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Publié : 25 juin 2013

Reportages de guerre de Patrick Chauvel

Le Rapporteur de guerre

Oh ! Editions, 2003. Paru en poche chez J’ai Lu

DEUXIÈME PARTIE

Suite des voyages de Chauvel comme grand reporter de guerre. Plusieurs passages "théoriques" sont intéressants : ceux où il critique sévèrement le handicap de la photo de presse. Elle n’est pas assez sensorielle. On lui prête une caméra DV. Il apprécie la force du son. Mais son grand média, son grand moyen de communiquer avec les autres, de les informer demeure l’image fixe.

1972, L’IRLANDE (DU NORD)

Journalistes instrumentalisés

Chauvel arrive en Irlande. Conflit religieux d’Anglais protestants et Irlandais catholiques qui se mue en guerre civile, terrorisme. Les rues de Belfast sont sinistres, notamment celles qui délimitent aires protestantes et catholiques. La police et les soldats anglais sont agressifs avec les journalistes photographes, mais c’est parce que les jeunes Irlandais se sentent pousser des ailes quand des journalistes sont là qui captent leurs exploits. Les tireurs d’élite de l’IRA entrent en action tous azimuts, ce qui prend les journalistes entre deux feux. Chauvel s’aperçoit aussi que les Anglais théâtralisent également leurs actions devant les journalistes. Ces derniers ne sont pas des témoins, ils sont manipulés.

Balles en caoutchouc et enlèvement yeux bandés...

Arnaud Borel et Chauvel échappent inexplicablement aux balles en caoutchouc des Anglais. A cette distance, ils seraient morts. Chauvel pénètre dans un pub catholique et « chante à tue-tête des chants anti-british ». Tout le monde se tait. Lui continue. Il n’a pas vu l’entrée d’un Anglais : « Là, j’ai la totale : français, catholique et prénommé Patrick »… Embarqué en jeep, nuit sous « des coups bien ajustés ». Chauvet doute. Trop de photographes. Certains payent carrément pour une photo vaguement « posée ». Rien. Pas d’action pour l’instant ? Ca va peut-être venir. Mais voilà que l’IRA l’embarque, yeux bandé, l’emmène dans une ferme. « On m’enlève mon bandeau et on me dit de photographier le carrefour. Arrivent alors les soldats anglais, et, tout à coup c’est l’explosion. » Sentiment de malaise. Même si des soldats anglais tombent, il sait qu’il a été amené là, « un peu complice », sur la scène du drame :

« Décidément, impossible d’être impartial. C’est même perdre du temps que d’essayer de l’être. Et perdre du temps dans un conflit, c’est retarder l’info. »

Mule de flingue... Tankiste sympa...

Chauvel ne cautionne pas les attentats, mais il les montre pour rendre compte de « la rage désespérée des catholiques du Nord ». Au Vietnam c’était plus simple, ici tout paraît se brouiller : « les événements, les discours, la cause, les réactions ». Et puis les pièges : alors qu’il court dans Belfast, un Irlandais lui met quelque chose de lourd dans son sac, sans que Chauvel s’en aperçoive consciemment. Il est alors arrêté par un Anglais, qui le fait monter dans sa jeep qui barre la rue. L’Anglais veut le passeport puis veut fouiller le sac. Bordée de balles irlandaises. L’Anglais le relâche et fuit. Quoi donc dans le sac ? « Un colt 45 énorme, sombre et lourd ». Un Irlandais le lui reprend et le remercie. Si Chauvel s’était fait prendre avec le colt, c’eût été la prison, le tribunal ? Le lendemain, il se reçoit dans la jambe une balle en caoutchouc alors qu’il court au beau milieu de jeunes lanceurs de pierres. Il tombe paralysé. Un char fonce sur lui, va l’écraser. Quelques centimètres encore : « Un des volets fermant les meurtrières s’entrouvre, laissant apparaître un rectangle de visage qui crie vers moi avec un fort accent écossais : "Désolé, vieux" !

Boiterie du Cambodge et vie à découvert

C’est au Cambodge qu’il a été blessé à la jambe et pourquoi il boite. Cette balle de caoutchouc ne va rien arranger. Retour à Paris, « béquilles pour un mois ». Bureau de Göksin Sipahioglu. Il perd son temps, l’Irlande ne se vend pas. Trop de photos ! Selon le patron, ses photos sont bonnes, mais il prend trop de risques. La manière dont il fait ses reportages le rend « dangereux »… Il va être « à découvert », comme beaucoup à cette époque appelée « le miracle des agences françaises ». Connues, prestigieuses, mais qui payaient si mal, que Chauvel, « dans les grands hôtels » passait pour un clochard auprès des collègues américains. Il vit mieux en mission qu’à Paris. Le reste du temps, les « avances sur frais » payent à peine son quotidien et celui de son épouse.

