Vous êtes ici : Accueil > Enseigner avec les médias > Maupassant chroniqueur et journaliste
Publié : 25 novembre 2013

Maupassant chroniqueur et journaliste

CAUSERIE TRISTE, CHRONIQUE VII / LE GAULOIS, 25 FÉVRIER / In MAUPASSANT JOURNALISTE ET CHRONIQUEUR, Gérard Delaisement, Albin Michel, 1956

Dans cette chronique sur le carnaval, ce dernier n’est qu’un prétexte pour développer une pensée sur la mort, l’un des thèmes centraux de l’œuvre de Maupassant. Le journaliste accroche le lecteur par la promesse d’un sujet léger, mais lorsqu’il est ferré, Maupassant l’entraîne où il veut, dans une réflexion métaphysique sur la Faucheuse et vers des fins dernières peu prometteuses, Maupassant n’étant pas croyant.

C’est carnaval, le jour « où le bétail humain s’amuse par masses, par troupeaux ». Paris ignore le carnaval. Des « masques […] passent, rapides, honteux et méprisés dans la foule lente, sortie parce qu’elle a congé ». Selon Maupassant, c’est à Nice qu’a lieu le vrai carnaval :

« Hommes et femmes, du peuple et du monde mêlés, la tête couverte d’un masque en fil de fer, trouvent un plaisir délirant à se jeter du plâtre dans les yeux. […] Une bête semble déchaînée dans chacun de ces hommes, la bête, cette hideuse bête humaine qui apparaît, hurle, s’enivre, se bat, frappe, ravage, ou tue sitôt qu’on la lâche et qu’on la démusèle, la bête horrible qui incendie, pille et massacre aux jours de guerre, qui guillotine aux jours de la révolution, et saute, en sueur, aux jours de gaieté publique, affreuse dans sa joie comme dans sa férocité. »

Maupassant se demande pourquoi les gens s’ingénient à jeter du plâtre ou des confetti, des « saletés à la face » de leurs congénères. Métaphore canine : la bestialité humaine relève de celle du chien qu’on libère et qui s’en va mordre dans une ivresse naturelle : « Il ne faut pas en vouloir aux hommes, mais à la race elle-même ! »

A vingt ans, les être humains sont fringants et pleins de possibilités. Mais l’invincible mort rôde (comme celle qui s’attache à Forestier, celle qu’évoque Norbert de Varenne, celle qui pourrait mettre fin à la carrière de Georges Duroy, du fait de son duel avec Louis Langremont, dans Bel-Ami). Mais quand sonnent les trente ans, que des fils blancs pointent dans les cheveux... :

« Mais plus tard, lorsqu’on voit, lorsqu’on comprend, lorsqu’on sait ? Lorsque les cheveux blancs apparaissent et qu’on perd chaque jour, dès la trentaine, un peu de sa vigueur, un peu de sa confiance, un peu de sa santé, comment garder sa foi dans un bonheur possible ? Comme une vieille maison, dont tombent, d’année en année, des tuiles et des pierres, que la lézard ride au front et que la mousse a depuis longtemps défraîchie, la mort, l’inévitable mort sans cesse nous talonne et nous dégrade. Elle nous prend, de mois en mois, la fraîcheur de la peau qui ne reviendra point, des dents qui ne renaîtront pas, nos cheveux qui ne repousseront plus ; elle nous défigure, fait de nous, en dix ans, un être nouveau, tout différent, qu’on ne peut même pas reconnaître ; et plus nous allons, plus elle nous pousse, nous affaiblit, nous travaille et nous ravage. […] Car l’humanité tout entière espère toujours quelque chose de bon et d’indéterminé !  »

Qu’est-ce que les hommes espèrent ? Anaphore :

Des « baisers, quelques soirs d’exaltation […] Pour d’autres, c’est la fortune, le luxe de l’existence, les délicatesses de la vie. […] Pour d’autres, c’est la puissance, l’orgueil de la domination, le droit de signer des papiers qui changent l’existence des peuples. Qu’y gagne-t-on de personnel ? de doux ? de bon ? […] Pour d’autres, le bonheur, c’est la vie simple, honnête, droite, sans événements, sans secousses, au milieu des enfants ; la vie plate comme une grande route, nue comme la mer, monotone comme le désert. […] La peur de la mort et de l’inconnu qui est derrière jettent les autres dans la pénitence au fond des cloîtres. »

Maupassant invite son lecteur à ne pas trop espérer : « Quelles que soient nos attentes, elles nous trompent toujours. Seule la mort est certaine ! Je crois à la mort fatale et toute-puissante !  » Son pessimisme touche la planète elle-même, en passant par la citation d’un poème :

« Puis, quand la terre sera morte aussi, il ne restera plus rien de nos rêves, de nos espérances, de nos travaux, de nos folies, de nos agitations, de nos efforts ! Rien, pas même un souvenir ! Et quelque poète, peut-être, habitant Mars ou Vénus, dira de notre globe détruit ce que M. Edmond Haraucourt dit de la lune…

Puis ce fut l’âge blond des tiédeurs et des vents,
La Lune se peupla de murmures vivants ;
Elle eut des mers sans fond et des fleuves sans nombre,
Des troupeaux, des cités, des pleurs, des cris joyeux :
Elle eut l’amour ; elle eut ses arts, ses lois, ses Dieux…
Et lentement rentra dans l’ombre.
Depuis, rien ne sent plus son baiser jeune et chaud ;
La Terre, qui vieillit, la cherche encore là-haut ;
Tout est nu. Mais, le soir, passe un globe éphémère,
Et l’on dirait, à voir sa forme errer sans bruit,
L’âme d’un enfant mort qui reviendrait, la nuit,
Pour regarder dormir sa mère. ... ... ...
 »

