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    Publié : 26 septembre 2011

    Coin Lecture

    Manuel d’infocom

    Deuxième partie

    Limites des modèles mathématique, cybernétique et linguistique

    Après Jakobson, les linguistes ont voulu affiner l’analyse en ajoutant d’autres facteurs : le facteur psychologique (Quelles sont les intentions, les motivations d’un émetteur ?) ; les contraintes sociales (le statut relatif des interlocuteurs, le protocole qu’il leur faut adopter) ; le système de normes (les codes langagiers spéciaux de politesse à utiliser selon la situation, selon le destinataire).

    Le modèle systémique de l’école de Palo Alto

    Cette école est « un collège invisible », une simple convergence de vues d’un certain nombre de chercheurs très disséminés dans le monde. Le centre en a été le Mental research institute de Californie, au sud de San Francisco (des années 1950 à 1980). La recherche portait sur des soldats schizophrènes. Le travail a porté d’abord sur l’analyse des troubles de la communication psychologique puis s’est ouvert à toute la communication.

    Que veut dire « systémique » ?

    Cela vient du fait que le travail a porté sur des groupes : le couple, toute une fratrie d’enfants pour obtenir un équilibre (pas le bonheur, l’harmonie) ou la stabilité par rapport à l’explosion ou l’effondrement. Pour Palo Alto la communication contient une dimension de transmission et une dimension relationnelle (le contact établi entre deux interlocuteurs).

    C’est ainsi que dans la communication vocale on trouve tout ce qui ne relève pas du symbole stable, intelligible : le ton, l’accent, l’état de la voix, la mélodie, les pauses, les nuances articulatoires et phonétiques. On parle aussi de synchronisation, le fait de laisser à l’autre son tour de parole ou collaboration de l’interlocuteur à la communication.

    D’autres approches psychologiques sont envisagées : quand il n’y a pas adéquation entre ce que le locuteur veut dire et ce qu’il dit réellement. La production est alors déviée de l’intention. L’aspect cognitif intervient encore : souvent dans la communication, le locuteur croit, espère que l’interlocuteur a assez de connaissances et de représentations communes à l’esprit pour se dispenser d’une mise à plat des conditions de la communication et d’une relance de tous les facteurs de production / réception.

    Les quatre maximes communicationnelles :

    1) La quantité : ne donner ni plus ni moins de ce qui est exigé. 2) La qualité : ne pas présenter comme vrai ce qui est faux. 3) La relation : soigner le contact en parlant avec à propos. 4) La modalité : parler clairement, éviter les excès, l’obscurité de langage.

    Le mécanisme inférentiel

    Produire des inférences consiste a déduire de propositions déjà existantes, tenues pour acquises, de nouvelles productions ; le récepteur reconstitue une intention qui donne du sens à la situation de communication en cours.

    La dissonance cognitive ou la réaction à l’information

    Cette notion est découverte en 1954 par Festinger. Lorsqu’une personne reçoit une information qui contredit son opinion profonde, elle peut répondre de trois façons pour gérer cet écart : 1) elle peut nier tout simplement l’information 2) elle rejette l’information de manière très consciente en mettant sa pertinence et ses sources en doute 3) elle accepte l’information comme telle et modifie sa croyance intérieure. Les deux premières réactions sont les plus fréquentes.

    Le projet médiologique

    Il ne s’agit pas d’une science des médias, ni d’un discours sur ceux-ci. Il s’agit de trouver le rôle concret de tous les moyens mis en œuvre par la culture pour transmettre des idées. Cela concerne la matérialité des processus de transmission des contenus à l’intérieur des sociétés ; la part de technique dans la constitution d’une culture, à travers un temps très long, portant sur des siècles. La médiologie passée au prisme de l’infocom privilégie la transmission par rapport à la communication.

    L’idée préalable est donc que la transmission n’est pas de la simple communication.

    CommunicationTransmission
    ButTransporter des informations dans l’espaceTransporter des informations dans le temps
    HorizonSociologiqueHistorique
    BasePsychologie de l’émetteur / récepteurTechnique, support permettant de traverser le temps
    Relation établieConnexion : simultanéité, efficacitéContinuité, succession dans le temps
    Acteurs privilégiésIndividus, entreprisesGénérations, institutions

    La médiologie dépasse le domaine des médias de masse, elle se focalise sur le temps plutôt que sur la mise en avant de l’immédiat, du « tout de suite ». Elle se fonde sur une pensée critique qui permet de repenser les objets étudiés. Elle réinscrit les médias dans une double perspective : l’anthropologie culturelle qui s’intéresse à la fonction symbolique chez l’homo sapiens sapiens et l’évolution des techniques. Elle relativise la force de l’Internet : ce sera dépassé à plus ou moins long terme. Ce moyen de communication actuel n’est qu’une variante technique sur un invariant anthropologique.

