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    Publié : 22 septembre 2011

    Première partie.

    Manuel d’Infocom

    Les SIC, ou les sciences de l’information et de la communication

    Il s’agit d’un livre assez ardu, mais on y trouve de nombreuses notions qui permettent d’embrasser la communication et l’information de manière rigoureuse. En voilà un bref résumé, contrairement à ce que la longueur de cet article pourrait laisser croire. Il s’agit de la première partie.

    COIN LECTURE
    Manuel Infocom
    France Renucci et Olivier Belin
    Vuibert - 2010

    Les SIC

    L’ouvrage porte sur les SIC (sciences de l’information et de la communication) et vise à répondre à une question : comment l’homme parvient-il à agir sur ses semblables par le détour de signes transmis par des dispositifs techniques ?

    La réponse touche à plusieurs disciplines telles que les sciences du langage, les sciences sociales, l’anthropologie, la psychologie. Cela peut aussi se rapprocher de l’analyse littéraire. En effet, on a affaire à des textes, des commentaires réinvestis dans des domaines comme les genres audiovisuels, les récits médiatiques, ou la communication organisationnelle.

    Carrefour : narration, structure, herméneutique, pragmatique, réception

    Des auteurs comme Genette (connu comme narratologue), Metz (connu comme structuraliste du récit cinématographique), Ricoeur (en herméneutique), Umberto Eco (en pragmatique), enfin Jauss (théoricien de la récéption) se sont intéressés à la question de la transmission des signes.

    Barbares et récupérateurs

    La communication dans la civilisation humaine s’est longtemps entendue par une définition négative : tout ce qui n’est pas violence, bruit, borborygmes (étymologiquement émission de signes incompréhensibles par les barbares), mais manifestation d’une raison capable de régir les rapports et de dissiper les malentendus au sein de la communication entre personnes.

    Le problème vient de ce que l’accroissement des appareils vecteurs de transmissions de messages (les ordinateurs et leur déclinaison en petits appareils portables) est permanent et qu’à la fin le monopole des messages est difficile à contenir et réguler au profit de récepteurs qui s’approprient les messages, les retravaillent, les rendent incontrôlables. Un auteur comme Eco pense que cela mène à l’apocalypse, d’autres, plus sereins, ne voient pas de dégénérescence de la culture et de la civilisation dans une communication de masse et une surabondance de messages. Les élites, les « establishments » se voient concurrencer mais pas au point d’en mourir. Loin de là. Les professionnels sont garants de la hiérarchie, de la logique des messages.

    Code commun nécessaire

    La linguistique et la sémiologie entrent en ligne de compte dans cette réflexion sur les productions « parlées » et l’écrit informationnels, ou plus largement, communicationnels. En effet, il y a institution sociale d’un code commun aux membres de nos sociétés et ceux-ci en faisant usage des machines à informer et à communiquer créent du sens les uns pour les autres. Ce n’est pas seulement du bruit, des borborygmes, même si le trop grand nombre de messages ou d’informations n’évitent pas que certains d’entre eux ne tombent dans l’inutilité.
    Les sciences de l’information et de la communication mettent en place une science générale des modes de production, de fonctionnement, de réception des différents systèmes de signes qui assurent et permettent des relations intelligentes et pacifiées entre les individus des société techniquement avancées.

    Pas de complot

    Il faut démystifier le « pouvoir » à l’œuvre derrière l’usage des signifiants linguistiques informationnels. Il n’existe pas de volonté générale de nuire ou d’asservir, de complot, de manipulation des signes. Tout fait signe, tout peut faire sens, d’où que cela vienne, c’est là que réside la difficulté. Même l’univers informe. L’univers peut devenir émetteur, par exemple dans notre galaxie, par le soleil avec ses taches qui obturent la lumière générale. Cela relève aussi du 0 et du 1.

    Pierce : Indice, icône, symbole

    Selon Pierce, il y a trois manières dont l’objet puisse être évoqué dans le milieu humain : l’indice, l’icône, le symbole.