L’homme est la victime de l’illusion :

« Elle coule devant nous avec les fleuves charmants, pousse avec l’herbe, fleurit avec les fleurs, fermente dans le vin, nous grise, nous séduit, nous affole. Elle nous cache l’affreuse et éternelle misère de nous, change les formes, voit le malheur toujours et nous montre le bonheur toujours fuyant. »

Mais l’illusion nourrit l’espoir. Maupassant joue du paradoxe. Il est athée ou agnostique mais trouve dans les figures et les symboles de la foi une espérance (pas forcément pour lui ; mais pour son lectorat, ces autres pour qui il écrit).

L’illusion peut ne pas être une faiblesse de jugement.

« Sans elle que serions-nous ? que deviendrions-nous ? Elle s’appelle l’espoir éternel, l’éternelle gaieté, l’éternelle attente ; elle s’appelle Poésie, elle s’appelle Foi, elle s’appelle Dieu !  » D’où la citation de Haraucourt, si la poésie s’en mêle.

Mais de retomber très vite. La foi, l’illusion, sont une même chose :

« Des hommes pourtant l’ont perdue à tout jamais et ne la peuvent plus retrouver. Gustave Flaubert (Il est mort le 8 mai 1880), dans ses lettres, pousse le grand cri continu, le grand cri lamentable de l’illusion détruite […/ Maupassant cite alors Flaubert] : « Dès que je ne tiens plus un livre ou que je ne rêve pas d’en écrire un, il me prend un ennui à crier. La vie enfin ne me semble plus tolérable que si on l’escamote. Je me perds dans mes souvenirs d’enfance, comme un vieillard… Je n’attends plus rien de la vie qu’une suite de feuilles de papier à barbouiller de noir. Il me semble que je traverse une solitude sans fin, pour aller je ne sais où. Et c’est moi qui suis tout à la fois le désert, le voyageur et le chameau. »

Les hommes (les brutes épaisses, pas les gens pauvres qui souffrent réellement ; ni les intellectuels et les écrivains angoissés) :

« Mais quand ceux-là passent dans le monde, les grands tristes, et jettent aux hommes leur plainte désespérante, les autres, la foule, ceux qui dansent au carnaval et qui aiment à se lancer du plâtre dans la figure, se retournent surpris, troublés dans leur joie ; il se fâchent, furieux contre le misérable : - « Qu’a-t-il donc, celui-là, à se désoler ainsi ? Va-t-il pas nous laisser tranquilles ? ». Et ils déclarent : « C’est un malade !  ».

La boucle est bouclée, la chute opère par retour sur la scène de ceux qui s’emplâtrent.

LES BALANÇOIRES, LE GAULOIS, Chronique X, 12 MAI 1881.

Maupassant précise tout de suite qu’il n’est pas question de balançoires, d’escarpolettes et autres :

« Je ne veux point parler de ces odieux engins de plaisir, la joie des femmes à la campagne, instruments de migraine et mau x de cœur, qui, le dimanche, emplissent la banlieue parisienne de leur mouvement régulier, incessant, monotone, étourdissant, même pour ceux qui passent sur les routes. »

Non c’est autre chose, poursuit-il en métaphore filée :

« Les balançoires que je hais surtout sont les scies et les bêtises éternelles où se berce l’esprit humain, les insipides rabâchages d’idées revenant sans fin, reprenant la foule de temps en temps, emportant chaque fois dans un tourbillon de sottises tous les esprits, tous les journaux, tous les hommes grands et petits.

Chacun a la sienne et s’y cramponne, la lance en avant, la lance en arrière, exaspérant ses voisins. Mais il y a aussi les balançoires générales où se suspend tout un peuple ; où l’on est forcé de monter, sous peine de passer pour un subversif, dangereux, pour un mauvais citoyen.

Parmi ces balançoires nationales, il en est une qui fonctionne en ce moment : la théorie de l’amitié de peuple à peuple. L’Italie, dans un accès de chauvinisme exagéré, s’est crue menacée dans sa dignité parce que nous avons envoyé trente mille hommes pour s’emparer d’un vieux Kroumir [habitant de la Kroumirie, zone de la frontière algéro-tunisienne] accroupi sur une montagne escarpée.  »

Par une comparaison vivante, Maupassant évoque les agressions frontalières :

« Du moment que vous avez un mur mitoyen qui vous sépare de votre meilleur ami, cet homme pourra demain devenir votre ennemi mortel si votre bonne a jeté un trognon de chou par-dessus ce mur. L’amitié ne tient pas plus que ça. Du moment qu’une frontière commune existe entre deux peuples, entre deux êtres collectifs dont les sentiments sont des courants d’opinion venus des chefs de file, il n’y a ni amitié, ni reconnaissance, ni dévouement, ni générosité, ni rien, rien, qui tienne, quand le chauvinisme est mis en mouvement par un intrigant quelconque. Nous a-ton balancés depuis un mois, avec cette amitié des peuples !  »