    Le message n’est pas linguistique

    Le message, pour R. Debray, ne l’est pas au sens linguistique, il est un rapport de sujet à sujet simplement médiatisé par un support matériel, un « médium ». Pour MacLuhan le médium est le message, pour R. Debray le médium est un procédé général de symbolisation pour la parole, le texte, l’image passant par un moyen de stockage (papyrus, parchemin, papier, bit) ou un dispositif d’enregistrement et de diffusion (radio, télévision, écran de l’Internet).

    Dualité du médium : OM et MO

    Il existe une dualité du médium, car il a deux faces : l’ustensile et son utilisateur. L’ustensile relève d’une matière organisée (MO) et l’utilisateur procède à une organisation matérielle (OM). Les acteurs sont les corps constitués, les institutions, les églises, les partis. La MO comprend l’ensemble des moyens permettant d’enregistrer et de transmettre une information, tandis que l’OM renvoie au rôle social du médium : il a pour fonction de relier les hommes. La MO relève de la technique et l’OM des civilisations particulières.

    Ci-dessous des exemples. D’abord, imaginons dans l’antiquité latine, un messager allant de Rome vers une province :

    Exemple romain
    MOOM
    Route : voie romaineUn code : le latin
    Véhicule : le chevalInstitution : Empire romain
    Réseau : relais, garnisons, approvisionnementsMentalité : discipline, civisme, prestige de Rome

    Puis, voyons le journal télévisé :

    Le journal télévisé
    MOOM
    Support : petit écranMilieu linguistique : communauté francophone
    Véhicules : sons, images en direct ou en différéInstitution : image de la chaîne à la fois culturelle, commerciale, publique / privée
    Réseau : hertzien, TNT, satelliteStyle de pensée : style de la chaîne, genre d’émission (info), format

    Et enfin la peinture contemporaine :

    Peinture contemporaine
    MOOM
    Matériaux : peinture, toile, objetsCodes artistiques : figuration, abstraction, conventions
    Oeuvres : tableaux, installations, ready-madeRéseaux : musées, galeries, collections privées, commissaires priseurs
    Lieu : atelier, académie, écoleRituels : catalogue, vernissage, écoles, courants, critique d’art

    Un outillage technique s’inscrit donc toujours dans un contexte culturel, social et politique particuliers... L’idée d’une technique universelle (mondialisation) et absolument neutre que serait l’Internet est un rêve. Internet reste avant tout américain (langue mondiale, implantations territoriales des FaceBook, Twitter, Google+ et autres). La médiologie fait résider l’efficacité des idées dans leur capacité à fonder une logistique. Les médiasphères ont évolué comme suit :

    - La mnémosphère : elle est primitive, elle ignore l’écrit. La mémoire est le seul mode de transmission. On a affaire au monde de la parole socratique.

    - La logosphère  : elle invente l’écriture, mais la parole est le mode principal de transmission car la majorité de la population est illettrée. D’où la prééminence de l’art oratoire pour s’adresser à la foule. Fondée souvent sur la parole sacrée, la logosphère porte l’empreinte de la religion.

    - La graphosphère : elle s’ouvre avec l’invention de l’imprimerie. Les savoirs, les mythes sont transmis par l’écrit et relayés par les autorités.

    - La vidéosphère : elle est inaugurée par la rupture de la photo, la représentation « réaliste » du monde. Puis l’audiovisuel venant, il se fait simultané dans l’ubiquité, alors que la graphosphère relevait du différé, de la réflexion, de la distance. Elle remet en cause l’état-nation et sa langue, le parti et son idéologie, l’école et ses programmes.

    - L’hypersphère  : c’est l’ère de l’ordinateur et d’Internet.

    Une médiasphère nouvelle ne supprime pas les autres, elle les intègre, les reconfigure.

    La médiation se veut invisible, elle fait croire que le message est important. R. Debray détourne le proverbe chinois : Quand le sage montre la lune (message), le médiologue préfère s’intéresser au doigt (médium) qui l’actualise. Il existe un rapport entre idéalité et matérialité., un sentiment et une machine, une disposition et un dispositif. La médiologie lie la technique et le symbolique, et insiste sur le fait que le symbolique ne peut qu’en être affectée. Mais elle ne croit pas à un déterminisme absolu. Seuls les milieux culturels, les usages sociaux et l’état des connaissances permettent l’apparition d’une nouvelle technique.