    Fumée

    Qu’est-ce que l’indice ? C’est un fragment émanant d’un émetteur par contiguïté, par émanation de lui. Empreinte de pas, fumée d’un feu allumé à dessein. Reliques, sous forme de morceaux d’os d’un bras pour susciter le respect dû à la sainteté. Regards, gestes, postures dans une relation humaine.

    Le sourire de la Joconde

    Qu’est-ce que l’icône ? Alors que l’indice est un prélèvement d’une partie du monde, du donné sensible, l’icône, elle, est un ajout au monde, à dessein. On entre dans une relation d’analogie en quittant la relation de contiguïté. Il y a coupure sémiotique, coupure d’avec le monde au profit d’une signification de ressemblance. Les graffitis millénaires des aborigènes australiens, la chute du chamane à tête d’oiseau dans la grotte de Lascaux, le sourire mystérieux de la Joconde sont des icônes. On se trouve dans le visible.

    Signes partagés

    Qu’est-ce que le symbole ? C’est un signe arbitraire, qui ne relève pas du monde, de la contiguïté avec le monde, de la ressemblance avec lui. C’est le fruit d’une décision commune, d’une volonté de communiquer efficacement. Et pour communiquer il faut apprendre les symboles. Ils se déchiffrent de manière codée. Il faut savoir qu’une femme portant une balance dont les deux plateaux sont du même poids et qui a les yeux bandés désigne la justice. On passe du visible au lisible. Les mots de la langue vivante sont des symboles qu’on appelle signes depuis que Saussure est passé par là.

    Ainsi en est-il trois analyses possibles pour le Saint suaire, le linceul de Turin : on peut le voir comme un indice (la trace du visage du Christ dans la fibre), une icône (une belle peinture sur tissu par un faussaire), un symbole (la souffrance christique, les Evangiles, la religion chrétienne).

    Le présentateur du JT

    L’on peut appliquer cela à la télévision : un présentateur du journal télévisé et son studio peuvent être vus comme un prélèvement de réalité sonore et visuelle (sur France 2, à Paris, à 20h15, dans un studio, on peut voir-entendre un homme ou une femme qui parle (trace) ; un homme une femme en général avenants, dans un décor très pensé, avec une belle voix (une icône, une belle image sonore, une sorte de tableau vivant relevant de l’esthétique), ou alors, un diseur de « signes », producteur de mots mis en phrases, de phrases mises en lien avec des images, des mots incrustés défilant sur l’écran.

    La pragmatique

    On peut expliquer les médias d’information non plus sous l’angle des sciences du langage mais aussi sous l’angle de la pragmatique, du grec praxis, l’action. Dans ce cas les sciences de l’information et de la communication renvoient aux actions de sujet à sujet mais insistent plus sur la relation que sur la nature et le contenu du message. On se fixe sur l’énonciation plus que sur l’énoncé, les conditions psychologiques, sociales, le cadre de la communication. La communication ne se limite pas au langage. On tient compte de la trace (modification du contexte par la communication), par exemple la kinésie, la trace opérée par des gestes, des mouvements , on tient compte de l’icône, l’image audiovisuelle des interlocuteurs, leur aspect, leurs vêtements, leurs tics.

    La prophétie de MacLuhan

    MacLuhan, un canadien disparu en 1980, créateur de l’expression « village planétaire » (1968) était un pragmaticien prophète. Il a fait prendre conscience qu’à chaque fois qu’apparaissait, dans les sociétés humaines, une nouvelle technique de communication, celle-ci a une influence sur l’être humain, sur ses structures psychiques voire sur ses perceptions. Le message est alors le medium. Le message se transforme en fonction du médium : le papyrus, les tablettes sumériennes, la copie enluminée médiévale, l’imprimerie, la radio, le cinéma, la télévision, l’ordinateur et la batterie de petits écrans nomades ont profondément changé les civilisations qui les ont connues et les connaissent encore.

    Chaud ou froid ?