Cette chronique est en partie un billet d’humeur, dans le ton, notamment à propos de l’indépendance de la presse (les reporters en campagne), mais également sur le triomphalisme des états-majors, ce qui peut rappeler les conférences de presse, durant la Première Guerre du golfe :

« Une autre balançoire dont le mouvement s’arrête, heureusement, est la campagne des Kroumirs. […] Morbleu ! sommes-nous assez partis en guerre ? Les journaux, depuis six semaines, sont pleins de dépêches héroïques ; les reporters eux-mêmes étaient mis en campagne, la plume d’une main, le revolver de l’autre. On savait le nombre des bataillons pris à tous les coins de la France, les noms des officiers, l’âge des colonels et la longueurs de leurs éperons. On vendait des cartes du pays kroumir que personne ne connaît ; et chaque soir, les dernières nouvelles disaient la marche des troupes, les dangers à courir, l’état sanitaire, la situation de l’ennemi, le dénombrement de ses forces […] »

Enfin, on se décide à tenter l’assaut. Les bataillons s’ébranlent, grimpent des rochers à pic, fouillent les ravins, sondent les buissons, enragés de ne rencontrer personne. Un général marche en tête, bravement, cherchant la gloire et le danger. On monte, on monte encore, on monte toujours : pas plus de Kroumirs que sur la main.

Voyons, ne valait-il pas mieux se taire, laisser les généraux pousser leur besogne, accomplir leur mission, terminer tranquillement cette petite campagne d’été, pas méchante, mais indispensable […] sans faire ce bruit ridicule autour de cette guerre infime ? Mais voilà : nous avons mis en mouvement la balançoire guerrière . »

Autre balançoire aux oscillations ennuyeuses. Et c’est la critique d’art : Que valent les critiques d’art ?

Notre chroniqueur a décidé d’être rosse, avec les peintres, les critiques, les visiteurs du Salon :

« Une autre balançoire locale, annuelle, et terriblement fastidieuse est celle du Salon de peinture. Ils sont un tas de gens qui s’intitulent critiques, et qui au nom de principes d’art qu’ils déclarent infaillibles, éternels, immuables, pondent en ce moment des articles aussi ennuyeux que longs sur un tas d’autres gens s’intitulant artistes-peintres, et reproduisant à ce titre, depuis des temps indéfinis, tous les ans, avec les mêmes couleurs, la même manière et la même médiocrité, les mêmes tableaux qu’on accroche dans le même bâtiment, et devant lesquels défile pendant un mois le même public, qui répète sans fin les mêmes choses avec la même suffisance (ou plutôt insuffisance) […] il faut excepter, bien entendu, quelques critiques vraiment instruits et quelques peintres vraiment forts. »

On n’aura pas droit aux tableaux, mais aux visiteurs, mais particulièrement les visiteuses, ce que le lecteur adore :

« […] je me suis bien gardé de contemplé les murs ; j’ai regardé les visiteurs, et surtout les visiteuses. Elles sont si charmantes, les Parisiennes, avec leur livret à la main, leur air grave, sérieusement préoccupé, leurs mines affairées, leurs petites moues méprisantes et leurs sourire approbatifs. […] J’ai suivi les plus jolies de salle en salle, étudiant leurs goûts, écoutant indiscrètement leurs opinions, sans les partager jamais, il est vrai, mais extasié devant la grâce féminine. »

Toujours pas de tableau, mais les familles de sortie, notamment l’adolescente de cours de dessin :

« On y voit les familles honnêtes et bornées  : le père, la mère, une parente et la jeune fille, une demoiselle de seize ans qui apprend le dessin [comme l’inspiratrice de l’homme politique in Politiciennes] depuis trois mois et, à ce titre, guide, guide le jugement de la compagnie.

On s’arrête devant les scènes attendrissantes et niaises ; la jeune fille explique, nomme le peintre. À chaque portrait, la mère demande à l’autre dame, une voisine : ‘’ Ne trouvez-vous pas qu’il ressemble à Monsieur Dumoulin ? – Oui, répond l’autre, mais il a le nez plus fort’’. Tantôt c’est à Mme Picolon que ressemble le portrait, et tantôt au locataire du ‘’ cintième ‘’ . Le père cligne des yeux devant les nudités et pousse le coude de la voisine. Il ne dit jamais irien. Cependant, en face d’une toile démesurée, où l’on voit une locomotive arrivant à toute vapeur sur une pauvre désespérée couchée en travers de la voie, il lâche enfin cette réflexion judicieuse : - ‘’ Si le mécanicien avait le nouveau frein des trains de ceinture, il pourrait encore arrêter à temps. Avec ce frein-là, on arrête en cent mètres.’’ Cette pensée navre les deux femmes, qui essuient une larme furtive.  »

« Mais le plus beau visiteur que j’aie vu est un grand gaillard au teint brûlé, aux larges épaules, vrai gentilhomme campagnard traversant Paris entre deux chasses. […] Il marchait les jambes ouvertes, en homme habitué à tenir un cheval entre les cuisses ; sa canne flexible semblait une cravache. […] il parcourut les murs d’un regard rapide. Puis, il partit à grands pas, l’œil fixé sur un tableau qui représentait des chevaux […] Là-bas, en face de lui, des chiens de chasse. Il s’y précipite bousculant les gens ; et, le front plissé d’attention, il demeura longtemps debout en face de l’œuvre cynégétique. Mais s’étant retourné, une femme nue, sur l’autre mur alluma sa face d’un sourire heureux ; et il se dirigea vivement vers ce troisième objet ou le portrait de son cœur. […] Il ne vit rien autre chose ; et il partit à pas allongés, avec une mine satisfaite qui semblait formuler cette pensée : ‘’ C’est chic tout de même, la peinture ! ‘’ »