    Les médias et leurs publics, deux grandes problématiques : la réception et l’influence.

    Les médias exercent-ils des effets puissants, des manipulations sur les publics ? Sur la base empirique de la médiologie (les conditions matérielles sont importantes) on peut mettre en évidence les effets indirects et limités, voire faibles des médias sur les récepteurs, plutôt actifs. Dans un premier temps MacLuhan a été technophobe ; il a changé d’avis avec l’apparition de la télévision, révolution des sociétés et des esprits. La télévision est vue comme un médium informationnel et instructif. La « fenêtre » sur le monde de la maison située dans le « village global ».

    Platon, Socrate

    Dans notre héritage antique, Platon s’était montré bien méfiant avec les images et la poésie, techniques fallacieuses pour l’intelligence. Cela vient de l’enseignement de Socrate : ce dernier refusait l’écrit, la transcription de ses dialogues. En effet, l’écrit, par son déchiffrage polysémique, risquait de polluer l’univocité de ses leçons vocales dans lesquelles entraient le ton, les gestes, disparus sur le papyrus ou le codex. Au XIXe, les cercles intellectuels et littéraires concevaient le plus grand mépris pour le roman populaire paraissant dans les journaux. Flaubert, dans Bouvard et Pécuchet, critique la vulgarisation scientifique susceptible d’engendrer la bêtise.

    L’Ecole de Francfort

    Dans les années 1930, l’école dite de Francfort (Horkheimer, Adorno, Benjamin, Marcuse) décèle un idéologie rampante dans les médias de masse, comme la radio par exemple. Dans ce groupe de penseurs (et ses suivistes) a germé l’idée que la radio avait imposé le régime d’Hitler dans les masses. En fait, cela est un raccourci historique. La radio était très critique vis-à-vis du nazisme et certains chercheurs ont estimé qu’on avait affaire à un peuple « consentant » du fait d’une crise économique et sociale.

    Le récepteur-acteur : thèse des effets limités des médias :

    L’école dite pragmatique (James, Devey, Cooley, Mead) pense que ce qui « marche » dans le « réel », ce qui fonctionne est la « vérité ». Elle a une très grande confiance dans la psychologie des récepteurs, susceptibles de se défendre d’une emprise médiatique. L’industrie de l’information et du divertissement s’est attaché certains chercheurs pour compter, quantifier son influence sur les publics, le taux de satisfaction desdits publics et évaluer les possibilités du marketing vis-à-vis d’eux. Même aujourd’hui, certains chercheurs estiment que les publics ne sont pas malléables, qu’ils ont une capacité de sélection et même de détournement de l’information diffusée grâce à des filtres cognitifs. Trois notions de sélection sont décelées : l’exposition sélective (dépendant des structures d’éducation et de culture), la perception sélective (interprétation personnelle), la mémorisation sélective (réorganisation en fonction de la « vision du monde », personnelle, du public de la presse et de l’audiovisuel.)

    Le two steps flow of communication (flux à deux étages) et les leaders d’opinion

    Les personnes intégrées à des groupes sont moins soumises à l’action des medias. En effet, les groupes d’opinion et leurs leaders exercent une contre-pression (lobby). L’information descend verticalement vers les leaders qui l’ interprètent et prescrivent un comportement vis-à-vis des médias de manière horizontale. L’information est réduite à l’état de flux délaissé. On distingue trois sortes de leaders : le leader personnifié qui incarne les valeurs du groupe mis en place, le leader compétent dont le savoir fait autorité, le leader posé socialement qui a une connaissance de l’intérieur du groupe comme de l’extérieur et devient un médium humain.

    Le carré de Lasswel

    Selon Lasswel (1948) les médias ont quatre fonctions : 1) elles surveillent pour rassembler et distribuer les informations dont l’environnement a besoin pour voir les problèmes et les résoudre. 2) elles exercent une mise en relation des groupes humains avec l’environnement pour créer des conduites à adopter. 3) elles transmettent un héritage social entre générations. 4) Elles assurent une distraction, un divertissement.

