Vous êtes ici : Accueil > Enseigner avec les médias > Le journalisme dans Bel-Ami
Publié : 27 novembre 2013

Le journalisme dans Bel-Ami

- DEUXIÈME PARTIE -

L’édition utilisée est celle de La Pléiade, établie par Louis Forestier, Gallimard, 1987

Maupassant, dans Bel-Ami, roman d’apprentissage d’un jeune Normand monté à Paris, évoque le journalisme, en puisant dans ses propres souvenirs de chroniqueur.
Les aspects journalistiques du roman peuvent être étudiés, dans le cadre d’une séquence pédagogique consacrée à l’éducation aux médias. On peut établir un parallèle entre la presse papier du XIXe siècle, telle qu’elle est présentée par le roman, et la presse actuelle.

...

Le salon de Mme Walter : actualités

« […] Quand l’agitation de ce changement de personnes se fut calmée, on parla spontanément […] de la question du Maroc et de la guerre en Orient, et aussi des embarras de l’Angleterre à l’extrémité de l’Afrique. […] Et on parla des chances qu’avait M. Linet pour entrer à l’académie […] Mme Walter répondait gracieusement, avec calme et indifférence, sans hésiter jamais sur ce qu’elle devait dire, son opinion toujours prête d’avance. » [ Ière partie, VI, page 286]

Et vous M. Duroy, qu’en pensez-vous ?

« […] Elle remarqua que Duroy n’avait rien dit, qu’on ne lui avait point parlé, et qu’il semblait un peu contraint ; et comme ces dames n’étaient point sorties de l’Académie, ce sujet préféré les retenant toujours longtemps, elle demanda : ‘’ Et vous qui devez être renseigné mieux que personne, monsieur Duroy, pour qui vont vos préférences ?’’ Il répondit sans hésiter : ‘’Dans cette question, madame, je n’envisagerais jamais le mérite, toujours contestable, des candidats, mais leur âge et leur santé. Je ne demanderais point leurs titres, mais leur mal. Je ne rechercherais point s’ils ont fait une traduction rimée de Lope de Vega, mais j’aurais soin de m’informer de l’état de leur foie, de leur cœur, de leurs reins et de leur moelle épinière. » [page 287]

Jeu de « La mort et les quarante vieillards »

« Pour moi, une bonne hypertrophie, une bonne albuminurie, et surtout un bon commencement d’ataxie locomotrice vaudraient cent fois mieux que quarante volumes de digressions sur l’idée de patrie dans la poésie barbaresque. […] Mme Walter, souriant, reprit : ‘’ Pourquoi donc ?’’ Il répondit : ‘’Parce que je ne cherche jamais que le plaisir qu’une chose peut causer aux femmes. Or, madame, l’Académie n’a vraiment d’intérêt pour vous que lorsqu’un académicien meurt […] ‘’Qui va le remplacer ? ‘’ Et je fais ma liste. C’est un jeu […] Le jeu de la mort et des quarante vieillards’’ […] Ces dames un peu déconcertées encore, commençaient cependant à sourire, tant était juste sa remarque. […] Puis il s’en alla, avec beaucoup de grâce. » [page 287]

Un garçon précieux pour le patron

« La semaine suivante lui apporta deux événements. Il fut nommé chef des Échos et invité à dîner chez Mme Walter. Il vit tout de suite un lien entre les deux nouvelles. […] La Vie française était avant tout un journal d’argent, le patron étant un homme d’argent à qui la presse et la députation avaient servi de leviers. […] il avait toujours manœuvré sous un masque souriant de brave homme, mais il n’employait à ses besognes, quelles qu’elles fussent, que des gens qu’il avait tâtés, éprouvés, flairés, qu’il sentait retors, audacieux, souples. Duroy, nommé aux Echos, lui semblait un garçon précieux. […] » [page 288]

Boisrenard, un rédacteur qui ignore les lignes éditoriales…

« Cette fonction avait été remplie jusque-là par le secrétaire de la rédaction, M. Boisrenard, un vieux journaliste correct, ponctuel et méticuleux comme un employé. Depuis trente ans il avait été secrétaire de la rédaction de onze journaux différents, sans modifier en rien sa manière de faire ou de voir. Il passait d’une rédaction à l’autre comme on change de restaurant, s’apercevant à peine que la cuisine n’avait pas le même goût. Les opinions politiques et religieuses lui demeuraient étrangères. Il était dévoué au journal quel qu’il fût, entendu dans la besogne et précieux par son expérience […] Il avait cependant une grande loyauté professionnelle, et il ne se fût point prêté à une chose qu’il n’aurait pas jugée honnête, loyale et correcte, au point de vue spécial de son métier. » [pages 288-289]

Duroy chef des Échos

« M. Walter, qui l’appréciait cependant, avait souvent désiré un autre homme pour lui confier les Échos, qui sont, disait-il, la moelle du journal. C’est par eux qu’on lance les nouvelles, qu’on fait courir les bruits, qu’on agit sur le public et sur la rente. […] [revenu périodique, non obtenu par le travail, contrepartie du droit du propriétaire / emprunt d’État à long ou moyen terme négociable en Bourse] […] Il faut que, dans les échos, chacun trouve, chaque jour, une ligne au moins qui l’intéresse, afin que tout le monde les lise. »

Commander le bataillon des reporters

« [...] Il faut penser à tout et à tous, à tous les mondes, à toutes les professions, à Paris et à la Province, à l’Armée et aux Peintres, au Clergé et à l’Université, aux Magistrats et aux Courtisanes. […] L’homme qui les dirige et qui commande au bataillon des reporters doit être toujours en éveil, et toujours en garde, méfiant, prévoyant, rusé, alerte et souple, armé de toutes les astuces et doué d’un flair infaillible pour découvrir la nouvelle fausse du premier coup d’œil, pour juger ce qui est bon à dire et bon à celer, pour deviner ce qui portera sur le public ; et il doit savoir le présenter de telle façon que l’effet en soit multiplié. » [Page 289]

Boisrenard ? Pas assez chic...