GUSTAVE FLAUBERT, CHRONIQUE XX, in ECHO DE PARIS, 24 NOVEMBRE 1890

Le journaliste n’a pas besoin d’avertir ses lecteurs, la majorité le sait, il a été l’ami de Flaubert et celui-ci a été son maître en littérature. Il indique qu’il écrit cette chronique - il a déjà beaucoup écrit sur Flaubert – non pas pour faire des révélations, il reste un disciple fidèle et discret. C’est que la ville de Rouen a commandé à Henri Chapu un haut relief pour honorer Flaubert. Ce qui intéresse les lecteurs d’alors, c’est l’intimité des deux écrivains et le reportage dans la maison même du vieil homme.

Quand Maupassant a-t-il connu Flaubert ? :

« J’ai connu Flaubert très tard, bien que sa mère et ma grand-mère eussent été des amies d’enfance. Mais les circonstances éloignent les amis et séparent les familles. Je l’ai donc vu deux ou trois fois seulement pendant ma première jeunesse.

C’est après la guerre, quand je vins à Paris, devenu homme, que j’allai lui faire une visite, définitive dans nos relations, et dont le souvenir est resté en moi inoubliable.

Il a dit et écrit lui-même que son amour immodéré des lettres lui a en partie été insufflé, au commencement de sa vie, par son plus intime et plus cher ami, mort tout jeune, mon oncle, Alfred Le Poittevin, qui fut son premier guide dans cette route artiste, et pour ainsi dire le révélateur du mystère enivrant des Lettres. Quand il me reçut, il me dit, en m’examinant avec attention : « Tiens, comme vous ressemblez à mon pauvre Alfred ». Puis il reprit : « Au fait, ce n’est pas étonnant puisqu’il était le frère de votre mère. […] Ma voix aussi, paraît-il, avait des intonations toutes semblables à celles de la voix de mon oncle ; et tout à coup je vis les yeux de Flaubert pleins de larmes. Il se leva […] il me dit d’une voix vibrante de l’émotion du passé : « Embrassez-moi mon garçon, ça me remue le cœur de vous voir. J’ai cru tout à l’heure que j’entendais parler Alfred. […]

J’étais pour lui une sorte d’apparition de l’Autrefois. Il m’attira, il m’aima. Ce fut parmi les êtres rencontrés un peu tard dans l’existence le seul dont je sentis l’affection profonde, dont l’attachement devint pour moi une sorte de tutelle intellectuelle, et qui eut sans cesse le souci de m’être utile, de me donner tout ce qu’il me pouvait donner de son expérience, de son savoir, de ses trente-cinq ans de labeur, d’études, et d’ivresse artiste. »

Maupassant dit qu’il a tout écrit sur Flaubert, mais se laisse aller à signaler « deux traits de sa nature intime », mais il ne s’arrête pas à deux :

« […] une vivacité naïve d’impressions et d’émotions que la vie n’émoussa jamais ; et une fidélité d’amour pour les siens, de dévouement pour ses amis, dont je n’ai jamais vu d’ autre exemple. […] Comme il avait l’horreur du bourgeois […] il passa parmi la plupart de ses contemporains pour une espèce de misanthrope féroce qui eût volontiers mangé du rentier à ses trois repas […] ». Non Flaubert était, selon lui, un homme très doux.

Sur sa correspondance :

« On a beaucoup parlé, beaucoup écrit sur sa correspondance publiée depuis sa mort, et les lecteurs des dernières lettres parues l’ont cru atteint d’une grande passion parce qu’elles sont pleines de littérature amoureuse. »

Il évoque Louise Colet (1810-1876) de manière un peu assassine, tant sur le plan littéraire qu’amoureux. Ces lettres de plaintes et de reproches semblent l’avoir agacé :

«  Il aima beaucoup de poètes, en se trompant sur celle qu’il aimait. […] Comme elle lui reprochait vivement dans chacune de ses réponses, de ne venir jamais la voir, et de se passer de sa présence avec une obstination humiliante, il lui donna un rendez-vous à Nantes, et le lui annonça ainsi avec la satisfaction triomphante d’un utile devoir accompli : ‘’ Songe donc que nous passerons ensemble tout un grand après-midi, la semaine prochaine’’. Ne semble-t-il pas que si on aime une femme d’un sentiment vrai, on doit désirer éperdument passer près d’elle tous les instants de sa vie ?  »

Flaubert est également une victime de l’écriture, après Louise :

Son être tout entier, depuis le jour où il pensa en homme jusqu’à celui où je le vis étendu, le cou gonflé, tué par l’effort effroyable de son cerveau, fut la proie de la Littérature, ou, pour être plus exact, de la Prose. Ses nuits étaient hantées par des rythmes de phrases. Pendant ses longues nuits […] il déclamait des périodes des maîtres qu’il aimait ; et les mots sonores, en passant par ses lèvres, sous ses grosses moustaches, semblaient y recevoir des baisers. […] De son admiration illimitée pour les maîtres […] naquit peut-être, en partie, son affreuse peine à écrire et l’impossibilité où il vivait d’être pleinement satisfait de l’accord mystérieux de sa forme et de sa pensée. Son idéal irréalisable lui venait d’une masse de souvenirs de choses très belles et très différentes. »