    Ainsi la télévision. En apparence, elle creuse encore le fossé entre la classe des gens cultivés et la classe populaire, elle sembler aggraver les inégalités sociales, car elle a une capacité à faire intégrer des normes aux spectateurs. Ceux-ci, pourtant, à la longue, si les normes sont trop pesantes, arrivent à les déjouer. Plus qu’une imposition unilatérale de normes verticales, la société humaine vit beaucoup à l’horizontale de manière plus mutualisée et plus démocratique.

    L’horizontalité

    Le « peuple » paraît vivre dans le divertissement pur, mais il a conscience de l’existence de ce divertissement et le choisit par facilité. Il se sait le choisir. Le « peuple » n’ignore pas qu’il existe une autre offre télévisuelle. Les émissions de téléréalité susciteraient entre les « acteurs » nouvellement médiatisés des conflits identitaires, sexuels, générationnels poussant à un état des lieux indirect des mœurs lisible par tous. Selon Elisabeth Noëlle-Newman, les individus ont une telle peur d’être isolés qu’ils désirent, au prix de leur liberté, s’agréger à un groupe. L’individu sait la nature de sa démarche, l’état de stress qu’il quitte par cette démarche. A-t-il à la longue conscience de la démarche qu’il a effectuée ?

    Décomposition de l’agora grecque

    Habermas (né en 1929) pointe, lui, l’emprise idéologique qui ne peut pas entraîner une véritable interaction médias / récepteurs. Il voit dans la télévision une décomposition de l’agora grecque, la disparition de la séparation des espaces privés / public. Le « peuple » des spectateurs se donne en pâture aux médias de téléréalité. On propose au spectateur d’accéder au vedettariat pour qu’il oublie les problèmes socioéconomiques qui grèvent sa vie.

    La télévision agenda

    G. Gerbner a élaboré une « théorie de la culture » en fonction de la télévision. Elle relaye selon lui la religion et l’éducation dans la transmission d’images, des symboles et des messages qui composent la culture. Elle crée des stéréotypes et non du divertissement pseudo réaliste ou informationnel pour une pensée critique. La théorie de l’ « agenda » suppose que les journaux télévisés pratiquent un choix et une hiérarchie des événements fallacieuses par rapport aux véritables événement à couvrir. Elle détourne l’attention. L’opinion publique serait un artefact issu des sondages, par exemple : rien ne serait plus inadéquat pour représenter l’opinion publique très hétérogène qu’un calcul de pourcentage, même si le sondage est fait sans arrière pensée.

    Communautarisme anglo-saxon

    L’approche américaine voit des chercheurs s’impliquer dans les contestations identitaires, ethniques, sexuelles, chercher à faire table rase de leurs origines sociales et de leur personnalité pour ne pas s’éloigner de leur objet d’étude. Les chercheurs français jugent que cette vision anglo-saxonne des choses amène à des communautarismes hétéroclites, à du populisme, et n’est pas scientifique.

    Les braconniers

    Certeau (en 1980) veut contourner par des ruses les stratégies industrielles des médias. Il utilise la métaphore du braconnage. Les médias sont comme des propriétaires terriens qui subordonnent l’accès au petit gibier à des règles économiques, juridiques, symboliques. Les consommateurs d’information peuvent devenir des braconniers capables d’impertinence. Les productions (textes, films, musiques) peuvent être détournés en objets d’évasion, supports d’apprentissage, expériences personnelles.

    Les tactiques

    Certeau voit quatre types de réactions : 1) Les tactiques de braconnage universel, c’est-à-dire les compétences de l’esprit humain à des actions habiles 2) Les tactiques dépendraient de l’âge, du sexe, du milieu socioprofessionnel 3) Elles ont une valeur politique sous-jacente, ce sont des « actes de résistance » 4) Elles sont complexes : les « halos » symboliques des productions normées sont irréductibles à tout calcul, à toute prévision. Le sens symbolique peut être détourné dans le schéma communicationnel et informationnel.

    Conclusion

    Au terme de ce parcours des sciences de l’information et de la communication, l’on a vu que la frontière entre information et communication est parfois légère mais que les récepteurs des flux et de signes brouillés peuvent le déferlement. Le récepteur est susceptible de devenir actif à la condition de manifester une volonté d’analyse. Par ailleurs, la médiologie de R. Debray permet de redéfinir la notion de communication en élargissant sa sphère et en lui faisant changer de statut. Il faut rendre les jeunes autonomes en leur apprenant à développer un regard critique et une attitude citoyenne vis-à-vis des notions d’information et de communication. Le fait que l’acronyme SIC place l’information d’abord montre que le regard et l’intelligence sont à l’oeuvre.