« M. Boisrenard, qui avait pour lui une longue pratique, manquait de maîtrise et de chic . Il manquait surtout de la rouerie native qu’il fallait pour pressentir chaque jour les idées secrètes du patron. Duroy devait faire l’affaire à la perfection, et il complétait admirablement la rédaction de cette feuille ‘’qui naviguait sur les fonds de l’État et sur les bas-fonds de la politique’’ selon l’expression de Norbert de Varenne. »
[Pages 288-289]

Les inspirateurs secrets de la ligne éditoriale

« Les inspirateurs et véritables rédacteurs de La Vie française étaient une demi-douzaine de députés intéressés dans toutes les spéculations que lançait ou que soutenait le directeur. On les nommait à la Chambre ‘’la bande à Walter’’ et on les enviait parce qu’ils devaient gagner de l’argent avec lui et par lui. […] Forestier, rédacteur politique, n’était que l’homme de paille de ces hommes d’affaires, l’exécuteur des intentions suggérées par eux. Il lui soufflaient ses articles de fond qu’il allait toujours écrire chez lui pour être tranquille, disait-il. »

Rival, Varenne, Domino rose et Patte Blanche

« […] Mais, afin de donner au journal une allure littéraire et parisienne, on y avait attaché deux écrivains célèbres en des genres différents, Jacques Rival, chroniqueur d’actualité, et Norbert de Varenne, poète et chroniqueur fantaisiste, ou plutôt conteur, suivant la nouvelle école. […] Puis on s’était procuré, à bas prix, des critiques d’art, de peinture, de musique, de théâtre, un rédacteur criminaliste et un rédacteur hippique, parmi la grande tribu mercenaire des écrivains à tout faire. Deux femmes du monde, ‘’Domino rose’’ et ‘’Patte blanche’’, envoyaient des variétés mondaines, traitaient les questions de mode, de vie élégante, d’étiquette, de savoir-vivre, et commettaient des indiscrétions sur les grandes dames. […] Et La Vie française ‘’naviguait sur les fonds et bas-fonds’’, manœuvrée par toutes ces mains différentes. »

Sur douze cents, en garder une partie...

« Duroy était dans toute la joie de sa nomination aux fonctions de chef des Échos quand il reçut un petit carton gravé, où il lut : ‘’M. et Mme Walter prient Monsieur Georges Duroy de leur faire le plaisir de venir dîner chez eux le jeudi 20 janvier.’’ […] Puis il alla trouver le caissier pour traiter la grosse question des fonds. […] Un chef des Échos a généralement son budget sur lequel il paye ses reporters et les nouvelles, bonnes ou médiocres, apportées par l’un ou par l’autre, comme les jardiniers apportent leurs fruits chez un marchand de primeurs. […] Douze cents francs par mois, au début, étaient alloués à Duroy, qui se proposait bien d’en garder une forte partie. » [page 290]

Open space et bilboquet…

« Pendant deux jours, il s’occupa de son installation, car il héritait d’une table particulière et de casiers à lettres, dans la vaste pièce commune à toute la rédaction. Il occupait un bout de cette pièce, tandis que Boisrenard, dont les cheveux d’un noir d’ébène malgré son âge étaient toujours penchés sur une feuille de papier, tenait l’autre bout. […] La longue table appartenait aux rédacteurs volants. Généralement elle servait de banc pour s’asseoir, soit les jambes pendantes le long des bords, soit à la turque sur le milieu. Ils étaient quelquefois cinq ou six accroupis sur cette table, jouant au bilboquet avec persévérance, dans une pose de magots chinois. […] »

L’adresse au bilboquet...

« Duroy avait fini par prendre goût à ce divertissement et il commençait à devenir fort sous la direction et grâce aux conseils de Saint-Potin. Forestier, de plus en plus souffrant, lui avait confié son bilboquet en bois des Îles, le dernier acheté, qu’il trouvait un peu lourd, et Duroy manœuvrait d’un bras vigoureux la grosse boule noire au bout de sa corde, en comptant tout bas : ‘’Un — deux — trois — quatre — cinq — six.’’ […] l’adresse au bilboquet conférait vraiment une sorte de supériorité, dans les bureaux de La Vie française. » [page 291]

Les rédacteurs anonymes chez Mme Walter

« Il entra avec assurance dans l’antichambre éclairée par les hautes torchères […] Tous les salons étaient illuminés. Mme Walter recevait dans le second, le plus grand […] Elle l’accueillit avec un sourire charmant, et il serra la main des deux hommes arrivés avant lui, M. Firmin et M. Laroche-Mathieu, députés, rédacteurs anonymes de La Vie française. M. Laroche-Mathieu avait dans le journal une autorité spéciale provenant d’une influence sur la Chambre. Personne ne doutait qu’il fût ministre un jour. » [Ière partie, VI, page 293]

À la sortie d’un dîner chez les Walter, Duroy fait un bout de chemin avec le « vieux poète » Norbert de Varenne, lequel fait un long discours sur la mort et la vanité dans la société parisienne. Il juge durement le député Laroche-Mathieu qui fait son chemin, dont la trajectoire va interférer avec celle de Duroy…

Mélancolie du vieux poète

« Les deux hommes ne parlèrent pas dans les premiers moments. Puis Duroy, pour dire quelque chose, prononça : ‘’Ce M. Laroche-Mathieu a l’air fort intelligent et fort instruit’’ […] Le vieux poète murmura : ‘’Vous trouvez ? […] Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois. Tous ces gens-là, voyez-vous, sont des médiocres, parce qu’ils ont l’esprit entre deux murs — l’argent et la politique […] C’est qu’il est difficile de trouver un homme qui ait de l’espace dans la pensée, qui vous donne l’impression de ces grandes haleines du large qu’on respire sur les côtes de la mer. J’en ai connus quelques-uns, ils sont morts. » [page 298]

Duroy est invité chez Mme de Marelle, sa maîtresse, avec laquelle il avait rompu précédemment. Charles Forestier paraît ne pas aller bien du tout. Une chance pour Duroy…