La solution, paparazzi ! : Onasis en casquette

Le patron lui conseille de traquer les vedettes, c’est ce que les gens veulent voir dans les journaux et magazines. Première mission : faire des photos de Catherine Deneuve et de Mastroiani, dans le XVIe. Dans le même immeuble vit La Callas. Il emmène avec lui son dalmatien pour se désennuyer pendant les heures de planque. Voilà que son chien s’en prend à un roquet coquet en aboyant. Deneuve, curieuse, se montre au balcon. Il la mitraille. Pas sûr qu’elle ait vu qu’un paparazzi fait des photos. Une fois que Deneuve est en boîte, il part chercher Bwana, le dalmatien, qu’il enferme dans sa voiture… Une Rolls ! Un type aux cheveux blancs la conduit. Il a le physique un peu ingrat. Chauvel reconnaît Onassis, dont tout le monde sait qu’il est avec La Callas. Onassis sort de la voiture et ne semble pas se formaliser que Chauvel s’approche de plus en plus pour le mitrailler, vaguement caché derrière un arbre. La porte de l’immeuble s’ouvre. Pas de La Callas, mais une riche décatie. Onassis ? Non. C’est un chauffeur. Il met sa casquette et répond aux ordres de la décatie…

Pister Kissinger…

Paris. Conférence de la paix entre Vietnam et USA. Kissinger et Lê Duc Tho sont à Paris. Problème soumis par Sipa à Chauvel : Après les longues conférences du matin, Kissinger disparaît pour sa pause déjeuner. On pense qu’il voit une femme. Intéressant, mais on perd sa trace tout le temps : "Une Marilyn française dans les bras du secrétaire d’Etat ?" Amusé par ce jeu de piste, je participais à moto à ces courses poursuites. Et comme tout le monde, je le perdais en route. » Un jour, il le perd au Trocadéro. Dégoûté. Pour se consoler, il se rend chez son grand-père. Mais des « flics » entourent l’immeuble du grand-père. Il a peur. Son grand-père a une petite santé ces derniers temps. Il arrive enfin à l’appartement. Le grand-père se porte à merveille. Il a un hôte qui n’est autre que Kissinger. Le grand-père a été diplomate certes, mais que Kissinger soit là, tranquillement dans le salon s’explique … En fait, le secrétaire d’Etat a besoin de conseils. Le grand-père donne des renseignements sur des hommes de la classe politique française, qui sont encore en place… Déjeuner mémorable avec un Kissinger pour commensal. Oui, mais surgissent les fantômes de la guerre du Vietnam, le visage du « prisonnier de guerre » censé monter dans l’hélicoptère et qui resta, pour être exécuté. Chambardement des émotions et des idées…

1975, L’ERYTHREE

Il roule pour Sygma

Sygma accepte que Chauvel parte en reportage là-bas. Il croise à Paris Michel Laurent qui lui fait bénéficier de ses contacts. Direction Aden. Il y rejoint une équipe de télévision qui travaille pour l’émission de … son père, « Magazine 52 ». Il attend indéfiniment son contact. On vient le chercher en jeep. Elle s’arrête devant une sorte de prison. On le jette dans un cachot. Puis on le prend par le col, on l’emmène jusqu’à l’aéroport sur un vol pour Beyrouth. Beyrouth, température supportable, lit douillet à l’hôtel Commodore. Rien. Mais un contact enfin établi à Beyrouth permet d’aller au Soudan et de là à la frontière de Érythrée.

Direction le terrain, chacun avec son épouse…

Frontière passée de nuit. En camion. Vers Asmara, que tiennent les rebelles. Planque pendant trois jours « dans une maison immonde ». 50 degrés à l’ombre. Attente pendant quatre jours. Et puis les femmes. Les femmes ? Elles sont là. Celle de Chauvel et d’Hamelin son compagnon de route. « On avait rêvé leur présence, Arnaud m’a pris au mot et elles ont dit ‘chiche’ »… Aller sur le front, avec les femmes semble bizarre au lecteur, mais pour le narrateur rien de plus naturel. Alors on suit le récit. Marche, marche au soleil qui tape dans des zones semi-désertiques. La soif, obsédante. Quatrième jour : dans le midland, un puits. Et des vallonnements. C’est beau. Les corps développent un second souffle. Ils marchent mieux. Mais rien, il ne se passe rien.