«  Son érudition par conséquent fut peut-être aussi un peu une gêne pour sa production. Héritier de la vieille tradition des anciens lettrés qui étaient d’abord des savants, il possédait une érudition prodigieuse. […] Il apportait aussi dans l’exécution de ses livres un tel scrupule d’exactitude qu’il faisait des recherches de huit jours pour justifier à ses propres yeux un petit fait, un mot seulement. Alexandre Dumas nous dit de lui […] : « ’’ Quel étonnant ouvrier, ce Flaubert, il varlopait une forêt pour faire chaque tiroir de ses meubles ’’. »

Maupassant décrit les jours de Flaubert, ceux d’un moine, chaperonné par sa mère… :

« Il vivait donc presque toujours à Croisset, au milieu de ses livres, et près de sa mère. […] Il fut même un peu toujours sous la tutelle de cette mère [évoquée précédemment], car la Prose française à qui il appartenait complètement, n’est ni une femme de tête ni une directrice d’existence. Ils passaient, tous deux, des années presque entières à Croisset, entre la Seine et la côte couverte d’arbres. Lui, enfermé dans son cabinet, il regardait comme repos le pays par les fenêtres. […] Il vivait avec Mme Flaubert, comme deux vieux. »

Maupassant chez Flaubert :

« Voici ce qui m’arriva juste un an avant sa mort. Je reçus de lui une lettre où il me priait de venir passer deux jours et une nuit à Croisset afin de n’être pas seul en accomplissant une corvée pénible. »

Flaubert lui demande de l’aider à trier ses lettres non classées, ne voulant qu’on les lise après sa mort : « […] je ne veux pas faire ça tout seul. Tu passeras la nuit sur un fauteuil, tu liras ; et quand j’en aurai trop, nous causerons un peu. […] je vis une grande malle dont nous prîmes chacun une poignée pour la porter dans l’appartement voisin. Nous la déposâmes devant la cheminée dont le feu flambait. […] Elle était pleine de papiers […] Un large morceau de l’histoire intime de ce grand homme simple était dans cette grande caisse de bois. […] Les premières lettres qu’il trouva étaient insignifiantes, lettres de vivants, connus ou nom, intelligents ou médiocres. »

« […] ‘’ C’est de Madame Sand, dit-il, écoute’’. Il me lut de beaux passages de philosophie et d’art, et il répétait ravi : ‘’ Ah quel bon grand homme de femme’’. […] Les heures passaient. Il ne parlait plus et lisait toujours. […] Quatre heures avaient sonné ; il trouva tout à coup, au milieu des lettres, un mince paquet, noué avec un étroit ruban ; et l’ayant développé lentement il découvrit un petit soulier de bal en soie, et dedans une rose fanée roulée dans un mouchoir de femme, tout jaune en son cadre de dentelles. »

Vient la fin de la séance de lecture qui a fait renaître le passé et la méditation sur le maître :

« Puis il se leva : ‘’C’était, dit-il, le tas de ce que je n’avais voulu ni classer ni détruire. C’est fait. Va te coucher, merci. Je rentrai dans ma chambre, mais je ne dormis pas. […] Et je pensais : ‘’voilà une vie, une grande vie, c’est-à-dire : beaucoup de choses inutiles qu’on brûle, l’indifférent passe-temps de chaque jour, quelques souvenir marquants de faits sentis, d’hommes rencontrés, des tendresses intimes de la famille, et une rose flétrie, un mouchoir et un soulier de femme’’ . » Voilà tout ce qu’il a eu, tout ce qu’il a éprouvé, goûté lui-même. […] Il a tout vu, cet homme, il a tout compris, il a tout senti, il a tout souffert, d’une façon exagérée, déchirante et délicieuse. Il a été l’être rêveur de la Bible, le poète grec, le soldat barbare, l’artiste de la Renaissance, le manant et le prince, le mercenaire Matho et le médecin Bovary.

Heureux les malheureux tels Flaubert et Maupassant.

Heureux ceux qui ont reçu du ‘’Je ne sais quoi’’ dont nous sommes en même temps les produits et les victimes, cette faculté de se multiplier ainsi par la puissance évocatrice et génératrice de l’Idée. Ils échappent, pendant les heures exaltées du travail, à l’obsession de la vraie vie banale, médiocre et monotone ; mais après, quand ils s’y réveillent, comment pourraient-ils se défendre du mépris et de la haine artiste dont débordait le cœur de Flaubert pour la réelle humanité ? »

LES EMPLOYES, CHRONIQUE III, IN LE GAULOIS, MERCREDI 4 JANVIER 1882

(Le terme « employés » correspond aujourd’hui à « fonctionnaire ». Il s’agit de personnes ayant leur bac et recrutées dans les ministères, notamment celui de la marine, où Maupassant a bien souffert.)

Les employés, on les rencontre dans le rue

« Comme je passais dans cette foule compacte, cette foule engourdie, lourde, pâteuse, qui coulait lentement dimanche, sur le boulevard comme une épaisse bouillie humaine, plusieurs fois ce mot me frappa l’oreille : « la gratification ». En effet, ce qui remuait si difficilement le long des trottoirs, c’était le peuple des employés. De toutes les classes d’individus, de toutes les classes de travailleurs, de tous les hommes qui livrent quotidiennement le dur combat pour vivre, ceux-là sont le plus à plaindre, sont les plus déshérités de faveurs […] On ne le sait point. Ils sont impuissants à se plaindre ; ils ne peuvent pas se révolter ; ils restent liés, bâillonnés dans leur misère, leur misère correcte, leur misère de bachelier.