    Il est question de physiologie sensorielle ou de pensée. L’hémisphère gauche du cerveau relève de la logique, l’hémisphère droit de l’imagination et un médium est lié à l’un des deux hémisphères ou aux deux. On parle de média chaud ou de média froid. Le média chaud favorise la culture visuelle davantage analytique, le média froid favorise une culture oralisée et auditive. Les médias audiovisuels sont à la fois chauds et froids : la télévision impose un déchiffrage très rapide d’images d’une part (analyse quasi inconsciente de tous les éléments en présence dans le message filmique par exemple) et l’écoute de bruits, paroles, plus sensoriels d’autre part. Le monde a connu trois ères :

    - l’ère tribale (le mythe froid-imaginatif-oral les épopées grecques d’Homère) ;

    - l’ère mécanique de Gutemberg (le livre, analytique) ;

    - l’ère électronique

    Cette dernière malgré son apparence analytique cache une pratique sensorielle forte, audio-tactile (le clavier avec sa webcam, les téléphones portables multi fonctions dont le son est supérieur à l’image, de mauvaise qualité) avec un retour aux pratiques de la première ère (le tribalisme des « réseaux », mini peuples rassemblés autour de mondes parallèles imaginés et très dédiés).

    Régis Debray, le médiologue

    Régis Debray en inventant la « médiologie » veut essayer de définir au plus juste le rôle de la technique qui transforme des phénomènes culturels. La médiologie ne désigne pas la science des mass médias mais l’analyse des transmissions des messages humains par des dispositifs concrets, leur efficacité et leurs interactions. Une doctrine ne se diffuse pas par son contenu mais par ses moyens techniques de transmission.

    Dr Freud

    On distingue l’information de la communication. Si l’information opère par une communication, la communication, elle, ne conduit pas toujours à une information. Un rapprochement est possible avec le freudisme et les notions de principes primaire et secondaire. Dans l’état primaire – l’état de sommeil – les représentations ignorent les contraintes d’espace-temps et d’identité : c’est le principe de plaisir. Dans l’état secondaire – la veille – il faut ajuster ses désirs au réel. C’est laborieux, c’est exigeant. Il y a communication simple entre la psyché inconsciente / consciente avec des contenus en fatras pour la personne au réveil. Cela devient de l’information par la transmission de contenus à l’analyste dont la seule présence pousse au travail de compréhension.

    Vrai ou faux ?

    L’information donne lieu à l’alternative vrai / faux, elle doit se vérifier, se recouper. La communication relève plus du principe de plaisir : le contenu n’est pas obligatoire, ce qui compte c’est de rester ensemble, de demeurer en relation. Les réseaux sociaux des jeunes semblent en découler. On se connecte non pas parce qu’on a quelque choses à dire, mais parce qu’on a besoin d’être ensemble, de se sentir ensemble pour se libérer de l’angoisse de la vacuité.

    Il est des fois où la barrière émotionnelle de la personne bloque l’information utile, constructive. En matière informationnelle, cela peut correspondre à de la publi-info, à du publi-reportage. La frontière de la publi-info est délicate à trouver. Supposons qu’on regarde le journal de France 2, et que le journaliste évoque une pièce de théâtre en train d’être jouée. Est-ce une information sur le théâtre en général, sur la vie des troupes en général, ou une publicité implicite pour les acteurs, le metteur en scène, pour la salle même qui accueille la pièce ? On présente les faits relatifs à un spectacle payant, à une « marchandise ». C’est aussi valable pour l’émission littéraire. L’information véritable se distinguera par la position critique. Dans ces cas-là, on envisage l’information moins comme une éducation, une inculcation de notions que comme la recherche d’une relation approfondie et efficace.

