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Publié : 5 juillet

Les réseaux sociaux n’ont pas toujours été ceux que l’on connaît, aujourd’hui

SOCIOLOGIE DES RÉSEAUX SOCIAUX, PIERRE MERCKLÉ – TROISIÈME ÉDITION, 2016, COLLECTION REPÈRES, LA DÉCOUVERTE

INTRODUCTION

C’est un Britannique (John A. Barnes, anthropologue) qui aurait inventé et utilisé la notion de « réseau social », en 1954. The Social network, film de David Fincher, racontant Facebook, sort en 2010. Et ce sont dans les années 2000 qu’explosent lesdits réseaux en ligne. Mais de quoi s’agit-il ? Parle-t-on de la même chose ? Quels méthodes, concepts, théories, modèles etc. sont-ils mis en œuvre en sociologie comme dans d’autres sciences sociales (anthropologie, psychologie sociale, économie) relativement à ces réseaux ?

La sociologie traditionnelle se convertit à la notion de réseau, même si le terme n’est pas tout de suite utilisé, en prenant pour objets d’étude « non pas les attributs des individus (leur âge, leur profession, etc.) mais les relations entre les individus en face à face ou à distance, grâce à différents moyens […] ». Il ne s’agit pas, alors, d’analyser d’effets sur les « comportements individuels ». Les comportements individuels doivent être vus dans « la complexité de systèmes de relations sociales dans lesquels ils prennent sens ».

Le réseau social serait « constitué d’un ensemble d’unités sociales et des relations que ces unités sociales entretiennent les unes avec les autres ». Que sont ces « unités » ? : des organisations « plus formelles » comme « associations », « entreprises » suivant des « transactions monétaires », des « services », « des transmissions d’informations » (pas l’actu de l’éducation aux médias pour l’instant). Y entrent « les contacts physiques (de la poignée de mains à la relation sexuelle) [… ] toutes sortes d’interactions verbales ou gestuelles, ou encore la participation commune à un même événement. »

Mais la sociologie des réseaux sociaux ne va pas rester à ces considérations de sens commun, un peu primitives. La sociologie des réseaux sociaux se mathématise, élabore des méthodes scientifiques spécifiques, des procédures comme « la théorie des graphes et de l’algèbre linéaire », particulièrement ardues aux non scientifiques. En tout cas, cette sociologie « dure » des réseaux sociaux a pour but « la sociabilité, la cohésion sociale, la construction des identités […] » ainsi que les notions nouvelles et révolutionnaires de l’Internet. Mais l’auteur n’y vient pas tout de suite. Un cheminement doit précéder ces réseaux sociaux que nous connaissons actuellement.

1/ RESEAU SOCIAL, NOUVEAU CONCEPT OU VIEILLE HISTOIRE ?

Le réseau social que nous connaissons n’est pas un néologisme, c’est une vieille lune : « réseau » peut être sous l’Ancien régime les « rets » ou filets piégeants les proies à la chasse, une coiffe féminine (« résille »), les réseaux nerveux, sanguins de l’ancienne médecine etc. Le mot se dégage de sens concrets fondés par sédimentation métaphorique, pour désigner « propriétés générale […] l’entrelacement […] le contrôle, la cohésion, la circulation, la connaissance » pour terminer avec des éléments complexes « téléphoniques, hertziens, câbles » et « les réseaux sociaux » en ligne.

Pas de virtuel, tout de suite, mais des relations « physiques ». Il s’agira des relations entretenues par les individus entre eux, les groupes sociaux « les uns avec les autres ».

Le réseau, vraiment un tout petit monde

Alexis Ferrand [1997] élabore une hypothèse : « les propriétés structurales majeures d’un réseau existent à l’échelon d’un sous-ensemble typique, dont la répétition forme la totalité du réseau […] le réseau social n’a pas d’autre échelon structural pertinent que celui-ci ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Réseau, sous-réseau, oui, mais à quelle échelle ?

Selon Forsé [2002] l’idée de réseau « la plus simple du point de vue méthodologique est la relation entre deux éléments ». C’est-à-dire « la dyade », unité relationnelle élémentaire. Mais si dans le réseau à deux, l’un « disparaît », plus de réseau minimal. Le Un à Un qui fait Deux est trop intime. Donc la dyade, pas plus que l’individu seul n’est l’atome du réseau. Il faut passer à l’échelle de la « triade », « dès que les relations sont saisies non entre deux mais entre trois éléments, autrement dit à l’échelle de la triade, les relations interpersonnelles acquièrent une dimension impersonnelle ». A trois, si l’un part, une dyade reste. Ce principe fondamental montre qu’on n’est pas dans le simple « additif » mais dans la « combinatoire » avec des « transitivités » d’affinités. Donc la triade semble l’élément de base.

