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    Publié : 4 septembre 2014

    Mélina Gazsi, Florence Vielcanet. Illustrations de Gilles Freluche / De la Martinière jeunesse - 2010

    Les Dessous de l’info

    De Théophraste Renaudot à la fiancée de Superman...

    L’ouvrage se présente comme un « livre pour la jeunesse », abondamment illustré, et clair. Il s’adresse aux « jeunes », mais les enseignants sont bien inspirés de le lire, car les explications sont claires et permettent facilement la compréhension du journalisme d’investigation par les élèves. Indispensable au CDI.

    La fiancée de Superman

    Les auteurs nous rappellent que la fiancée de Superman est journaliste. Elle peut se lancer dans des enquêtes fracassantes à chaque fois qu’elle découvre un « bout de papier griffonné » sur son bureau ou que son rédacteur en chef lui crie d’aller où il faut. Les journalistes qui ne vivent pas dans l’univers des comics, sont astreints à trouver le sujet de leur papier en cherchant bien.

    L’ouvrage s’ouvre sur des questions importantes : « Qui téléphone au journal pour donner une information ? » « Où les rédacteurs en chef vont-ils dénicher une nouvelle ? » « Et après, comment ça marche ? » « Pourquoi le même sujet n’est-il pas abordé de la même façon partout ? » « Peut-on être vraiment fidèle à la vérité ? » « Comment les articles des rédacteurs et les images des reporters sont-ils retravaillés, avec quelles techniques, quelles astuces ? »

    D’où viennent les nouvelles ?

    Les personnels de l’ombre : « agenciers », « attachés de presse ».

    Un/e journaliste « qui commente l’actualité » ou la parcourt tombe sur « sujet inédit » et s’y attèle, en partant en « enquête » : c’est le « journalisme d’investigation ». Mais aujourd’hui, ça ne marche pas comme ça. Les médias « trouvent rarement eux-mêmes » ce dont il vont parler. Il recourent à d’autres professionnels qui œuvrent pour eux « dans l’ombre ». Les journalistes agenciers. Pour l’AFP, ces derniers veillent, partout dans le monde, répercutent à l’agence centrale le sujet « chaud » sous forme de dépêches téléphonées, faxées, e-mailées. Les agenciers n’ont pas d’identité, ils ne signent jamais leurs dépêches.

    Un autre type de travailleurs de l’ombre existe : l’attaché/e de presse, « chargé/e de la communication » au profit d’une « personnalité du monde politique » ou autre, d’une entreprise, d’une association. Il/elle est chargé/e d’attirer l’attention des journalistes sur le dossier dont il/elle a la charge. Comment ? Il/elle s’est constitué un « carnet d’adresse » de journalistes « spécialisés » ou d’ « opinion », de « goûts » précis.

    La prise de contact est « soigneusement préparée », établie sur des « liens privilégiés » avec les journalistes auxquels sont remis les « documents adaptés ». Lesquels sont « attirants » et déclenchent l’ « envie » du papier ou du reportage télé. Le document adapté a un style clair et du « fond », relevant du « problème de société », objet, ensuite d’un « vrai débat national » : l’objet peut être, parfois, un livre. L’idéal pour l’attaché de presse est de posséder un « scoop » qui va amener les journalistes à se déplacer : l’attaché organise « une conférence de presse », des « événements » autour d’une exposition, d’une « avant-première » de cinéma. Mais ces « formes de communication » se font rares du fait de « moyens financiers » réduits. Les journalistes branchent souvent « leur répondeur pour éviter les appels trop nombreux ».

    Les agences de presse et le monde…

    Les agences « envoient leurs collaborateurs […] partout dans le monde » sous forme de « bureaux » dans chaque département, « à l’étranger dans les grandes villes ». Elles fournissent aux rédactions « abonnées » ce qu’elles ont glané et mis en forme de manière « factuelle ». Les agenciers sont des « débroussailleurs de terrain » et des « marchands en gros ».

    L’indépendance…

    Les agences de presse sont plus indépendantes que les attachés de presse : « Une agence de presse choisit en effet librement ses sources en toute impartialité ». C’est autre chose pour l’attaché qui est chargé de mettre en valeur son employeur ou ses clients. L’agencier ne tient pas compte des « intérêts commerciaux, idéologiques ». Il pratique le journalisme « libre et objecti[f] ». On dit en général que l’agencier sert le journaliste tandis que l’attaché « tente de l’influencer ». Le journaliste aidé par l’agence aura fait « le tour » d’une question, ne se sera pas fondé sur « un seul témoignage […] une seule vision ».