« Mme de Marelle entra brusquement, et les ayant couverts d’un coup d’œil souriant et impénétrable, elle alla vers Duroy qui n’osa point, devant le mari, lui baiser la main, ainsi qu’il le faisait toujours […] Quand les Forestier arrivèrent, on fut effrayé de l’état de Charles. Il avait maigri et pâli affreusement en une semaine et il toussait sans cesse. Il annonça d’ailleurs qu’ils partaient pour Cannes le jeudi suivant, sur l’ordre formel du médecin. […] Ils se retirèrent de bonne heure et Duroy dit en hochant la tête : ‘’Je crois qu’il file un bien mauvais coton. Il ne fera pas de vieux os.’’ […] Il alla le lendemain faire une visite aux Forestier et il les trouva terminant leurs bagages […] Quand Georges s’en alla, il serra énergiquement les mains de son camarade : ‘’Eh bien, mon vieux, à bientôt !’’ […] Le ménage Forestier partit le jeudi soir. » [Ière partie, VI -VII, pages 305-307]

La Dame Aubert, polémique journalistique

« La disparition de Charles donna à Duroy une importance plus grande dans la rédaction de La Vie française. Il signa quelques articles de fond, tout en signant aussi ses échos, car le patron voulait que chacun gardât la responsabilité de sa copie. Il eut quelques polémiques dont il se tira avec esprit ; et ses relations constantes avec les hommes d’État le préparaient peu à peu à devenir à son tour un rédacteur politique adroit et perspicace. […] Il ne voyait qu’une tache dans son horizon. Elle venait d’un petit journal frondeur qui l’attaquait constamment, ou plutôt qui attaquait en lui le chef des échos de La Vie française, le chef des échos à surprises de M. Walter, disait le rédacteur anonyme de cette feuille, appelée ‘’La Plume’’ » [Page 307]

Il faut vérifier ses sources

« […] Or, un après-midi, comme il entrait dans la salle de rédaction, Boisrenard lui tendit le numéro de La Plume. […] ‘’Tenez, il y a encore une note désagréable pour vous. […]’’ Georges prit le journal qu’on lui tendait, et lut, sous ce titre : Duroy s’amuse :

‘’L’illustre reporter de La Vie française nous apprend aujourd’hui que la dame Aubert, dont nous avons annoncé l’arrestation par un agent de l’odieuse brigade des mœurs, n’existe que dans notre imagination. Or, la personne en question demeure 18, rue de l’Écureuil, à Montmartre. Nous comprenons trop, d’ailleurs, quel intérêt ou quels intérêts peuvent avoir les agents de la banque Walter à soutenir ceux du préfet de police qui tolère leur commerce. »

« [...] Quant au reporter dont il s’agit, il ferait mieux de nous donner quelqu’une de ces bonnes nouvelles à sensation dont il a le secret : nouvelles de morts démenties le lendemain, nouvelles de batailles qui n’ont pas eu lieu, annonce de paroles graves prononcées par des souverains qui n’ont rien dit, toutes les informations qui constituent les ‘’Profits Walter’’, ou même quelqu’une des petites indiscrétions sur des soirées de femmes à succès, ou sur l’excellence de certains produits qui sont d’une grande ressource à quelques-uns de nos confrères.’’ Le jeune homme demeurait interdit, plus qu’irrité, comprenant seulement qu’il y avait là-dedans quelque chose de fort désagréable pour lui. […] Boisrenard reprit : ‘’Qui vous a donné cet écho ?’’ […] ‘’Ah ! oui, c’est Saint-Potin […] » [page 308]

Conseil du patron : aller sur le terrain

« Alors Duroy s’élança chez le patron qu’il trouva un peu froid, avec un œil soupçonneux. Après avoir écouté le cas, M. Walter répondit : ‘’Allez vous-même chez cette dame et démentez de façon qu’on n’écrive plus de pareilles choses sur vous […] C’est fort ennuyeux pour le journal, pour moi et pour vous. Pas plus que la femme de César, un journaliste ne doit être soupçonné.’’ […] C’était dans une immense maison dont il fallu escalader les six étages. Une vieille femme en caraco de laine vint leur ouvrir : ‘’Qu’est-ce que vous me r’voulez ?’’ dit-elle en apercevant Saint-Potin. Il répondit : ‘’Je vous amène monsieur, qui est inspecteur de police [Duroy en fait] et qui voudrait bien savoir votre affaire.’’ […] Alors elle les fit entrer, en racontant. Puis se tournant vers Duroy : ‘’Donc, c’est monsieur qui désire savoir ? ‘’ […] » [Pages 308-309]

Le boucher de la dame est un voleur qui lui pèse les « os de déchet » avec ses côtelettes. Elle le traite de « rat » ; chamaillerie qui attire cent personnes… Le boucher et sa cliente sont « renvoyés dos à dos » au commissariat.

Duroy contre-attaque

« De retour au journal, Duroy rédigea sa réponse : ‘’ Un écrivaillon anonyme de La Plume, s’en étant arraché une, me cherche noise au sujet d’une vieille femme qu’il prétend avoir été arrêtée par un agent des mœurs, ce que je nie. […] Voilà toute la vérité. Quant aux autres insinuations du rédacteur de La Plume, je les méprise. On ne répond pas, d’ailleurs, à de pareilles choses, quand elles sont écrites sous le masque. Georges Duroy’’ M. Walter et Jacques Rival, qui venait d’arriver, trouvèrent cette note suffisante, et il fut décide qu’elle passerait le jour même, à la suite des échos. […] Quand il relut sa note dans le journal, le lendemain, il la trouva plus a gressive imprimée que manuscrite. Il aurait pu, lui semblait-il, atténuer certains termes. […] » [Pages 309-310]

Georges Duroy attend fiévreusement la réponse chez la kiosquière

« Il se leva dès l’aurore pour chercher le numéro de La Plume qui devait répondre à sa réplique. […] Enfin le distributeur de feuilles publiques passa le paquet attendu par l’ouverture du carreau et la bonne femme tendit à Duroy La Plume grand ouverte. […] Il respirait déjà, quand il aperçut la chose enfermée entre deux tirets. […] ‘’ Le sieur Duroy, de La Vie française, nous donne un démenti ; et, en nous démentant, il ment. Il avoue cependant qu’il existe une femme Aubert, et qu’un agent l’a conduite à la police. Il ne reste qu’à ajouter deux mots : ‘’des mœurs’’ après le mot ‘’agent’’ et c’est dit. […] Mais la conscience de certains journalistes est au niveau de leur talent. Et je signe : Louis Langremont.’’ »

Honneur en jeu

Il est conseillé à Duroy de provoquer le journaliste de La Plume en duel, aux pistolets. Duroy, sous son apparence très mâle et impassible, est rongé d’inquiétude et pense mourir sous le coup de feu du « plumitif ». Mais lors du duel, Langremont le rate, et lui aussi. Cependant Duroy est salué comme un homme de sang froid, un vrai gentilhomme des lettres.