    Entropie / Négentropie

    Etymologiquement, communication vient d’un mot latin qui signifie « mettre en commun », « entrer en relation avec quelqu’un » dans le cadre d’une communauté. On ne s’adresse pas à un individu isolé. Ensuite, on est passé au sens de transmettre, faire passer. On peut définir le modèle mathématique de Shannon et Wiener (créé pendant la Deuxième Guerre mondiale) :

    Un émetteur encode un message passant par un canal de communication qui sera décodé par un récepteur auquel le message est destiné. Mais l’émetteur peut, en fonction de son état, lancer des messages redondants, subir des interférences ; les messages sont perturbés et deviennent du bruit, de l’entropie (désordre croissant d’un système mis en danger). De son côté, le récepteur peut ne pas être en état de recevoir le message et produire de la « négentropie » (essai de réintroduction de l’ordre dans le système par une répétition du message perturbé pour en arrêter l’échec).

    Pour que l’on ait une information, il faut que les messages soient les plus riches possibles, les plus imprévisibles (non redondants). La redondance excessive peut rendre le message sans utilité, il peut ne pas être validé dans une situation, dans une société. C’est la déperdition extrême du message, qui malgré un début problématique aurait pu être en partie capté et compris par bribes. C’est le théâtre de l’absurde.

    Feed-back et robots

    Dans le modèle mathématique, il y a la place, au niveau du bruit-interférences-entropie, pour un retour à l’émetteur : feed-back. Un retour également pour le récepteur : la rétroaction ou information retour. C’est le modèle cybernétique. En grec, la cybernétique est l’art de piloter un bateau. L’homme fait corps avec son bateau pour atteindre un but précis. Ici, c’est une circulation de messages pilotés. La cybernétique est aussi le fait d’étudier un système qui peut s’autogérer. On entre alors dans la science fiction. La machine prend des initiatives. Avec intelligence ou pas. Ce sont les robots rebelles.

    Aux yeux de Wiener, la connaissance de l’intelligence artificielle permet d’éclairer l’intelligence humaine et la cybernétique aiderait à résoudre les conflits sociaux et politiques. A l’échelon national et international la communication avec feed-back, information retour, permettrait d’éliminer les sources potentielles de désordre.

    Au plan des mass médias, il n’y a pas de feed-back. A la télévision, il n’y a pas d’effet retour, sauf dans les programmes de jeux ou de débats où les spectateurs sont invités à s’intégrer. Les indicateurs d’audience sont également une forme de feed-back dans ce cas-là.

    Le modèle linguistique

    Il fait l’objet d’un schéma comme le modèle mathématique. Un locuteur (destinateur) produit des signes (dits, écrits) puisés dans la langue et ces signes arrivent à un allocutaire (destinataire). Le locuteur produit donc un message (énoncé) lié à un référent (une situation, un monde extérieur au langage mais sur lequel le langage essaie de se positionner). Une situation de communication est nécessaire : c’est la combinaison d’un support (voix, écrit) et une connexion psychologique (regard, geste, maintien, ton de l’écrit, modalisations (indices de présence du locuteur).

    Deux fois trois fonctions

    Les unes…

    Le langage a une fonction référentielle (il parle du monde, espace-temps d’êtres et d’objets). Il a une fonction métalinguistique (il est fondé sur une grammaire, à un lexique, il est citationnel : texte qui renvoie à d’autres textes etc.) Il a une fonction expressive (modalisation : indice de la présence du locuteur)

    ... et les autres

    On trouve des fonctions conatives (qui demandent un effort) / injonctives (qui donnent un ordre) ; poétiques (le message insiste sur lui-même, se donne pour lui-même par ses sonorités, ses rythmes) ; phatiques (de relance) : « Ca va ? » « Vous suivez ? » « Allo ? » ou qui servent à meubler un silence gênant : on parle de la météo.

    Après Jakobson…

    … des linguistes ont tenu à ajouter d’autres fonctions afin d’affiner l’ensemble du phénomène : le facteur psychologique (motivations, intentions du locuteur) ; le facteur de la contrainte sociale : statut relatif des interlocuteurs ; le facteur du système de normes : les codes langagiers spéciaux à adopter dans une situation particulière et selon le destinataire.

    Suite dans le prochain article...