    Déontologie des agences

    Les agences s’ « engagent à respecter la déontologie professionnelle » : « parfaite fiabilité de l’information diffusée » avec en « contrepartie » l’aide de l’Etat (« allégement de cotisations sociales », « exonération de taxes », « subventions et avance de trésorerie ».) L’agencier se veut chercheur, « détect[eur] de mensonges » avec la puissance publique, non immiscée. La dépêche usera de tous les modalisateurs conditionnels, et mettre en scène des « avis contradictoires ». L’agencier et ensuite son client ont affaire à des durs à cuire, tels les systèmes de protection sociale (assureurs et mutuelles) ou les laboratoires pharmaceutiques connus pour produire un déluge de textes et d’arguments de contestation.

    Service professionnel payant

    Pour détenir des bureaux partout dans le monde, ou de simples correspondants, les rédactions abonnées payent un droit de recevoir le « fil » - la longue suite de dépêches en temps réel- sur un ordinateur, ou sur le site du média.

    Rôle d’Internet et du téléphone

    Parmi le grand nombre de « travailleurs de l’ombre », l’on compte les « inconnus qui ont créé des sites ou des blogs sur Internet ». Ils sont plus ou moins fiables mais leur point de vue est recevable. En effet, les journalistes sont à la recherche de la multiplicité des sources et leur rôle sera de disséquer les informations frôlant parfois la rumeur.

    Grâce à la Toile, le journaliste sérieux « se constitu[e] très rapidement des dossiers », usant de l’information libre et proliférante comme autrefois le service interne de documentation propre au journal : « Pour autant, Internet ne détrône pas les agences de presse ». La « surabondance » informationnelle et le caractère décentralisé et incontrôlable de la Toile créent la méfiance.

    Pourquoi l’information internet peut n’être pas fiable ? L’inexactitude peut découler d’une erreur involontaire, par inefficacité de la personne productrice, ou sous-tendue par une volonté délibérée de tromper. De plus la temporalité n’est pas explicite. Certains sites produisent des textes, des vidéos non datés. Il se peut donc que le/les fait/s soient caduques.

    Attention ! bidonnage, falsification, volonté de nuire…

    Quand l’information arrive à l’agencier, dont le regard est clairvoyant, ce dernier se lance dans le discernement du « vrai » et du « faux ». Exemples : une entreprise affiche des gains élevés malgré une situation économique déprimée. Il cherche alors les « banques de données qui recensent les bilans des sociétés », il « contact[e] un expert comptable » externe qui lui explique le système, ou des « salariés de l’entreprise en question ». Enfin, la source la plus fiable, l’Insee. Le journaliste n’est pas non plus à l’abri de la falsification documentaire. Les techniques de numérisation créent « de faux événements avec photos, films ou bandes audio à l’appui ». Le contrôle de ce qui se publie en presse écrite (papier) n’est pas possible sur Internet : sites plus ou moins maquillés de démocratie et d’invocation des droits de l’homme.

    Le temps

    Le journaliste, même aidé par son agence de presse, détenteur de dossiers nourris par l’Internet est victime d’une course contre la montre. La presse écrite quotidienne, les journaux télévisés ont besoin de beaucoup de matériaux informationnels, déjà filtrés, prêts à être mis en œuvre après travail de légère vérification. La presse hebdomadaire, mensuelle, les magazines de télévision (dont les équipes ont parfois plusieurs mois d’enquête sur le terrain, payés au « forfait », très en dessous de leur investissement en temps) ont le temps de vérifier. Au point que les journalistes de quotidiens, de télévision, déçus de leur manque de temps imparti, publient des enquêtes sous forme de livres. Ce sont des enquêtes au long cours.

    Le scoop : ses limites

    « [F]aire sortir au grand jour la vérité cachée est une lourde responsabilité » : Les personnes, objets du scoop (cas de mise en cause), risquent un basculement de leur vie. Les « préjudices graves » de l’information sortie vont du « licenciement, divorce, dépression » au « suicide ». Le journaliste d’investigation est « seul face à ses sources, sans le regard croisé (réconfortant)
    de ses confrères ou […] des agences de presse. » Les télévisions tiennent à leurs émissions d’investigation mais ne proposent pas les reportages aux « journalistes maison », les confiant plutôt à des extérieurs, les « free-lance », pas très bien payés pour des travaux longs. En effet, les chaînes ont du mal à quantifier le travail « intellectuel » que constituent la recherche de sources, et les immersions de leurs journalistes. [De peur d’un dérapage financier, on engage un journaliste « intérimaire ».]