Chroniqueur de tête

« Georges se montra le soir, dans les principaux grands journaux et dans les principaux cafés des boulevards. Il rencontra deux fois son adversaire qui se montrait également. Ils ne se saluèrent pas. Si l’un d’eux avait été blessé, ils se seraient serré les mains. Chacun jurait d’ailleurs avec conviction avoir entendu siffler la balle de l’autre. […] Son duel avait fait passer Duroy au nombre des chroniqueurs de tête à La Vie française.

« Son duel avait fait passer Duroy au nombre des chroniqueurs de tête de La Vie française ; mais comme il éprouvait une peine infinie à découvrir des idées, il prit la spécialité des déclamations sur la décadence des mœurs, sur l’abaissement des caractères, l’affaissement du patriotisme et l’anémie de l’honneur français. (Il avait trouvé le mot ‘’anémie’’ dont il était fier) ». [Ière partie, VII-VIII, pages 320-323]

Madame Forestier appelle Duroy à la rescousse, à Cannes, pour l’aider à supporter les derniers jours de son mari

« Cher Monsieur et ami, vous m’avez dit, n’est-ce pas, que je pouvais compter sur vous en tout ? […] j’ai à vous demander un cruel service […] c’est de venir m’assister, de ne pas me laisser seule aux derniers moments de Charles […] »

« Un singulier sentiment entra comme un souffle d’air au cœur de Georges, un sentiment de délivrance, d’espace qui s’ouvrait devant lui […] Le patron, à qui il communiqua la lettre de la jeune femme, donna en grognant son autorisation. Il répétait : ‘’Mais revenez vite, vous nous êtes indispensable.’’ » [Page 324]

Forestier est décédé. L’ambiance mortifère de la maison sur la Côte d’Azur pèse à Duroy, mais il prend sur lui, soucieux de s’assurer la reconnaissance de Madeleine Forestier, pour parvenir un peu plus haut

« Qu’allait-elle faire maintenant ? Qui épouserait-elle ? Un député, comme le pensait Mme de Marelle, ou quelque gaillard d’avenir, un Forestier supérieur ? Avait-elle des projets, des plans, des idées arrêtées ? Comme il eût désiré savoir cela ! Mais pourquoi ce souci de ce qu’elle ferait ? Il se le demanda et s’aperçut que son inquiétude venait d’une de ces arrière-pensées confuses, secrètes, qu’on se cache à soi-même et qu’on ne découvre qu’en allant fouiller tout au fond de soi. […] Oui, pourquoi n’essayerai-il pas lui-même cette conquête ? »

Se hâter

« […] Donc, il fallait se hâter, il fallait, avant de retourner à Paris, surprendre avec adresse, avec délicatesse, ses projets, et ne pas la laisser revenir, céder aux sollicitations d’un autre peut-être, et s’engager sans retour. […] Il ne savait comment lui laisser comprendre qu’il serait heureux, de l’avoir pour femme à son tour. […] Mais le cadavre le gênait. » [Pages 336-337]

Madeleine prévient le prétendant…

« Comprenez-moi bien. Le mariage pour moi n’est pas une chaîne, mais une association. J’entends être libre, tout à fait libre de mes actes. Je ne pourrais tolérer ni contrôle, ni jalousie, ni discussion sur ma conduite. Je m’engagerais, bien entendu, à ne jamais compromettre le nom de l’homme que j’aurais épousé […] Mais il faudrait aussi que cet homme s’engageât à voir en moi une égale, une alliée, et non pas une inférieure ni une épouse obéissante et soumise. Mes idées, je le sais, ne sont pas celles de tout le monde, mais je n’en changerai point. Voilà. » [Page 340, fin de la Ière partie du roman]

Madeleine après avoir demandé à Duroy de regagner Paris y effectue elle aussi son retour

« Mme Forestier n’était pas revenue. Elle s’attardait à Cannes. […] Un court billet le prévint que l’heure décisive allait sonner : ‘’Je suis à Paris. Venez me voir’’ […] Il entrait chez elle à trois heures, le jour même. » [IIème partie, I, page 342]

Madame Forestier aborde elle-même le sujet du journalisme et par conséquent de leur collaboration

« Et ils s’assirent. Elle s’informa des nouvelles, des Walter, de tous les confrères et du journal. Elle y pensait souvent au journal. […] ‘’Ça me manque beaucoup, disait-elle, mais beaucoup. J’étais devenue journaliste dans l’âme. Que voulez-vous, j’aime ce métier-là’’. […] ‘’Eh bien… pourquoi…pourquoi ne le reprendriez-vous pas… ce métier… sous… le nom de Duroy ?’’ […] ‘’Ne parlons pas encore de ça.’’[…] Mais il devina qu’elle acceptait. » [Page 343]

Coaching…

Les événements s’emballent. Madeleine accepte non seulement la collaboration journalistique mais aussi le mariage. Elle suggère un nom de plume aristocratique à Duroy. Il devient donc Georges Duroy de Cantel, sous l’influence du toponyme Canteleu

« Et vous verrez comme c’est facile à faire accepter par tout le monde. […] Ça se fait tous les jours dans la presse et personne ne s’étonnera de vous voir prendre un nom de guerre. Au moment de notre mariage, nous pourrons encore modifier cela en disant aux amis que vous aviez renoncé à votre du par modestie, étant donné votre position, ou même sans rien dire du tout. Quel est le petit nom de votre père ?’’ ‘’Alexandre’’ Elle murmura deux ou trois fois de suite : ‘’Alexandre’’ […] puis elle écrivit sur une feuille toute blanche. ‘’Monsieur et Madame Alexandre de Cantel, ont l’honneur de vous faire part du mariage de Monsieur Georges du Roy de Cantel leur fils, avec Madame Madeleine Forestier’’. » [IIème partie, pages 345-346]