Messieurs les Députés revendiquent

Voici qu’on parle d’augmenter le traitement des députés, ou plutôt, voici que les députés parlent d’augmenter leur traitement. Qui donc parlera d’augmenter celui des employés, qui rendent, ma foi, autant de discutables services que les bavards du palais Bourbon ?

Combien les employés gagnent-ils ?

Sait-on ce qu’ils gagnent, ces bacheliers, ces licenciés en droit, ces garçons que l’ignorance de la vie, la négligence coupable des pères et la protection d’un haut fonctionnaire ont fait entrer, un jour, comme surnuméraires dans un ministère ? Quinze ou dix-huit cents francs au début ! Puis de trois ans en trois ans, ils obtiennent une augmentation de trois cents francs, jusqu’au maximum de ‘’quatre mille’’, auquel ils arrivent vers cinquante ou cinquante-cinq ans. Je ne parle pas ici des très rares élus qui deviennent chefs de bureau. […]

Les bureaucrates se marient

Sait-on ce que gagne aujourd’hui, dans Paris, un bon maçon ? − Quatre-vingts centimes de l’heure. Soit huit francs par jours, soit deux cent huis francs par moi, soit deux mille cinq cents francs environ par an. […] Or, messieurs les gouvernants, vous savez ce que vaut le pain, et le reste, n’est-ce pas, puisque vous vous trouvez insuffisamment rétribués ? Vous admettez bien que les bureaucrates se marient comme vous, aient des enfants comme vous, s’habillent au moins un peu, sans fourrures, mais enfin aillent vêtus à leur bureau.

« C’est odieux et révoltant ! »

Et vous voulez qu’aujourd’hui, avec deux mille cinq cents francs, moyenne des traitements, un homme ait une femme, deux mioches au moins (un de chaque sexe, pour maintenir l’équilibre des unions futures et la population de la France, dont vous vous inquiétez), et que cet homme achète des culottes pour lui et son garçon, des jupes pour sa femme et sa fille. Calculons : loyer, cinq cents ; habillement et linge, six cents ; tous autres frais, cinq cents. − Il reste neuf cents francs juste, soit deux francs quarante-cinq centimes par jour pour nourrir le père, la mère, et les deux enfants. C’est odieux et révoltant !  »

Les employés n’ont pas le droit de grève

«  Et pourquoi donc, seuls, les employés demeurent-ils dans cette misère, alors que l’ouvrier vit à son aise. Pourquoi ? Parce qu’ils ne peuvent ni réclamer, ni protester, ni se mettre en grève, ni changer d’emploi, ni se faire artisan. Cet homme est instruit, il respecte son éducation et se respecte lui-même. Ses diplômes l’empêchent de clouer des tentures ou de racler du plâtre, ce qui vaudrait mieux pour lui. S’il quittait sa fonction, que ferait-il ? Où irait-il ? On ne change pas d’administration comme d’atelier. Il y a les for-or-ma-li-tés. Il ne peut protester ; on le chasserait. Il ne peut pas réclamer.

Quand « l’amiral quelque chose » fulmine…

«  Voici un exemple : Il y a quelques années, les employés de la marine, las de mourir de faim, de voir les expositions universelles et l’augmentation générale du bien-être faire tout renchérir, alors que leurs traitements demeuraient invariablement dérisoires rédigèrent humblement une requête à M. Gambetta, président de la Chambre. Il y eut dans les bureaux un soupir d’espoir. Tout le monde signait. […] Or, la requête fut dénoncée, saisie, au nom de la discipline et au mépris de tout droit. L’amiral quelconque, alors ministre, fulmina de menaces, de révocation pour les signataires, terrorisa l’administration tout entière. Que pouvait-on faire ? Rien. On se tut, et on continua à crever de misère. […] C’est à eux qu’on peut appliquer l’image hardie si connue et dire : ‘’ Ils vivent de privations’’ »

L’Enfer de Dante

«  Sur la porte des Ministères, on devrait écrire en lettres noires la célèbre phrase de Dante : “Laissez toute espérance, vous qui entrez”. On pénètre là vers vingt-deux ans. On y reste jusqu’à soixante. Et pendant cette longue période, rien ne se passe. L’existence toute entière s’écoule dans le petit bureau sombre, toujours le même, tapissé de cartons verts. On y entre jeune, à l’heure des espoirs vigoureux. On en sort vieux, près de mourir. Toute cette moisson de souvenirs que nous faisons dans une vie, les événements imprévus, les amours douces ou tragiques, les voyages aventureux, tous les hasards d’une existence libre, sont inconnus à ces forçats. Tous les jours, les semaines, les mois, les saisons se ressemblent. À la même heure on arrive ; à la même heure, on déjeune ; à la même heure, on s’en va ; et cela de vingt-deux ans à soixante ans. Quatre accidents seulement font date : le mariage, la naissance du premier enfant, la mort de son père et de sa mère. Rien autre chose ; pardon, les avancements. On ne sait rien de la vie ordinaire, rien même de Paris. On ignore jusqu’aux joyeuses journées de soleil dans les rues, et les vagabondages dans les champs : car jamais on n’est lâchant l’heure réglementaire.  »