    Informer, c’est choisir

    La « sélection des nouvelles » relève de « choix éditoriaux », effectué par le « comité de rédaction ». Mais tout dépend du support, et des publics. C’est le rédacteur en chef qui est « le responsable des informations du journal ». Il essaie de conserver « une ligne éditoriale » qui est parfois influencée par la volonté des « propriétaires ». Sous les ordres du rédacteur en chef : le chef de service. Qui est-il ? Celui qui dirige les « équipes de journalistes » rangées par « rubriques ». Avec le rédacteur en chef et son adjoint, il définit les « sommaires », et fait réécrire ou réécrit certains articles. Il doit surveiller la « remise des articles » à temps.

    Sous le chef de service, œuvre le chef de rubrique : il fait travailler une équipe de journalistes spécialisés « beauté, décoration, juridique ». Il existe aussi un chef de l’information qui est en « veille » sur la société civile et « détect[e] les informations qui pourraient donner lieu à des articles intéressants. » Les secrétaires de rédaction, les « réviseurs » réécrivent ce qui ne va pas : en raccourcissant (le plus souvent) ou allongeant. Les journalistes planchent sur des articles en fonction d’angles.

    Bons articles, bons angles

    Les premiers choix d’une rédaction (presse, télé) sont les sujets adéquats, « chauds » qui doivent être bien abordés ou « anglés » : pris avec un bon angle. L’angle est l’éclairage, la porte d’entrée, la partie retenue dans un sujet plus vaste.

    Exemple : la grève des professeurs… Les journalistes ont le choix entre plusieurs angles : Comment les parents vont-ils faire garder les enfants ? Que disent les enfants sur la grève ? Le point de vue d’un syndicat. Le point de vue d’un professeur indépendant, qui souhaite faire cours… Dans le cas des marronniers les journalistes doivent chercher un angle novateur. Un lecteur ne peut ou ne veut pas tout savoir sur un événement, un fait de société. On doit choisir un angle d’attaque pour lui….

    Le parti pris nécessaire

    Une fois l’angle choisi, le journaliste doit être rationnel et objectif dans son écrit. Il multiplie ses sources. Mais parfois « des journalistes ou des journaux privilégient clairement une analyse au détriment des autres. » En effet, les journalistes ont des opinions, des « convictions » et ils relatent les faits « au travers d’un prisme clairement affiché » comme L’Humanité ou Le Figaro. L’un parlera des gens modestes aux gens modestes, l’autre de la fiance à des financiers. Les télévisions peuvent aussi afficher des préférences : une phrase ou deux du présentateur simplifie un fait complexe. L’objectivité se réduit à deux témoignages contradictoires trop rapides relayés par une synthèse « retraçant l’avis de la majorité, plaqué sur des images prétextes. Parfois c’est une dépêche d’agence « sur laquelle on a collé des images et du son ».

    Vendre !

    Les médias ne choisissent pas forcément un sujet parce qu’il est important mais parce qu’il répond aux « envies de son public ». En effet, un journal se vend et son lectorat est une « clientèle ». Il faut la fidéliser. Dans La Presse, Emile Girardin opta, à la fin du XIXe siècle pour le roman-feuilleton. Information et divertissement attirent les lecteurs. Avec « Internet, les gratuits, le câble et la TNT », les journaux ne se vendent pas et les rédactions font « des miracles d’imagination » pour trouver des sujets et des angles aguicheurs. Des spécialistes craignent que les lecteurs « finissent par acheter les journaux ou les magazines en fonction des cadeaux qu’on leur offre (DVD, CD, livres) plus que des infos ».

    Les gratuits, qui ont vu le jour en 2002, ont souligné les défauts des journaux payants : « tristes, élitistes, à la fois dans leur contenu et dans leur style ». Les contenus sont jugés trop « parisiens ». Maintenant, Le Monde travaille en partenariat avec le groupe Bolloré, leader dans les gratuits. Le quotidien « possède 30% de Direct Matin : le partenariat « inclut la reprise d’articles du Monde et de Courrier International ».

    Se faire une opinion

    Les auteurs de l’ouvrage s’adressent à un lectorat jeune et lui conseillent d’apprendre à « relativiser l’information » en ne se limitant pas à un seul journal et à une seule chaîne de télévision : « Un seul média risque de vous dicter votre opinion ». Les quotidiens n’ont pas assez de recul puisqu’ils travaillent dans l’urgence. Ils peuvent « se tromper dans leurs interprétations », même si le journaliste est spécialisé. Pour relativiser, se distancer, on doit compléter le quotidien par un hebdomadaire ou un mensuel de presse généraliste.