Fiançailles et mariage au pas de course

« […] la nouvelle [des fiançailles] fut bientôt connue. Les uns s’étonnèrent, d’autres prétendirent l’avoir prévu, d’autres encore sourirent en laissant entendre que ça ne les surprenait point. […] Le jeune homme qui signait maintenant D. de Cantel ses chroniques, Duroy ses échos, et du Roy ses articles politiques qu’il commençait à donner de temps en temps, passait la moitié des jours chez sa fiancée qui le traitait avec une familiarité fraternelle où entrait cependant une tendresse vraie mais cachée […] Elle avait décidé que le mariage se ferait en grand secret, en présence des seuls témoins, et qu’on partirait le soir même pour Rouen […] » [IIème partie, I, page 349]

Mariage et promotion

Les mariés habitent l’appartement la jeune femme et Duroy va « hériter » des fonctions et du traitement de Forestier à La Vie française. Ils partent pour Canteleu afin que Madeleine connaisse ses beaux-parents.

Le séjour se passe assez mal. Le père Duroy est un cafetier bourru et la mère Duroy est jalouse de la jeunesse, de la beauté et de la fortune de Madeleine nouvellement du Roy de Cantel.

Le couple rentre rapidement à Paris. Aussitôt, ils forment un binôme secret. Il est à noter que Du Roy a fait des progrès. Il domine maintenant l’écriture et collabore avec son épouse, sans l’exploiter.

Journalisme et affaires politiques

« Les Du Roy étaient rentrés à Paris depuis deux jours et le journaliste avait repris son ancienne besogne, en attendant qu’il quittât le service des échos pour s’emparer définitivement des fonctions de Forestier et se consacrer tout à fait à la politique. […] ‘’ Tu ne sais pas, nous avons à travailler, ce soir, avant de nous coucher. […] On m’a apporté des nouvelles graves, tantôt, des nouvelles du Maroc. » [Pages 363-365]

« C’est Laroche-Mathieu le député, le futur ministre, qui me les a données. Il faut que nous fassions un grand article, un article à sensation. J’ai des faits et des chiffres. Nous allons nous mettre à la besogne immédiatement. Tiens, prends la lampe.’’ […] Il la prit et ils passèrent dans le cabinet de travail […] Madeleine s’appuya à la cheminée, et ayant allumé une cigarette, elle raconta ses nouvelles, puis exposa ses idées, et le plan de l’article qu’elle rêvait. […] Il écoutait avec attention tout en griffonnant des notes ; et quand elle eut fini il souleva des objections, reprit la question, l’ agrandit, la développa à son tour non plus un plan d’article, mais un plan de campagne contre le ministère actuel. Cette attaque serait le début. Sa femme avait cessé de fumer, tant son intérêt s’éveillait, tant elle voyait large et loin en suivant la pensée de Georges. […] »

C’est excellent !

« Elle murmurait de temps en temps : ‘’Oui… oui… Ç’est très bon… Ç’ est excellent… Ç’ est très fort… […] ‘’Maintenant, écrivons’’ dit-elle. […] Elle avait des traits piquants, des traits venimeux de femme pour blesser le chef du conseil ; et elle mêlait des railleries sur son visage à celles sur la politique, d’une façon drôle qui faisait rire et saisissait en même temps par la justesse de l’observation […] Du Roy, parfois, ajoutait quelques lignes qui rendaient plus profonde et plus puissante la portée d’une attaque. Il savait en outre l’art des sous-entendus perfides, qu’il avait appris en aiguisant des échos ; et quand un fait donné pour certain par Madeleine lui paraissait douteux ou compromettant, il excellait à le faire deviner et à l’imposer à l’esprit avec plus de force que s’il l’eût affirmé.[…] »

Admirable !

« [...]Quand leur article fut terminé, Georges le relut tout haut, en le déclamant. Ils le jugèrent admirable d’un commun accord et ils souriaient, enchantés et surpris, comme s’ils venaient de se révéler l’un à l’autre. Ils se regardaient au fond des yeux, émus d’admiration et d’attendrissement ; et ils s’embrassèrent avec élan, avec une ardeur d’amour communiquée de leurs esprits à leurs corps . » [Pages 365-366]

Frapper avec sûreté

« L’article parut sous la signature de Georges Du Roy de Cantel, et fit grand bruit. On s’émut à la Chambre . Le père Walter en félicita l’auteur et le chargea de la rédaction politique de La Vie française. […] Alors commença dans le journal, une campagne habile et violente contre le ministère qui dirigeait les affaires. L’attaque, toujours adroite et nourrie de faits, tantôt ironique, tantôt sérieuse, parfois plaisante, parfois virulente, frappait avec une sûreté et une continuité dont tout le monde s’étonnait. »

Homme d’influence

« [...] Les autres feuilles citaient sans cesse La Vie française, y coupaient des passages entiers ; et les hommes du pouvoir s’informèrent si on ne pouvait pas bâillonner avec une préfecture cet ennemi inconnu et acharné. […] Du Roy devenait célèbre dans les groupes politiques. Il sentait grandir son influence à la pression des poignées de main et à l’allure des coups de chapeau. Sa femme d’ailleurs l’emplissait de stupeur et d’admiration par l’ingéniosité de son esprit, l’habileté de ses informations et le nombre de ses connaissances. »
[Pages 366-367]

Madeleine forestier en « abat »

« Elle rentrait souvent en retard aux heures des repas, essoufflée, rouge, frémissante […] elle disait : ‘’J’ai du nanan [je réussis facilement], aujourd’hui. Figure-toi que le ministre de la Justice vient de nommer deux magistrats qui ont fait des commissions mixtes. Nous allons lui flanquer un abattage dont il se souviendra’’ […] Et on flanquait un abatage au ministre, et on lui en reflanquait un autre le lendemain et un troisième le jour suivant. » [Page 367]