Malgré ses milliards d’individus, Facebook est réduit à l’échelle sociométrique

Un réseau se définit « comme un ensemble de relations entre individus [… sans] frontière ni délimitation tranchée ». Théoriquement, les réseaux peuvent être « infinis » Des insulaires prolongent leur réseau « à tous les habitants de la planète ». Il existe la notion « problème du petit monde » par « la surprise qu’éprouvent les connaissances quand elles se découvrent des amis communs insoupçonnés ». Dans une « société de masse » on calcule une « distance moyenne entre deux individus quelconques […] d’environ 5 intermédiaires ». Même l’ « analyse exhaustive des 69 milliards de liens entre les 721 millions d’individus qui se sont connectés à FaceBook en mai 2011 » établit la « distance moyenne entre deux utilisateurs choisis au hasard dans le monde entier de 4,7 liens (ou 3,7 intermédiaires) »

Dans les réseaux sociaux, les individus ne sont pas écrasés par un déterminisme

Selon le sociologue Simmel, la recherche de la sociologie ne doit pas être macrosociologique de la société, mais « mésosociologique » (moyenne), pour appréhender une « science des formes de l’action réciproque ». Il semblerait qu’il faille aussi s’en tenir non « au contenu mais à la forme des interactions » de réseaux. Il importe autant de savoir « si une interaction est réciproque, égalitaire ou non, que de savoir s’il s’agit d’amour, d’amitié, ou de transactions marchandes ». Les formes sociales sont appréhendables si elles présentent « régularité » et « stabilité », ce qui permet d’y étudier « la domination, la compétition, l’imitation, le conflit » et de relever des constitutifs invariants. En tout cas des « structures » apparaissent sous forme d’interactions, mais elles n’exercent pas « un déterminisme mécanique » sur les individus.

Sociométrie et psychologie dans les réseaux : je te kiffe, moi non plus…

Les sociométriciens, dont Moreno, ont mis en place une méthode pour demander à chaque membre d’un groupe, « ceux qu’il voudrait avoir comme compagnons (ou voisins en classe, ou coéquipiers dans un jeu, ou collègues dans une équipe de travail) », de manière à lire les structures sociales [comme…] des attractions et des répulsions qui se sont manifestées ». En plus de cela, a été forgé une représentation le « sociogramme […] permettant de figurer la position qu’occupe chaque individu dans le groupe et les relations de choix et de rejet ». Dans les groupes scolaires les tests en sociogrammes « montrent ainsi la très faible mixité sexuelle des choix, qui produisait sur les sociogrammes correspondants une déconnexion presque totale du groupe des filles et la tendance plus forte chez les filles que chez les garçons à multiplier les connexions et à les maintenir durablement ».

2/ ANALYSE DES RÉSEAUX SOCIAUX, UNE MÉTHODOLOGIE QUANTITATIVE

Deux développements vont être « fondamentaux pour la méthodologie de l’analyse des réseaux » : la théorie des « graphes » et celle de l’algèbre linéaire. Deux notions difficiles.

Les graphes…

Norman, Harary, Cartwright [1965-1968] formalisent des études portant « sur les interrelations entre individus ». Les graphes sont une représentation graphique des réseaux relationnels, censée faciliter la visualisation de « propriétés structurales ». Ils permettent aussi de « mesurer un certain nombre des propriétés des relations ».

Comment délimiter un « réseau complet » ?

Si l’on suppose qu’un réseau n’a pas a priori de limite tranchée, et que « le seul réseau complet est « celui qui est constitué par l’ensemble des individus, à l’échelle de la planète tout entière », tout « prélèvement » partiel relève « d’un choix […] effectué par un chercheur qui se fixe des frontières ». Quelles frontières ? Celles de la parenté, d’une entreprise, d’un village ou d’un quartier, d’une classe d’élèves. Le groupe prélevé doit avoir une « cohésion interne », c’est-à-dire qu’à l’intérieur de la délimitation, les relations sont plus denses qu’à l’extérieur. Une difficulté se pose. Les catégorisations de la sociologie ancienne (âge, sexe, profession…) n’ont pas lieu d’être prises en compte. Les « contours d’un groupe ne peuvent être déterminés qu’après l’analyse du réseau plus vaste dans lequel ils sont pris ».

Des particularités apparaissent : les sous-groupes considérés peuvent faire « paraître isolés deux individus qui sont en fait liés l’un à l’autre par une relation indirecte passant par un individu qui n’appartient pas à l’ensemble retenu ». Pour comprendre des critiques possibles de la démarche, « les approches en termes de réseaux complets » ont un « ‘’agencement typique’’ d’un réseau à partir de la partie du réseau que les acteurs prennent en compte » mais là-dedans, « un individu appartenant au réseau complet comporte des relations avec des individus hors réseau complet et exclut de nombreuses relations appartenant au réseau complet ». Quelqu’un peut être dans et hors à la fois. Ce sont des réseaux trop généraux.

Les réseaux personnels

Les approches « en termes de réseaux personnels » sont une « réponse stimulante » au dysfonctionnement ci-dessus. Il peut exister « un ensemble formé d’un individu, des individus qui sont en relation directe avec lui, et des relations que ces individus entretiennent les uns avec les autres ». On restitue la « dimension cognitive et individuelle des comportements relationnels » par utilisation du « concept relationnel » en complément du « concept de réseau complet ».

Les techniques traditionnelles d’échantillonnage permettent d’étendre les résultats d’une observation de l’échantillon à l’ensemble de la population dont il est représentatif. Mais de telles approches sont critiquées. : « les enquêtes sur les réseaux personnels ne permettent de disposer que de données structurales assez frustes : volume, fréquence […] voire densité des relations ». Par ailleurs, ne considérer que les relations directes, « c’est faire l’hypothèse que les relations indirectes, en dehors du réseau personnel, sont sans effet ». La « réciprocité ou l’asymétrie des relations » en termes de réseau complet échappent à des analyses de réseau personnel : il n’y a que de l’unilatéral et non du bilatéral dans la dyade (relation à deux).