    Par ailleurs, les auteurs préviennent les jeunes : l’actualité est faite de malheurs, car ils créent de l’émotion. On assiste à une « course au sensationnel où le plus horrible l’emporte sur le ‘’un peu moins horrible’’ ». On note des « témoignages larmoyants » et « l’angle le plus sordide » d’une certaine presse.

    Jeunesse immunisée, insensible…

    En regardant le JT le spectateur se voit « transform[é] en voyeur à cause d’ « images violentes ». Il y a aussi culpabilisation, puisque le spectateur n’y peut rien. Son sentiment d’empathie est frustré par l’impossible solidarité. Ces images « scotchent » tout en « viol[ant] la vie privée des gens qui sont filmés ». Rappel : le 13 novembre 1985, une petite colombienne, prise dans la boue et les gravats dus à un éruption volcanique voit les eaux monter vers elle, sans qu’aucun secours ne puisse la tirer de là. Elle décède, noyée, en direct pour qui a la force de regarder. Si les jeunes sont bien entourés, dans le cas d’images aussi atroces, c’est bien. Mais ils peuvent avoir un réflexe d’ « immunisation » contre la mise en scène de la violence, conduisant à un état d’indifférence pathologique, qui parfois réveille une violence tournée contre soi ou les autres.

    Stéréotypes rampants

    Les adolescents lecteurs et spectateurs doivent détecter les « lieux communs » sur les femmes, les immigrés, les cadres, les politiciens corrompus, les gens riches. Ces stéréotypes servent de codes ou de grilles de lecture qui sont graves quand cela touche des minorités (origine ethnique, orientation sexuelle, répartition des métiers par sexe etc.) Les journalistes peuvent être engagés politiquement. Une recherche sur le journaliste en question peut être intéressante après des propos, un article qui sonnent bizarrement.

    Tendances politiques

    Les adolescents doivent savoir quel journal est de droite, quel journal est de gauche. Les auteurs expliquent simplement comment s’en apercevoir.

    Seront de droite un journal, un média :

    « où l’on considère plutôt, à travers les articles économiques sociaux et culturels […] que les êtres humains sont des consommateurs et qu’on ne voit pas pourquoi ceux qui gagnent de l’argent le distribueraient, puisqu’ils le gagnent à la sueur de leur front […] Cela veut dire aussi qu’ils [les journalistes] sont persuadés que la seule voie possible pour notre pays est de faciliter la vie des entreprises afin qu’elles puissent gagner de l’argent et embaucher les chômeurs. » Soient Le Point, Capital, Le Figaro, Valeurs actuelles, TF1

    Seront de gauche les journaux, les médias :

    « qui se sentent proches et se positionnent au côté des pauvres. Ils le font sentir lorsqu’ils couvrent des sujets sur l’aide sociale, les syndicats, le logement, la santé, les grèves et le chômage ou la crise financière mondiale. Ils consacrent davantage d’articles sur les minorités (homosexuels, immigrés), les peuples opprimés […] Ils cherchent à montrer que la société a intérêt à favoriser l’égalité entre tous les êtres humains […] » Soient Le Nouvel observateur, Marianne, Libération, Alternatives économiques, les chaînes publiques.

    La presse est-elle libre en France ?

    La liberté de la presse existe-t-elle en France ? Oui, selon les auteurs Depuis La Gazette de Théophraste Renaudot, lancée en 1631, qui n’existait qu’avec le « privilège du roi », le chemin a été dur jusqu’en 1789, et après la Révolution française où les « feuilles libres » sont apparues.

    Aujourd’hui tout est publiable dans le respect de la démocratie, de la liberté et de la dignité de l’autre. Mais les « lecteurs sont de plus en plus happés par la facilité » (médias et informations de loisir), la publicité boude la presse écrite pour se « réfugier » dans les programmes de télévision, au point que l’Etat est obligé d’aider la presse écrite.

    Mais hélas, dans certains pays, une photo, quelques mots publiés et qui déplaisent au pouvoir peuvent conduire leurs auteurs en prison, sans autre forme de procès. Reporters sans frontières examine les conditions d’existence de journalistes, d’une centaine de pays, qui ont été emprisonnés ou sont en butte au harcèlement, à la maltraitance.

    C’est pourquoi il est utile de lire des journaux différents (au collège et au lycée) et regarder plusieurs chaînes sur des sujets particuliers. C’est ainsi que le jugement se forme et s’exerce. C’est ainsi qu’on gagne sa liberté de penser et son statut de citoyen respecté.