Le bureau, le cercueil de ce vivant

«  Le charpentier grimpe dans le ciel, le cocher rôde par les rues ; le mécanicien des chemins de fer traverse les bois, les plaines, les montagnes, va sans cesse des murs de la ville au large horizon bleu des mers. L’employé ne quitte point son bureau, cercueil de ce vivant ; et dans la même petite glace où il s’est regardé jeune, avec sa moustache blonde, le jour de son arrivée, il se contemple, chauve, avec sa barbe blanche, le jour où il est mis à la retraite ; Alors, c’est fini, la vie est fermée, l’avenir clos. Comment cela se fait-il qu’on en soit là, déjà ?  »

Parlons des chefs…

Parlons des chefs maintenant. Les quelques inconnus d’avant-hier qui, hier, se sont réveillés ministres n’ont pas pu ressentir un plus violent affolement d’orgueil qu’un vieil employé nommé chef. Lui, l’opprimé, l’humilié, le triste obéissant, il commande, il en a le droit, − et il se venge. Il parle haut, durement, insolemment, et les subordonnés s’inclinent. Il faut excepter certains ministères comme celui de l’institution publique, où d’anciennes traditions de bienveillance et de courtoisie ont été jusqu’ici conservées. D’autres sont des galères. J’ai cité celui de la marine ; j’y reviens. J’y ai passé, je le connais. Là-dedans, on a le ton du commandement des officiers su leur pont. Il n’est pas le seul ; d’ailleurs, rien n’égale la morgue, l’outrecuidance, l’insolence de certains pions parvenus, dont l’ancienneté a fait des rois de bureau, des despotes au rond de cuir.

Un employé un peu fier serait sans pain le lendemain

L’ouvrier insulté par le contremaître retrousse ses manches et frappe du poing. Puis il ramsse ses outils et cherche un autre chantier. Un employé un peu fier serait sans pain le lendemain, et pour longtemps, sinon toujours. Dernièrement, un ministre prenant possession de son département prononçait à peu près ces paroles devant les ‘’hauts fonctionnaires’’ de son administration, les chefs et les employés : ‘’Et n’oubliez pas, messieurs, que j’exige votre estime et votre obéissance : votre estime, parce que vous me la devez.’’ Cela sent-il assez l’autoritaire parvenu ? Et songeons à ce que deviendra un pareil discours passant de bouche en bouche jusqu’au sous-chef haranguant ses expéditionnaires ! Oh ! il y a bien des cœurs froissés dans ces vastes usines à papier noirci, et des cœurs tristes, et de grandes misères, et de pauvres gens instruits, capables, qui auraient pu être quelqu’un, et qui ne seront jamais rien, et qui ne marieront point leurs filles sans dot, à moins de leur faire épouser un employé comme eux. »

ALMA MATER, GIL BLAS, CHRONIQUE IV, 9 JUIN 1885

Cette chronique commence par le cas d’un enfant que ses parents avaient confié à un collège privé, dont la responsabilité est engagée. En effet, ledit collège avait envoyé l’enfant en Allemagne, en voyage scolaire, et l’avait fait loger dans une famille. L’enfant malade est ausculté par un mauvais médecin, qui dit que c’est sans gravité… Le mal empire, la famille affolée le met dans un train. Et l’on passe à un billet d’humeur sur la médecine de ville, et les hôpitaux des pauvres puis sur l’éducation.

« … Autant mettre, morbleu,
La mouche en pension chez une tarentule
 »

«  On connaît ces vers de Victor Hugo. Ils visent, il est vrai, les directeurs des collèges religieux, mais ne peut-on les appliquer justement aujourd’hui à ses établissements de torture morale et d’abrutissement physique qu’on appelle lycées, collèges et institutions ? Ne reste-t-on pas confondu devant le jugement du tribunal de la Seine qui vient de débouter M. Lagrange de Langle de sa demande d’indemnité contre le collège de Sainte-Barbe, alors qu’il a été reconnu exact et indiscutable que la mort de son enfant était due à la négligence de l’administration. Les faits, tout, nets, se passent de commentaires. Arrivé à Carlsruhe avec ses compagnons de lycée, Jacques Lagrange de Langle fut atteint d’une fièvre violente. Le médecin appelé la jugea sans gravité et on conduisit l’enfant aux courses. Un orage survint qui le trempa. Il rentra glacé et le mal prit soudain des proportions inquiétantes.

Le maître qui accompagnait la division informa pendant plusieurs semaines le directeur de Sainte-Barbe de l’état alarmant de cet élève. Or, les parents ne furent pas prévenus. Mais la famille à qui le jeune Lagrange de Langle était confié à Carlsruhe prit peur et l’enfant fut envoyé seul — vous lisez bien : seul — dans un wagon de seconde classe à Paris où il arriva mourant. […] Le mal fut reconnu sans remède et la mort imminente.

Or, le tribunal ne reconnaît pas que la responsabilité du directeur se trouve engagée. Il constate, il est vrai que l’enfant est demeuré vingt jours malade sans qu’on ait appelé ou prévenu les parents ; il regrette que, sans leur autorisation, on ait fait accomplir ce voyage mortel ; mais il juge que la responsabilité du directeur est couverte par celle du médecin qui ne pensait pas l’enfant en danger .