Quand l’ « enquêté […] fournit lui-même des informations sur ses relations ainsi que sur les relations entre ses relations » on arrive à des « biais ». Un « Ego » peut ignorer partiellement ou totalement les liens entre ses relations : une femme qui ne saurait pas que son mari la trompe avec sa meilleure amie… Pourtant les critiques sur le « subjectivisme » de telles démarches n’est pas sans intérêt : pour analyser « l’influence des proches sur les opinions de l’acteur » choisi. Dans ces deux approches, laquelle préférer ? Quand on ne peut identifier une « population visée », il faut s’attacher à « reconstituer les entourages des individus », c’est-à-dire leur réseau personnel. Cela peut être considéré comme un choix théorique.

3/ SOCIABILITÉ, AMITIÉ ET CAPITAL SOCIAL

Le terme de sociabilité n’évoque pas « la qualité intrinsèque d’un individu qui permettrait de distinguer ceux qui sont ‘’sociables’’ de ceux qui le sont moins ». C’est simplement la relation, les relations qu’un individu entretient avec les autres et « les formes que prennent ces relations » qui compte. La sociabilité implique le réseau, « puisque s’il n’y avait pas un espace de positions sociales différenciées, elle n’aurait aucun sens et parce qu’elle manifeste un réseau comme structure idéale » égaux.

La sociabilité est sa propre finalité, base d’ « échanges matériels et symboliques », sous forme d’actions « expressives » (affinité, amitié) et « instrumentales » (entraide, solidarité). La position adoptée pour définir la sociabilité est de la subdiviser en « recensement » et « caractéristiques » des interactions dans les réseaux personnels. Ou alors en « manifestations extérieures », mesurables en « pratique de loisir relationnel » qui mettent en relation avec autrui dans les « réceptions à domicile, les sorties, la fréquentation des bals, les cafés, la pratique du sport ».

Intensité et formes de la sociabilité

Les enquêtes cernent bien maintenant les « facteurs » agissant sur l’intensité et les formes de la sociabilité. Un constat évident, d’abord : les jeunes ont une sociabilité plus intense et tournée vers l’extérieur que les « plus âgés ». Aujourd’hui, la sociabilité amicale est considérée comme une composante fondamentale de la définition des « cultures adolescentes ». Dès qu’on se marie, qu’on a des enfants, on est moins sociable, on se « replie ». Entre les filles-femmes et les garçons-hommes même différence : le garçon sort plus que la fille qui est mûre plus tôt. Différence également, du point de vue social : les riches sortent-bougent plus que les classes populaires. Même avec les nouvelles technologies, jeunes-âgés, riches-classes populaires, le constat est semblable.

L’amitié, un bien collectif et une ressource individuelle

L’amitié est une « spécification » de la sociabilité : on y distingue des relations électives-affinitaires de « celles qui ne le sont pas ». C’est qu’il y a le critère du choix : « les relations avec les amis et les amants sont électives, celles de la parenté plutôt semi-électives et celles avec les collègues de travail plutôt non électives ». Lorsque la sociométrie s’empare des relations électives, c’est l’amitié qui est centrale. C’est-à-dire qu’on choisit ses amis et guère ses ennemis : « on devine mieux l’amitié des autres que leur hostilité, on a plus d’amis qu’on ne le croit, « puisque les attentes de choix sont moins nombreuses que les choix d’amitié reçus ».

L’homophilie, l’homogamie

L’amitié, les « individus se la représentent généralement comme une relation égalitaire, librement choisie, réciproque et faiblement institutionnalisée », contrairement à la relation conjugale qui relève de la loi, du juridique (voire de l’Eglise, même si celle-ci a perdu de son pouvoir institutionnel). L’amitié est dite homophilique parce qu’elle table sur la relation avec quelqu’un qui vous ressemble. On aime ses similaires. Pour le mariage, dans une certaine mesure, on est face à une homogamie, car l’on choisit son/sa conjoint/e parmi ses ami/e/s.

L’amitié est constructive, car elle crée du lien social et comme elle ne s’établit pas au hasard, elle contribue à la régulation sociale.

L’amitié, un bien collectif

Pour dépasser le simple constat sociographique des relations de sociabilité, il faut « s’interroger sur les usages ». Du point de vue fonctionnel, l’ami est celui sur lequel on peut compter (instrumentalité) et celui à qui on peut tout dire (expressivité). L’amitié n’est pas gratuite en termes d’observation sociale. Il faut se déplacer des échanges affinitaires vers les échanges de ressources. (expressivité, instrumentalité).

L’étude des relations d’entraide montrent une opposition entre réseaux familiaux et non familiaux. La part d’amis et de voisins dans l’entraide aux personnes âgées est « plus élevée que dans l’entraide aux autres personnes ». Mais « toutes catégories d’âge confondues », c’est avant tout la « parenté » qui est sollicitée pour l’entrée dans la vie privée et l’espace de la maison, tandis que les amis et les voisins sont sollicités pour des aides externes (« jardinage, déménagements, accompagnement en voiture, soin aux animaux »).

Il apparaît aussi que l’entraide est supérieure entre ménages favorisés qu’entre ménages « populaires ». La sociabilité expressive-instrumentale est-elle un facteur de cohésion sociale ou un instrument bourdieusien des inégalités sociales ? Du point de vue microsociologique la sociabilité est intéressée (« ressource individuelle) tandis que du point de vue macrosociologique, la sociabilité est plutôt « envisagée comme un bien collectif, un principe de cohésion sociale ».

Le capital social et le renouvellement de la sociologie économique

On l’a vu, il y a ambiguïté de la sociabilité, potentiellement ambivalente, « autour de la notion de ‘’capital social’’ », entre ressource individuelle et bien collectif.