Les attaques contre le ministère font le jeu de Laroche-Mathieu, député qui vise les Affaires étrangères. Il est l’ « un des principaux actionnaires du journal du père Walter, son collègue et son associé en beaucoup d’affaires de finances. »

Du Roy est, au journal, la victime d’une scie. On l’appelle Forestier. Mais les événements tournent et Walter a la plus grande confiance en lui

« Du Roy ne répondait rien mais il rageait ; et une colère sourde naissait en lui contre le mort. […] Le père Walter lui-même avait déclaré, alors qu’on s’étonnait des similitudes flagrantes de tournure et d’inspiration entre les chroniques du nouveau rédacteur politique et celles de l’ancien : ‘’Oui, c’est du Forestier, mais du Forestier plus nourri, plus nerveux, plus viril.’’ [Page 368]

Du Roy s’est rendu compte que Mme Walter n’était pas indifférente à son égard. Il la séduit, elle cède. Il s’en fatigue et lui demande d’espacer leurs rencontres. Walter compte de plus en plus sur Du Roy et lui demande de couvrir les événements, non sans l’appeler Bel-Ami.

Pas de vacances à La Vie française

« ‘’Très bien, alors je vous baptise Bel-Ami comme tout le monde. Eh bien ! voilà nous avons de gros événements. Le ministère est tombé, sur un vote de trois cent dix voix contre deux. Nos vacances sont encore remises, remises aux calendes grecques, et nous voici au vingt-huit juillet. L’Espagne se fâche pour le Maroc, c’est ce qui a jeté bas Durand de l’Aisne et ses acolytes. Nous sommes dans le pétrin jusqu’au cou. Marrot est chargé de former un nouveau cabinet. […] Je fais l’article de tête, une simple déclaration de principes, en traçant leur voie aux ministres. […] Mais il nous faudrait quelque chose d’intéressant sur la question du Maroc, une actualité, une chronique à effet, à sensation, je ne sais quoi ? Trouvez-moi ça, vous.’’ »

J’ai votre affaire...

« [...] Duroy réfléchit une seconde, puis répondit : ‘’J’ai votre affaire. Je vous donne une étude sur la situation politique de toute notre colonie africaine, avec la Tunisie à gauche, l’Algérie au milieu, et le Maroc à droite, l’histoire des races qui peuplent ce grand territoire, et le récit d’une excursion sur la frontière marocaine jusqu’à la grande oasis de Figuig où aucun Européen n’a pénétré et qui est cause du conflit actuel ? Ça vous va-t-il ? […] Le père Walter s’écria : ‘’Admirable ! Et quel titre ?’’ ‘’De Tunis à Tanger.’’ ‘’Superbe.’’ » [IIème partie, IV, 402-403]
[

La Vie française est une référence redoutée, le président du conseil et le ministre des Affaires étrangères sont liés au journal par amitié et une collusion grave s’établit avec les époux Du Roy. Au point que la source des informations politiques du journal relève de la simple « dictée »

Feuilles d’automne

« L’automne était venu. Les Du Roy avaient passé à Paris tout l’été, menant une campagne énergique dans La Vie française en faveur du nouveau cabinet pendant les courtes vacances des députés. […] La Vie française avait gagné une importance considérable à ses attaches connues avec le pouvoir. Elle donnait, avant les feuilles les plus sérieuses, les nouvelles politiques, indiquait par des nuances les intentions des ministres ses amis ; et tous les journaux de Paris et de la province cherchaient chez elle leurs informations. On la citait, on la redoutait, on commençait à la respecter. »

Un ministre à la maison

« [...] Ce n’était plus l’organe suspect d’un groupe de tripoteurs politiques, mais l’organe avoué du cabinet. Laroche-Mathieu était l’âme du journal et Du Roy son porte-voix. Le père Walter, député muet et directeur cauteleux, sachant s’effacer, s’occupait dans l’ombre, disait-on, d’une grosse affaire de mines de cuivre, au Maroc. […] Le salon de Madeleine était devenu un centre influent […] Le président du conseil avait même dîné deux fois chez elle […] Le ministre des Affaires étrangères régnait presque en maître dans la maison. Il y venait à toute heure, apportant des dépêches, des renseignements, des informations qu’il dictait soit au mari soit à la femme, comme s’ils eussent été ses secrétaires. » [Pages 405-406]

Conférence de rédaction chez le député Laroche-Mathieu

« […] Dès qu’ils furent à table, seuls avec le secrétaire particulier du ministre, Mme Laroche-Mathieu n’ayant pas voulu changer l’heure de son repas, Du Roy parla de son article, il en indiqua la ligne, consultant ses notes griffonnées sur des cartes de visite, puis quand il eût fini : ‘’ Voyez-vous quelque chose à modifier, mon cher ministre ?’’ ‘’Fort peu, mon cher ami. Vous êtes peut-être un peu trop affirmatif dans l’affaire du Maroc. Parlez de l’expédition comme si elle devait avoir lieu et que vous n’y croyiez pas le moins du monde. Faites que le public lise bien entre les lignes que nous n’irons pas nous fourrer dans cette aventure. — Parfaitement. J’ai compris, et je me ferai bien comprendre. Ma femme m’a chargé de vous demander à ce sujet si le général Belloncle serait envoyé à Oran. Après ce que vous venez de dire, je conclus que non. ‘’ »
[IIème partie, chapitre V, pages 405-408]

Mme Walter est très éprise de Du Roy et endure ses rebuffades. Pour lui plaire, elle lui révèle le dessous des affaires financières de son époux et du journal

« Elle se mit, doucement, à lui expliquer comment elle avait deviné depuis quelque temps qu’on préparait quelque chose à son insu, qu’on se servait de lui en redoutant son concours […] Enfin, la veille, elle avait compris. C’était une grosse affaire, une très grosse affaire préparée dans l’ombre. Elle souriait maintenant, heureuse de son adresse […] Elle répétait ‘’Oh ! c’est très fort ce qu’il sont fait. Très fort. C’est Walter qui a tout mené d’ailleurs, et il s’y entend. Vraiment, c’est de premier ordre’’. […] ‘’Eh bien ! voilà. L’expédition de Tanger était décidée entre eux dès le jour où Laroche a pris les Affaires étrangères ; et, peu à peu, ils ont racheté tout l’emprunt du Maroc qui était tombé à soixante-quatre ou cinq francs. »