Les médecins imbéciles ne comptent pas leurs trépassés…

Suffit-il de l’avis d’un médecin inconnu à la famille, d’un médecin bon ou mauvais, soucieux ou indifférent, intelligent ou incapable, pour décider que la santé d’un pauvre petit être qui souffre depuis longtemps ne mérite aucune attention spéciale ? Et quand l’élève d’un lycée ou d’une pension quelconque se trouve assez indisposé pour qu’on juge utile de le renvoyer à Paris, n’est-il pas odieux et criminel de l’enfermer seul dans un wagon, à destination du collège sans qu’on ait appelé au moins deux médecins pour l’examiner ? […] Le jour où le premier docteur venu sera responsable de ses sottises ou de son ignorance, on pourra goûter enfin quelque sécurité dans la vie […] Les médecins imbéciles ne comptent plus leurs trépassés ; mais les médecins curieux, intelligents, et laborieux, les plus redoutables de tous, passent leur vie à expérimenter des médicaments dans le ventre de leurs malades qui crèvent en nombre pour le plus grand bien des suivants.

La vivisection de Claude Bernard et Paul Bert

Les âmes sensibles s’indignent que les savants platoniques comme Claude Bernard ou M. Paul Bert cherchent pour guérir les hommes, les secrets de l’organisme dans le corps de pauvres bêtes ouvertes vivantes, mais personne ne se révolte contre des centaines de médecins qui pratiquent à domicile ou dans les hôpitaux l’empoisonnement expérimental ? Les hôpitaux ? Qu’est-ce que cela, s’il vous plaît, sinon de grands établissements de vivisection humaine ? Que fait-on là-dedans sinon essayer des remèdes nouveaux, les méthodes nouvelles et les instruments nouveaux sur les misérables, sur les pauvres, sur tous ceux qui vont mourir dans ces charniers publics parce que leur bourse est vide ? […] À un ami qui lui demandait s’il n’avait jamais eu d’accidents en essayant de nouveaux procédés opératoires un illustre oculiste répondit en riant : ‘’ On emplirait ce salon avec tous les yeux que j’ai crevés’’. J’ai la faiblesse de préférer que tous ces yeux crevés soient des yeux de chats ou chiens plutôt que des yeux d’hommes !

À l’amende ou en prison…

Mais si tout médecin convaincu d’avoir tué un malade par une maladresse ou une sottise flagrante, de l’avoir laissé mourir par négligence ou indifférence, était condamné sévèrement à l’amende ou à la prison, le nombre des décès prématurés diminuerait sensiblement.

Si la race humaine est chétive…

J’ai appelé les lycées, collèges et pensions des établissements de torture morale et d’abrutissement physique. Et si la race humaine est chétive, poussive, malade ; si tous nos organes débilités sont atteints de dix mille sortes de lésions qui nous tuent avant quarante ans, nous le devons à l’abominable système d’éducation adopté sur la terre entière et qui étiole le corps en surmenant l’intelligence embryonnaire des enfants. […] À l’âge où la pensée n’existe pas encore, où elle n’est qu’à l’état de germe dans le cerveau humain, de germe qui va grandir et qu’il faudrait laisser se développer en paix, on la force à travailler déjà, à réfléchir, à retenir, à comprendre, on l’use avant qu’elle ne soit faite. Qu’arrive-t-il ?

On l’enferme entre quatre murs

[…] On prend l’enfant, le petit enfant dont la croissance commence, et au moment où il aurait le plus besoin de liberté, de grand air, de mouvement, d’exercices de toutes sortes, on l’enferme entre quatre murs pour qu’il demeure tout le jour courbé sur des livres qui l’épuisent prématurément au moral et au physique. On lui laisse deux heures par jour pour jouer, dans une cour, au milieu d’une ville, tandis qu’on devrait le faire courir dans les champs et les bois, monter à cheval, nager pendant huit ou dix heures et ne lui laisser que deux heures pour l’étude, jusqu’à ce que son corps et son esprit soient devenus robustes, capables de supporter les accablantes fatigues du travail intellectuel.

Mens sana in corpore sano

C’est juste pendant les années où il devrait uniquement s’occuper du développement du corps afin de justifier le proverbe ancien : ‘’Mens sana in corpore sano’’, qu’on s’efforce d’arrêter la libre expansion des forces, de comprimer la sève humaine, de ‘’violenter la loi naturelle’’ qui impose le mouvement et la liberté à tous les êtres jeunes, et qui leur a donné l’instinct du jeu, afin qu’ils aident à l’épanouissement de toute leur force animale.

Il est insensé de forcer au travail…

N’est-ce point là une chose atroce et monstrueuse, aussi illogique que révoltante ? C’est de dix à vingt ans que l’être physique grandit. Donc on va emprisonner le corps et le priver de tout ce qui pourrait favoriser sa croissance et sa vigueur. Et on profitera de ces mêmes années pour courbaturer par un amas de connaissances compliquées un esprit qui n’est point formé, qu’on devrait laisser s’affermir et qui sera apte à recevoir la science, à la comprendre, à la raisonner qu’après le développement complet et parfait du corps et de tous les organes qui constituent l’intelligence, dont elle dépend, grâce auxquels elle fonctionne, car il est aussi insensé de forcer au travail l’esprit des enfants qu’il le serait de vouloir marier ces mêmes gamins avant l’âge où ils sont nubiles. »