Qu’est-ce que le « capital social » ? James Coleman [1990] « considérait la sociabilité comme un ‘’bien public’’ » : autant dire un bien « inaliénable, difficilement échangeable et qui n’est la propriété d’aucun acteur particulier » difficile à contrôler, donc obligeant à des stratégies individuelles.
Partant d’une vue macrosociologique, il passait à du microsociologique.

Hobbes disait : « avoir des amis, c’est avoir du pouvoir ». On retrouve cela chez Hanifan [1920]. En France, c’est Bourdieu qui en reprend l’idée [1983-1986], en distinguant trois formes de capital :

- économique : avec les revenus, la possession des moyens de production, d’un patrimoine matériel et financier
- culturel : avec des « ressources symboliques », du type qualifications intellectuelles détectable en diplômes
- social : avec « un ensemble de ressources actuelles, potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissances et d’inter-reconnaissances.

La sociabilité est ici non gratuite, intéressée, d’utilitarisme, de privilège reconductibles de génération en génération. Le temps consacré aux relations est vu comme « un travail social ». Le capital social se définit avec plus de précison : « réseau de relations sociales d’un individu et des volumes des différentes sortes de capital détenus par des agents qu’il peut mobiliser ». Ressource spécifique, donc ?

Pierre Bourdieu « n’a fait jouer à la notion de « capital social » qu’un rôle secondaire. Il estimait que ce troisième type de capital n’était pas une ressource. De ce fait, « en raison des principes [d’entre-soi …] le capital social n’était pas indépendant ». Il dépend de l’économique et du culturel. En fait, des chercheurs ont critiqué cette option. Le social, l’économique et le culturels sont trop intriqués pour qu’on puisse rejeter le capital social du phénomène réseau.

Le capital social, un concept analytique

Bourdieu considérant le capital social comme peu opérant, il n’a pas débouché sur un outil d’analyse. C’est parmi les chercheurs anglo-saxons que le notion a été « reconnue comme fondamentale ». Dans les schémas de réseautage, « le capital humain se situe dans les points, et le capital social dans les lignes qui relient les points. » Le capital social prend de la valeur pour les « acteurs » en fonction de leur position dans la « structure sociale engendrée par les ‘’lignes relationnelles’’ » qui correspondent aux ressources pour « réaliser des objectifs ». Le capital humain est là, « pour intégrer le coût de la recherche d’information sur les emplois disponibles, les relations interpersonnelles étant essentielles dans cette quête informationnelle.

Mais un capital social n’est pas réductible à un « carnet d’adresses », il n’y a aucune corrélation entre la taille du « réseau personnel » et la fréquence des informations recueillies. D’autres paramètres comptent : « ressources matérielles, symboliques et relationnelles détenues par les connaissances (amis) d’un individu. Il ne sert donc à rien d’avoir beaucoup d’amis « si ceux-ci ne peuvent ou ne veulent mettre que de faibles ressources à votre disposition ». Si le capital social d’un individu relève du capital social de ses amis, il ne relève pas forcément des « relations directes, mais inclut les relations indirectes, et donc les ressources détenues par les connaissances d’amis et les amis de connaissances… » Le chercheur qui se penche bien là-dessus reconnaît que la « valeur du capital social […] dépend en réalité des caractéristiques structurales du réseau ».

Deux nouvelles notions : les « liens faibles », et les « trous structuraux »

Granovetter [1973] estime un « lien » comme une « combinaison de la quantité de temps, de l’intensité émotionnelle, de l’intimité (confiance mutuelle) et des services réciproques » en présence dans le lien. Une information qui ne circule pas à travers des liens forts se figerait à l’intérieur de « clique » (terme scientifique, non péjoratif : réseau restreint). Les individus avec lesquels vous êtes peu liés évoluent sans doute dans des « cercles différents » offrant des accès à des informations trop différentes de votre champ, donc improductives. Granovetter applique son idée à des « processus de recherche d’emplois ».

L’échantillon ? Environ « 300 cadres, techniciens, gestionnaires ». Les chômeurs trouvent surtout des emplois grâce à leurs relations personnelles. Mais par une réflexion assez paradoxale, les liens personnels forts ne sont pas toujours productifs : en s’appuyant sur la théorie de la transitivité, Granovetter constate que plus le lien est fort entre deux individus, « plus les ensembles que forment les relations respectives de chacun sont superposés. » Tout le monde se ressemblant, l’information fournie est redondante, limitée. C’est ainsi que « les liens faibles » dénoncés comme « source d’anomie, de déclin et de cohésion sociale » peuvent être à l’individu « des instruments indispensables ».

La théorie des trous structuraux. S’appuyant sur la théorie très développée des « liens faibles », en fait, comme forts ou productifs, Burt [1992] débouche sur une deuxième théorie. Le but que se donne Burt est de « donner un sens analytique à la métaphore du capital social ». Il montre que c’est en fonction de la manière dont est structurée un réseau » qu’il y a avantage compétitif ou non pour les acteurs. Il s’inspire de Bourdieu, table sur trois capitaux : financier, humain, social. Burt entend capital social au sens classique : relations avec les autres et ressources auxquelles ils peuvent faire accéder.

Mais il ajoute que l’acteur peut jouer sur les « trous structuraux ». C’est-à-dire ? Il y a une « importance stratégique de l’absence de relations dans la structuration des réseaux sociaux ». Autre paradoxe. Il fait entrer « le troisième larron ». C’est celui qui est en relation avec deux acteurs qui ne sont pas en relation l’un avec l’autre. Celui qui se trouve dans cette position a plusieurs choix stratégiques : soit accorder à l’un seulement de ses deux amis un avantage recherché par les deux ; « arbitrer à son avantage leurs exigences conflictuelles » ; soit « exploiter des conflits qu’il a lui-même suscités ».