Ils ont roulé même les Rothschild

« [...] Ils l’ont [ l’emprunt] racheté très habilement, par le moyen d’agents suspects, véreux, qui n’éveillaient aucun méfiance. Ils ont roulé même les Rothschild, qui s’étonnaient de voir toujours demander du marocain. On leur a répondu en nommant les intermédiaires […] Ça a tranquillisé la grande banque. […] Et puis maintenant on va faire l’expédition, et dès que nous serons là-bas, l’État français garantira la dette. Nos amis auront gagné cinquante à soixante millions. Tu comprends l’affaire ? Tu comprends aussi comme on a peur de tout le monde, peur de la moindre indiscrétion. » [IIème partie, V, pages 414-415]

Duroy veut aussi tripatouiller...

« Puis il se mit à réfléchir et il murmura : ‘’Il faudrait pourtant profiter de ça. […]— Tu peux encore acheter de l’emprunt, dit-elle. Il n’est qu’à soixante-douze francs. » [Page 416]

Héritage gênant

Madeleine ex-Forestier, épouse Du Roy, hérite du comte de Vaudrec. Du Roy soupçonne sa femme d’avoir entretenu une relation amoureuse avec le vieux comte, dont elle dit qu’il avait seulement une affection toute paternelle pour elle.

Du Roy demande à ce que Madeleine, chez le notaire, signe une donation entre vifs, car il sait que les nouvelles vont vite. Il craint que le tout Paris ne se gausse de lui comme d’un homme dont la femme était la protégée d’un vieil aristocrate, avec sa complaisance.

Georges pense aussi qu’elle le trompe avec le député « ripou » Laroche-Mathieu. Il la suit et fait intervenir un commissaire de police

Filature et confirmation

« La voiture se mit en route au trot lent du cheval, et Du Roy baissa les stores. Dès qu’il fut en face de sa porte, il ne la quitta plus des yeux. Après dix minutes d’attente, il vit sortir Madeleine, qui remonta vers les boulevards extérieurs. […] Il monta, sans rien demander au concierge, au troisième étage de la maison qu’il avait indiquée, et quand une bonne lui eut ouvert : ‘’Monsieur Guibert de Lorme est chez lui, n’est-ce pas ? […] On le fit pénétrer dans le salon, où il attendit quelques instants. Puis un homme entra, grand, décoré, avec l’air militaire […] Du Roy le salua, puis lui dit : ‘’Comme je le prévoyais, Monsieur le commissaire de police, ma femme dîne avec son amant dans le logement garni qu’ils ont loué rue des Martyrs. […] Le magistrat s’inclina : ‘’Je suis à votre disposition monsieur’’. […] ‘’Eh bien, Monsieur le commissaire, j’ai une voiture en bas, nous pouvons prendre les agents qui vous accompagneront, puis nous attendrons un peu devant la porte. Plus nous arriverons tard, plus nous avons de chance de bien les surprendre en flagrant délit.’’ » [IIème partie, VIII, pages 451-452]

Ouvrez ou je fais forcer la porte !

« […] Quand ils furent devant la maison indiquée, il n’était que huit heures un quart, et ils attendirent en silence pendant plus de vingt minutes. […] Au bout de deux ou trois minutes, Georges tira de nouveau le bouton du timbre plusieurs fois de suite. Ils perçurent un bruit au fond de l’appartement ; puis un pas léger s’approcha […] La voix répéta : ‘’Qui êtes-vous ? — Je suis le commissaire de police. Ouvrez, ou je fais forcer la porte.’’ […] Et Du Roy dit : ‘’C’est moi. Il est inutile de chercher à nous échapper ‘’ » [Page 453]

Du Roy, furieux, enfonce la porte d’un coup d’épaule

« Les vis arrachées sortirent du bois, et le jeune homme faillit tomber sur Madeleine qui se tenait debout dans l’antichambre, vêtue d’une chemise et d’un jupon, les cheveux défaits, les jambes dévêtues, une bougie à la main. » [Page 453-454]

Flagrant délit

« […] Le commissaire se retourna vivement, et regardant Madeleine dans les yeux : ‘’Vous êtes bien Mme Claire-Madeleine Du Roy, épouse légitime de M. Prosper-Georges Du Roy, publiciste, ici présent ?’’ […] Elle articula, d’une voix étranglée. ‘’ Oui, monsieur.’’ […] On voyait dans le lit la forme d’un corps caché sous le drap. […] Le commissaire reprit [Laroche Mathieu ne veut pas décliner son identité] : Maintenant, monsieur, voulez-vous me dire qui vous êtes ? […] L’autre ne répondit pas. Le commissaire prononça : ‘’ Je me vois forcé de vous arrêter. […] L’officier de police reprit : ‘’ Monsieur le ministre, je vous ai surpris, seul avec Mme Du Roy que voici, vous couché, elle presque nue […] cela constitue un flagrant délit d’adultère.’’ […] Laroche-Mathieu murmura : ‘’Je n’ai rien à dire, faites votre devoir.’’ »
[pages 454-457

Madeleine, fidèle à sa psychologie de femme de tête, allume une cigarette avec mépris. Mais le flagrant délit est caractérisé.

Vous semblez tout drôle !

« Une heure plus tard, Georges Du Roy entrait dans les bureaux de La Vie française. […] Le directeur leva la tête et demanda : ‘’Tiens, vous voici ? Vous semblez tout drôle ! Pourquoi n’êtes-vous pas venu dîner à la maison ? D’où sortez vous donc ? ‘’ […] Le jeune homme, qui était sur de son effet, déclara, en pesant sur chaque mot : ‘’Je viens de jeter bas le ministre des Affaires étrangères’’ […] ‘’De jeter bas… Comment ? — Je vais changer le cabinet. Voilà tout ! Il n’est pas trop tôt de chasser cette charogne. […] ‘’Vous —ne vous moquez pas de moi ? — Pas du tout. Je vais même faire un écho là-dessus. — Mais… votre femme ? — Ma demande en divorce sera faite dès demain matin. Je la renvoie à feu Forestier.’’ »

Tant pis pour ceux qui se fichent dans ces pétrins-là !

