenteur indélicat en position de posteur de tous les instants.

    Ces « dossiers compromettants » sont des « munitions » utilisables. Dans le cas d’une guerre qui n’aura finalement pas lieu, dont Facebook, pour le coup, est le « lieu fantasmé ».

    Je ne veux pas être liké ou dé-liké

    Autre point désagréable chez Facebook selon les sondés, c’est « l’inévitable soumission à la performance des ‘’likes’’ sanctionnant les « post ». Ils font état de « flop » mortifiant à l’issue du post sur Facbook : je ne suis pas liké, donc invisible, donc je n’existe pas…

    Se livrer et… se soustraire à la tyrannie des regards

    L’entrée dans Snapchat constitue pour les ados une libération car la photo y est placée sans contrainte, ni pression. La « fabrique des images » n’est pas asservie aux « rapports de pouvoir » dissimulés sous la « surface apparemment lénifiante des murs Facebook » :

    « L’intérêt de Snapchat, c’est de pas faire d’efforts »
    « Personne ne te juge »
    « Tu peux envoyer plein de photos de toi : tu n’auras pas l’air de quelqu’un qui s’aime trop, comme sur Facebook. »

    La tyrannie de l’Autre

    Se soustraire au regard tyrannique de l’Autre, permet une pratique « spéculaire », autoscopique de l’adolescent qui a besoin de voir évoluer son corps. La réflexivité du corps est une notion psychologique complètement ignorée, voire bafouée de l’adolescent, qui a besoin de se regarder, puis de quitter le miroir, pour y revenir ensuite et transformer l’image figée préétablie avant un autre regard sur soi-même, quelques semaines, quelques mois plus tard.

    Images d’ambiance : pas de sens

    La fabrique visuelle de Snapchat évoque un nouveau rapport à l’image, déconcertant pour l’adulte. L’adolescent développe une indifférence aux images et aux textes qui les accompagnent. Pourquoi cette photo ? Qu’a-il/elle voulu dire ? La réponse est accompagnée d’un haussement d’épaule : « Aucune idée ! ». La situation de réception adulte n’est pas celle de l’adolescent. Ils regardent « passer » les images de la même façon que les yeux suivent distraitement une personne en mouvement dans la ville.

    Instantané, c’est tout...

    C’est une simple « manifestation circonscrite dans le temps » ne requérant pas toute la capacité d’attention et ne « saturant » pas les perceptions sensorielles, « l’expérience perceptive ». Comme dans le cas du bruit de fond, quand ils travaillent (casque de baladeur sur les oreilles créant une musique d’ambiance). Les images échangées ont donc le « statut inédit d’images d’ambiance ».

    Une forme sans exigence de sens

    L’expérience Snapchat est un cas exemplaire de ce déplacement de perspective que les jeunes utilisateurs des technologies numériques nous obligent à faire, pour pouvoir les suivre et dialoguer avec eux. Les échanges numériques ne se situent pas dans un centre relationnel mais à la périphérie, « contours sans cesse mouvants de l’expérience vécue mais qui ne s’y résume pas ».

    Des émoticons vivants

    Il faut faire entrer le destinataire dans « un rapport à soi uniquement perceptif » : « Voilà comment je (me) sens ! » [En ce moment, à cet instant, pour pas longtemps. On verra demain]. Les images partagées sont « en de-çà d’une pensée synchronisée ». On ne partage rien de particulier, sauf une « intensité volatile » qui échappe au sens fixe. Il s’agit d’un « émoticon vivant et vite fait ».

    Façonnage de soi

    Selon le pédopsychiatre Philippe Gutton : « faire son adolescence, c’est parvenir à intégrer ses ressentis et ses épouvés qui surviennent, et se construire une identité, devenir une personne, un sujet ».

    Le succès des échanges Snapchat vient de ce que la forme est sans exigence de sens et au service d’un lent « façonnage de soi ».