Il y a alors apparition du fameux « trou structural », défini comme suit : « le terme de trou structural désigne la séparation entre deux contacts non redondants ». Qu’est-ce que la non-redondance relationnelle ? Les relations sont « redondantes du point de vue d’un acteur si elles sont en lien direct l’une avec l’autre » ou si elles sont équivalentes dans la structure. Il y a identité de profil, connaissance des mêmes champs, donc pas d’information nouvelle.

En conséquence, si un acteur économique dispose de « trous », cela veut dire que ses relations ne sont pas redondantes, que les personnes ne se connaissent pas entre elles et qu’il peut les exploiter. Selon Burt, l’acteur relationnel doit « maximiser son efficacité relationnelle […] maximiser la taille de son réseau en multipliant les relations et […] minimiser les connexions entre ses relations, autrement dit […] maximiser les trous structuraux autour de lui ». La théorie n’est pas sans faille, dès lors que les relations ne sont pas compétitives.

Centralité, confiance

L’autonomie structurale (jouer sur la méconnaissance de ses relations entre elles) n’est pas forcément source de pouvoir, il y est aussi question de centralité. Linton Freeman propose trois formes de centralité dans les réseaux sociaux : centralité de degré, de proximité, d’intermédiarité. Le degré consiste en nombre de contacts, la proximité (à partir des schémas, ou « matrices des distances ») relève de la plus ou moins longueur des « chemins ». Qu’est-ce que l’intermédiarité ? Un individu « peut très bien ne posséder qu’un nombre peu élevé de contacts, mais occuper une fonction clé parce qu’il est le point de passage obligé pour les autres ».

Le « pouvoir » n’est rien sans la « confiance et la réputation ». Les trous structuraux vus précédemment « augmentent les performances individuelles » mais compromettent la confiance des acteurs en vous, laquelle est beaucoup plus efficace dans les liens. L’effet de grande structure des réseaux sur la performance repose sur l’équilibre entre les trous structuraux et la confiance personnelle que vous irradiez dans le réseau.

Réseaux, catégories sociales, groupes sociaux, équivalences structurales

Pierre Mercklé aborde dans ce chapitre les « usages ‘’macrosociologiques’’ des concepts de l’analyse structurale », du type « agrégat social » et « sous-ensembles dont se compose une société ». Quels sont les agrégats d’individus pertinents ? Il faut partir non des « attributs des individus » (âge, sexe, profession) mais des « caractéristiques de leur position structurale ».

En sociologie des réseaux, l’échelle adéquate n’est pas celle de l’ensemble de la société mais celle des « intermédiaires » relevant de la « mésosociologie ». L‘analyse des réseaux reproche à la sociologie traditionnelle de « postuler l’existence de groupe sociaux constitués par l’agrégation d’individus présentant des attributs individuels similaires en terme d’âge, de genre, de profession, d’origine sociale, de niveau de diplôme, de lieu de résidence, etc. ».

Ces groupes relèvent du « sens commun », ils sont construits a priori. Ceci n’est pas le seul point : « le pouvoir explicatif est aussi en cause ». Il faut « remonter à la structure », ne pas se limiter à une description. Il faut se centrer sur les réseaux eux-mêmes, les réseaux denses et socialement « cohésifs » susceptibles de former des « groupes » et dans le relevé des relations, il faut avoir recours à des « indicateurs » : « durée, fréquence, force des relations ».

Densité  : la forme la plus évidente de la cohésion est l’interaction dyadique ou duelle et celle de l’adjacence, qui conduit à la notion de « clique ». Dans le sens courant, la « clique » est un ensemble de personnes qui se connaissent toutes, les unes les autres. La clique est marquée par la densité et l’adjacence (liaisons directes). La « clique » est un « groupe social extrêmement restrictif », rare dans les sociétés complexes. En affaiblissant la nécessité de la densité, de « complétude » (ensemble complet de groupes différents)on arrive à des « quasi cliques ».

Connexité : en affaiblissant la prise en compte de groupes denses, on passe à la notion de « connexité », le terme recouvrant alors un groupe lié par des relations directes ou indirectes.

Intensité : pour les chercheurs la notion de « liaisons indirectes » pourrait sembler plus heuristique (à valeur de découverte) car moins « restrictive ». Y a-t-il des réseaux créant une cohésion sociale qui correspondraient à des relations indirectes ? Freeman [1992] porte son attention vers la « transitivité des relations analysées. Si A est en relation avec B et avec C, B est en relation avec C. Fritz Heider systématise la transitivité pour arriver à une « théorie de l’équilibre structural ».

Il part d’idées du sens commun : « les amis de les amis sont mes amis » d’où il découle trois propositions. 1) « les ennemis de mes amis sont mes ennemis » 2) « les amis de mes ennemis sont mes ennemis » 3) « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». L’équilibre structural établit une situation dans laquelle deux groupes séparés sont totalement antagonistes. Puis la théorie s’est légèrement modifiée, avec « les ennemis de mes ennemis ne sont plus obligatoirement mes amis »

Les approches en termes de réseaux « permettent […] de donner un contenu analytique aux notions de base de groupe, cohésion, intégration, conflit. À partir de l’observation concrète de ce que la théorie de l’équivalence veut remplacer (attributs individuels), on arrive à une logique de la ressemblance.