« Georges reprit : ‘’Me voici libre… J’ai une certaine fortune. Je me présenterai aux élections au renouvellement d’octobre, dans mon pays où je suis fort connu. Je ne pouvais pas me poser ni me faire respecter avec cette femme qui était suspecte à tout le monde. […] Maintenant j’irai loin.’’ […] Il s’était mis à califourchon sur une chaise. […] Et le père Walter […] se disait : ‘’ Oui, il ira loin, le gredin.’’ […] Georges se releva : ‘’Je vais rédiger l’écho. Il faut le faire avec discrétion. Mais vous savez, il sera terrible pour le ministre. C’est un homme à la mer. On ne peut pas le repêcher. La Vie française n’a plus d’intérêt à le ménager’’. […] Le vieux hésita quelques instants, puis il prit son parti : ‘’ Faites, dit-il, tant pis pour ceux qui se fichent dans ces pétrins-là.’’ » [IIème partie, IX, pages 458-459]

Lors d’une partie de campagne organisée par M. Walter, Du Roy, jaloux que le comte de Latour-Yvelin soit fiancé avec Rose Walter, tente le tout pour le tout avec Suzanne Walter, qui ne minaude en rien et répond à sa déclaration avec beaucoup de naturel. Malgré ses parents qui lui destinent le marquis de Cazolles

Suzanne, je vous adore !

« Georges et Suzanne restèrent en arrière […] il lui dit d’une voix basse et contenue : ‘’Suzanne, je vous adore’’ […] Elle murmura : ‘’Moi aussi Bel-Ami’’ […] Il reprit : ‘’ Si je ne vous ai pas pour femme, je quitterai Paris et ce pays.’’ […] Elle répondit : ‘’Essayez donc de me demander à papa. Peut-être qu’il voudra bien.’’ […] ‘’ On vous a promise au marquis de Cazolles. On espère que vous finirez par dire oui.’’ » [IIème partie, IX, page 461]

M’aimez vous assez ?

461-462 « M’aimez-vous assez pour commettre une folie ? […] il y a un moyen, un seul […] vous irez trouver votre maman […] Elle aura une grosse émotion et une grosse colère… […] Mais vous tiendrez bon […] Et en sortant de chez votre mère, vous direz la même chose à votre père, d’un air très sérieux et très décidé. […] c’est là que ça devient grave. Si vous êtes résolue, bien résolue […] Je vous… je vous enlèverai !’’ Elle eut une grande secousse de joie. ‘’Songez bien qu’après cette fuite vous ne pourrez plus être que ma femme’’. » [Pages 461-462]

L’enlèvement a lieu avec le consentement complet de Suzanne. Elle et Duroy vivent paisiblement à La Roche Guyon ; il la respecte. Il a écrit une lettre à Walter pour lui demander la main de sa fille. Mme Walter a des colères ou des abattements terribles, refusant sa fille à Du Roy. Walter estime avec réalisme que son futur gendre va devenir député et ministre et que sa fille ne sera pas si mal lotie. L’acceptation de Walter obtenue, Du Roy rend la jeune fille à ses parents en attendant le mariage.

« Dans les premiers jours de septembre La Vie française annonça que le baron Du Roy de Cantel devenait son rédacteur en chef, M. Walter conservant le titre de directeur. […] Alors on s’adjoignit un bataillon de chroniqueurs connus , d’échotiers, de rédacteurs politiques, de critiques d’art et de théâtre, enlevés à force d’argent aux grands journaux, aux vieux journaux puissants et posés. […] Les anciens journalistes, les journalistes graves et respectables ne haussaient plus les épaules en parlant de La Vie française. Le succès rapide et complet avait effacé la mésestime des écrivains sérieux pour les débuts de cette feuille. […] Le mariage de son rédacteur en chef fut ce qu’on appelle un fait parisien […] » [IIème partie, X, Page 474]

Grande cérémonie à la Madeleine (rappel involontaire de la première épouse, qui œuvre dans l’ombre). Alors que l’église se remplit de tout ce qui compte dans Paris, que la foule des badauds s’attroupe, Rival et Varenne évoquent un journaliste :

Le Dol, maintenant…

« […] je lis depuis quelque temps dans La Plume des articles politiques qui ressemblent terriblement à ceux de Forestier et de Du Roy. Ils sont nommés Jean Le Dol, un jeune homme, beau garçon, intelligent, de la même race que notre ami Georges, et qui a fait connaissance de son ancienne femme. D’où j’ai conclu qu’elle aimait les débutants et les aimerait éternellement. […] Rival déclara : ‘’ Elle n’est pas mal, cette petite Madeleine. Très fine et très rouée.’’ » [Page 475]

L’une des deux mauvaises langues évoque un Walter tenu à la gorge par Du Roy :

« […] il tenait le père par des cadavres découverts paraît-l, des cadavres enterrés au Maroc. Il a donc menacé le vieux de révélations épouvantables. Walter s’est rappelé l’exemple de Laroche-Mathieu et il a cédé tout de suite. » [Pages 475-476]

Le rite sacramentel de l’attachement des époux passé, Du Roy, sur le perron de l’église, vit un rêve glorieux éveillé :

« Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu’il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du palais Bourbon. »

Baron Du Roy de Cantel : avenir radieux

L’avenir de Du Roy, futur député-journaliste d’influence possédant un porte-voix informationnel pour soutenir sa ligne politique, est assuré. Quant à sa vie sentimentale et sexuelle, il semble ignorer totalement le « délicieux joujou » Suzanne, qu’il tient à son bras, pour fixer son regard vers « l’image de Mme de Marelle rajustant en face de la glace les petits cheveux frisés de ses tempes, toujours défaits au sortir de son lit ». D’ailleurs, le mot « lit » est le dernier du roman.