Par exemple, un travail sur les cadres : la connaissance des caractéristiques individuelles des cadres d’une entreprise. Un salaire, un classement dans la catégorie des cadres ne signifient pas nécessairement qu’une personne tient « un rôle de cadre » réellement. Les cadres ne « constituent pas non plus un ‘’groupe’’ au sens où ils entretiendraient tous des relations les uns avec les autres, ou bien se connaîtraient tous directement ou indirectement ». Il s’agit à proprement parler d’un groupe d’individus qui « ont une relation similaire de commandement vis-à-vis des autres individus ».

L’équivalence structurale, une avancée sociologique ?

Quand on est confronté aux foisonnements de modélisations mathématiques des groupes et relations dans ces groupes, ou entre les groupes, on débouche sur une liste de mots complexes qui font qu’on s’y perd. L’abandon de la sociologie traditionnelle, pour un détour par le structural aride, enlève la dimension individuelle et concrète des phénomènes sociaux, perçue comme secondaire.

4/ LES RÉSEAUX SOCIAUX EN LIGNE : UNE RÉVOLUTION ?

Dans les années 1990, on assiste à la « montée de discours catastrophistes sur le déclin de la sociabilité et le délitement du lien social ». La thèse de Putnam [2000] utilise des « données sur l’évolution des relations sociales informelles » : moins de sorties, de réception, de repas familiaux… Putnam pense aux pressions économiques et au développement des « nouvelles technologies de l’information et de la communication », chaque génération « s’engageant moins dans la vie que la précédente ». Ces évolutions constatées par Putnam ne sont pas vraiment relevables en France, à part la forte baisse du taux de syndicalisation. La France compte un nombre d’associations très important.

On peut noter des variations de la sociabilité avec la disparité des niveaux d’éducation et de revenus. Pourtant la France est marquée par « la scolarisation, l’augmentation de l’activité féminine, l’élévation du niveau de vie » même si on note un « éclatement des familles d’origine ». Cela devrait mener à l’ « hypothèse d’une augmentation de l’étendue et de l’intensité de la sociabilité depuis trois décennies ». L’élévation du niveau de vie, la diminution du temps de travail créent « une intensification des pratiques de sociabilité », sauf le vieillissement de la population, mais encore n’est-ce que partiellement vrai. Des enquêtes Insee de 1983 et 1997 disent que « les Français se parlent de moins en moins […] quel que soit le type de relation […] de travail, de voisinage, de famille, affinitaires ». C’est peut-être dû à la « précarisation du marché du travail, au chômage, au déclin des commerces de proximité, à la mobilité géographique ».

Déclin ou transformation ?

On peut discuter les résultats des enquêtes. La sociabilité est constituée de « l’ensemble des relations que nous entretenons concrètement avec les autres », en effet, donc l’ensemble des relations n’a pu être pris en compte : « le carnet n’enregistre […] que les rencontres face à face, à l’exclusion des entretiens téléphoniques […des] discussions avec les autres membres du ménage, les contacts professionnels ou marchands [par exemple] ». Et l’enquête mesure le « nombre » d’interactions mais pas leur « durée ». Les enquêtes sur l’emploi du temps de 1986 et 1999, elles, montrent une stabilité « voire une augmentation du temps consacré aux activités […] supports aux relations avec les autres. » Le temps de sociabilité n’aurait diminué que de deux minutes… « par jour, en moyenne ». La « sociabilité alimentaire » s’accroît. Baisse du nombre d’ « interlocuteurs et la stabilité du temps consacré à la sociabilité ne sont pas incompatibles ».

L’enquête par ailleurs mesure « la sociabilité extérieure », il faut ajouter celle qui touche la famille, « la sociabilité domestique entre membres du ménage ». Certes, le taux de personnes seules a augmenté.

Affaiblissement de la sociabilité : danger pour la cohésion sociale ?

La thèse du « déclin » n’est qu’un « constat quantitatif ». Et le « sous-entendu, le sens plus ‘’moral’’ de la décadence » nuisant à la cohésion sociale ? La thèse de Putnam repose « sur l’élément principal d’un capital social […] comme ressource collective [… et une] baisse de la confiance […qui] sont les fondements de la démocratie américaine ». Le déclin de la sociabilité, alors, affaiblit « le dernier refuge de l’intégration, après les remises en cause du rôle intégrateur joué par la religion, la famille ou encore l’Etat-providence ».

Ceci est discutable avec la notion de Granovetter [1973], « la force des liens faibles », à savoir que plus les réseaux de sociabilité sont denses, plus ils sont restrictifs et donnent dans les « cliques fermées […] imperméables aux relations extérieures ». Le déclin de la sociabilité (diminution de la densité, de la connexité, « c’est-à-dire de la clôture ») peut développer des relations différenciées à « liens faibles plutôt que liens forts et donc plus favorables à l’intégration qu’au repli communautariste ».

L’important est de savoir si les transformations de la sociabilité, depuis 30 ans, « s’accompagnent d’une multiplication des liens faibles, favorables à la cohésion sociale ». Pourquoi le déclin ne serait-il pas une différenciation de la sociabilité ? les réseaux sont moins imperméables et « plus entrelacés, cela même avant l’explosion des nouvelles technologies de la communication ».

Explosion des technologies de la communication

Avant l’apparition des réseaux sociaux, on a vu la substitution entre une sociabilité en face à face déclinante par le développement de la sociabilité à distance sous forme de « nouveaux échanges épistolaires (courriers électroniques, SMS) et « bien sûr dans les conversations téléphoniques […] avec les téléphones mobiles ». Dix ans plus tard, tout a changé : « en novembre 2015, Facebook revendiquait plus d’un milliard et demi d’utilisateurs actifs mensuels, chacun ayant dans le réseau une moyenne de 340 ‘’amis’’ ».

La généralisation de la téléphonie mobile précède celle d’Internet : 2015, 92% des Français de 12 ans et plus possédaient un téléphone mobile. En 2003, 31% des Français de 12 et plus, seulement, avait accès à Internet. En 2015, 98% des 12-17 ans avaient accès à Internet chez eux.

Usages communicationnels d’Internet

A côté des « usages informationnels, administratifs, récréatifs et marchands, toujours plus importants » Internet est multiforme et s’impose dans la « communication interpersonnelle ». La messagerie électronique massive est déjà un peu ancienne et laisse la place à la messagerie instantanée multimédias (Facebook, Messenger, Skype, WhatsApp, Snapchat « plébiscités par les adolescents »). En tout début de collège, « l’usage de l’ordinateur est le jeu loin devant les usages communicationnels ». Mais avec le collège puis le lycée », c’est la messagerie instantanée

Réseaux sociaux sur Internet

Le social networking, en anglais, compte des « ancêtres » encore actifs néanmoins : Classmates, Friendster, LinkedIn, ils « ont porté » le Web 2.0. Puis c’est MySpace en 2003, 300 millions d’utilisateurs à la fin des années 2000, et surtout Facebook, en 2004, lancé sur le campus de Harvard par Zuckerberg, dont l’origine est un réseau social estudiantin pour utilisateurs instruits et plutôt bourgeois. Que représentent les réseaux en ligne en termes massifs ? Derrière Facebook, il existe 1,49 milliards d’ « utilisateurs actifs mensuels », YouTube (1 milliard d’utilisateurs), WhatsApp (900 millions), QQ (messagerie instantanée chinoise, 850 millions), Messenger (700 millions), Tumblr (plateforme de blogs, 420 millions) etc.

Certains chercheurs se demandent si ce genre de réseaux sociaux sont des « utopies communautaires ou des cauchemars individualistes ». Il y a deux visions opposées : l’une, positive et technophile, enchantée par une « société globale plus ouverte, démocratique, fraternelle, égalitaire », l’autre, technophobe qui y voit le « ferment de nivellement des valeurs et de déstructuration du lien social [Virilio, 1996 ou Finkielkraut 2001].

Une analyse sociologique posée se tient à égale distance des deux visions. Quels sont les effets de la sociabilité à distance sur les structures relationnelles ? Peuvent-elles être « au fondement d’une nouvelle sociabilité plus égalitaire, moins hiérarchisée […] » ouvrant sur un renouvellement de la démocratie politique ? Est-ce qu’il y a transformation des relations « entre sociabilité, culture et construction identitaire » ?

Internet : quel rapport à la sociabilité ?

Putnam, le technophobe défendant la notion du déclin de la sociabilité, voit une dégradation de la qualité des relations dans l’usage d’Internet. Cette sociabilité distante ne peut pas remplacer le face à face. Mais toutes les enquêtes anciennes sur le téléphone (fixe, alors) ont montré une augmentation du face à face (« Plus on se voit et plus on s’appelle »). Cela renforçait le lien social.

Il en va de même avec Internet. Plus les messages s’intensifient, plus les gens se voient. Il n’est qu’à constater le phénomène chez les adolescents qui textotent et abondent leur blog et se voient au collège et lycée dans la foulée. Que les adolescents utilisant Facebook vivraient dans la solitude est un non-sens. Les liens amicaux entre adultes de 25 à 74 ans ont augmenté entre 2002 et 2007.

Certes, Internet n’a pas modifié un mouvement ancien de privatisation et d’individualisation des contextes d’usage des technologies de la communication, jusqu’à une naissance de la « culture de la chambre » des adolescents. En fait, pour eux, c’est un moyen de sociabilisation, de remédiation à l’isolement et la déliaison. La chambre amène à une relation riche, ailleurs. Ils retrouvent « un sentiment d’appartenance à un collectif ». C’est la profonde originalité d’Internet : utilisé à la maison, il est facteur de rencontres, de sorties, de culture de groupe plus forte.

Les liens faibles : tendance à la diversité du lien

Admettons qu’Internet soit « un facteur de multiplication des contacts ». Il assure une combinaison de la « quantité de temps, de l’intensité émotionnelle, de l’intimité, des services réciproques », donc, il est difficile d’émettre un jugement univoque. En tout cas, chez le jeune, c’est une source d’aventure dans le lien amical et amoureux qui n’existait pas aussi vite dans son évolution physique et psychologique.

Mais des groupes trop homogènes, deviennent un peu plus hétérogènes, « spécialisés, dont les membres sont désormais plus faiblement reliés les uns aux autres ». Avec Facebook, on se dirige vers des liens non redondants, hors entre-soi, avec renforcement de relations entre des groupes différents. Par le recours à la notion de « lien faible », vue précédemment, les chercheurs se penchant sur l’Internet, du type Facebook, démontrent qu’en termes de contenus échangés « les liens faibles [sont] les vecteurs les plus forts du développement de la diversité de l’information qui y circule. »

Dans le domaine de la rencontre sentimentale (Meetic, Match), on note cependant une tendance à la recherche de celui / celle qui vous ressemble en une homogamie sociale.

Internet révolutionne-t-il la politique ?

Cusset [2007] estimait que le lien social concernait moins la « sociabilité privée […] que le lien civil » et que la crise, s’il y en a une, est plus politique qu’autre chose. On constate qu’Internet paraît « un vecteur de démocratisation de l’accès à l’espace public […] l’outil permet l’égalité formelle des participants au débat […] » Mais certains estiment qu’Internet n’est pas à la source de cette « poussée démocratique », qu’elle était là avant. Cependant, qu’en est-il des printemps arabes ? L’avis est partagé : ce sont les hommes qui font les révolutions, pas les outils. Oui, mais les hommes seuls, sans possibilité de faire sortir des images, des textes des pays en crise, auraient-ils réussi seuls ? Par ailleurs, dans les pays qui ne sont pas en crise majeure, l’usage des nouvelles technologies amène une fusion de l’espace intime et de l’espace public dans un « risque de voir […] ce nouvel espace politique […] juxtaposer des monologues ». Des monologues diatribes qui peuvent être des torrents d’injures, de menaces, de risque d’intrusion dans l’ordinateur du « réseauteur » lambda par des pirates informatiques.

Fracture numérique

L’autre risque, c’est « la fracture numérique », traduction de ce que les Anglo-Saxons nomment « digital divide ». Il y a un fossé creusé entre les nantis des technologies et ceux qui ne peuvent en user, par manque d’accès aux équipements et de la maîtrise de l’outil.

En France, la fracture est d’abord générationnelle : 94% des 18-24 ans sont à leur clavier tous les jours, 88% des 25-39 ans, 58% des 60-69 ans, 22% des 70 ans. L’âge n’est pas le seul discriminant : les hommes à revenus supérieurs aux femmes, les niveaux de diplôme, le fait d’appartenir pour les adolescents à une famille aisée formatrice d’un esprit compétitif et fonctionnel (pas de perte de temps en jeux). On note donc une « inégale distribution de la ‘’digital literacy’’ (apprentissage de la maîtrise des « compétences informationnelles ») », dont la « netiquette »

Les « espaces électroniques de jeu et de discussion » créent des « structures pyramidales » peu démocratiques. Malgré « un accès au réseau de plus en plus répandu », on note un « écart des normes d’autonomie, d’accomplissement de soi et de reconnaissance ». [Tout ce que l’Etat s’efforce de fournir en éducation, mais en étant freiné par les coûts du manuel ou du cartable électronique ou de l’opération « un ‘’élève un ordinateur »].

L’ « invention de soi », une notion née des réseaux

Employer les réseaux, c’est entrer dans un processus de « construction des identités » : d’autres expressions existent pour signifier la même chose : « production de soi », « figuration de soi », « design de visibilité », « exposition de soi »… C’est en fait être sous le regard des autres et de réagir profondément à ce regard.

Fragmentation des identités

L’ « hétérogénéité relative des réseaux » offre à l’adolescent, à l’adulte qu’il devient « la possibilité de changer mais aussi de simplement rester ambivalent, sans qu’une trop grande cohésion et transparence [du] réseau [placent ] devant des contradictions ouvertes » [Bidart, 2008]. Les identités « prolifèrent », le moi est « flexible », « postmoderne » pour que ce moi « joue avec sa propre image », jusqu’à tromper les autres, en manipulant les informations sur soi. D’où l’engouement des adolescents pour ces ressources « carnavalesques » du masque.

Les enjeux identitaires passent, par l’usage de l’hypertéléphone dans « le carnet d’adresse, [le] pseudo, […] la façon d’écrire ».

Identité transparente

Avant l’avènement de Facebook, on est en gros dans le carnaval et la « subversion radicale des structures sociales ». Ensuite, cela change. Vraiment ? On assiste au retour des avatars « dans un respect relatif du droit à l’image » et une dérive vers l’ « impudeur ». Mais on ne peut cacher son origine sociale : le corps, le style, l’orthographe, « le maniement des références culturelles, la maîtrise des codes de communication spécifiques (abréviations, langae SMS, smileys…) » trahissent. Ce qui fait que les « évolutions de ces dernières années [remettent] les adolescents sous les yeux de leurs parents et les adultes sous les yeux de leur conjoint, de leurs amis, de leurs collègues, de leurs employeurs ». Malgré le jeu, on reste transparent et fragile.

Transformation des réseaux personnels dans les réseaux sociaux en ligne

Casili, Tubaro [2010] « mett[ent] en œuvre une approche ethno-computationnelle » associant des « modèles de simulation » et l’observation de la participation. Les « dévoilement d’informations personnelles, l’expression de préférences de goût, la stylisation de soi, l’ajout de photograpies, articulés avec l’abaissement des options de protection de la vie privée favorisent le ‘’friending’’ », donc l’accroissement de votre réseau personnel, mais aussi le « renforcement (en intensité et en multiplexité) des liens […] des interactions complexes ».

On peut revenir à la notion de « lien faible » : c’est-à-dire que la multiplicité des interlocuteurs très divers et différents enrichit les échanges. En revanche, les « liens forts » avec les amis semblables à soi homogénéisent dans la banalité. Facebook ne révolutionne pas la cartographie des liens, les « modes d’articulation entre expression de soi et articulation de capital social ». Mais cet espace en développement et sujet à la mutation peut réserver des surprises. Il faut que des chercheurs observent empiriquement les liens noués et les définissent ou structuralement ou selon une sociologie plus traditionnelle.

À ce jour, on n’a pas assez de recul.