Des fantassins loqueteux contre des avions

Et puis un bruit terrible. Un avion. : « C’est une attaque aérienne, le hurlement du réacteur suit la bombe, tellement présent que je crois que le jet va s’écraser. » Hamelin filme tandis que Chauvel fait du son. Un deuxième jet qu’ils n’avaient pas vu, les prend de face : « Des mains nous attrapent et nous mettent à l’abri dans une grotte. Bombes, roquettes, un orage guerrier. Les femmes ne sont pas avec eux. Ils se sont séparés à un moment, pour aller plus vite. Ils sortent la nuit, marchent, marchent. Ils retrouvent « les filles » installées sur une couverture. Retrouvailles, joie, mais de courte durée. L’un des rebelles est mortellement blessé : « il a un énorme trou dans la tête et râle, l’œil vitreux ». Quoi faire ? « La photo de cet homme mourant par la tête va-t-elle raconter les quatorze années de souffrance des Érythréens ? »

Le mourant du trou

L’armée arrive, il faut fuir. On emplit la bouche du mourant avec de l’aspirine et on l’enfonce dans un trou ombreux. Seul son destin décidera pour lui. Course, toute la journée. Enfin, rencontre avec le chef de la rébellion. Il veut qu’on le filme, qu’on l’enregistre. Trop fatigués, les journalistes quittent la déontologie. Dormir plutôt que recueillir propos et images du chef… Le lendemain, le village est attaqué par une escadrille. Les bombes pleuvent. C’est une guerre inégale. Des machines volantes infernales d’un côté, des fusils, des lance-roquettes minables de l’autre… Les filles sont cachées et protégées dans les rochers, mais la population du village est abattue :

« On filme ce pourquoi on était venu : une lutte, celle de toute une population, de gens, contre un gouvernement corrompu, qui après les avoir oubliés, se rappelle à eux en les tuant […] Les gens fuient dans toutes les directions. Quelques coups de feu dérisoires montent vers le ciel, bien après le passage de ces bombardiers à réaction, des F-105 […] Pire que les bombardiers, ce sont les chasseurs qui mitraillent à basse altitude. Horriblement efficaces. […] Ils sont précis, ils voient très bien que ce sont des civils qu’ils assassinent. »

L’insuffisance de la photo

Selon Chauvel, ses photos sont dérisoires, elles ne traduisent pas toute la sensorialité du reportage sur les lieux-mêmes, avec l’odeur de sang, de cordite, de feu de corps brûlés :

« C’est la saveur de la guerre, c’est ça qui touche le nerf de la panique, c’est ça qui fait défaut à nos photos. C’est pour ça qu’elles sont presque belles : il y manque le délicat fumet de la mort violente. Ça me fout en rogne de ne faire que des images. C’est mieux que rien, mais je me sens handicapé du message. Cul-de-jatte du témoignage. »

Dix jours de marche pour fuir l’enfer. Arrivée à Khartoum. Dîner avec l’ambassadeur de France. Que s’est-il passé pendant ce temps-là, dans le monde « normal » ? Onassis est mort. Et bien sûr, la chute de Phnom Penh. Les Khmers rouges ont pris le pays…

1991, HAÏTI

Le blues de la carte de presse

Ce reportage sur Haïti est selon Chauvel « [m]on premier grand reportage depuis la blessure de Panama ». Réflexion sur le journalisme et la détention de la carte de presse : nombre de journalistes sur le terrain en sont dépourvus, car ils ne gagnent pas assez. Il suffit d’être payé six cents euros par un organe de presse pour obtenir sa carte. Chauvel a possédé la sienne dès 1969 : la n°26847. Elle est en plastique depuis et ressemble à une « carte de crédit ». Que fait-il à Haïti ? Le Time lui demande de couvrir les « boat people ». Ces gens des bateaux fuyaient alors le péril de l’Etat militaire et de l’extrême misère. Leur rêve : Miami. Le paradis. Les boat people sont une marchandise humaine, à transporter. Des capitaines de quasi épaves leur réclament des fortunes pour cette traversée d’environ mille kilomètres. Beaucoup de bateaux coulent avant d’être arrivés, voire partis, si la tempête se lève et ramène l’embarcation contre les rochers, les écueils mortels.

Recherche boat people

Chauvel parcourt l’île pour trouver un capitaine. C’est un « Blanc », méfiance. Pas de boat people par ici… Il se rend à Mont-Louis, au port, belle file de gens, chargés de bagages, l’eau jusqu’à la taille, prêts à se hisser dans un voilier pas si moche que ça. Il s’apprête à photographier, veut être du voyage. Erreur, des boat people comme ça, presque en plein jour ? Mais non, ce n’est que « la navette pour la Gonâve ». Il erre, il erre. Puis quand on sait que c’est un gentil Blanc, seulement preneur de photos, c’est le contact. Un premier contact. Il faut aller à Sainte-Lucie, passer par les « Frères de l’instruction chrétienne », ils l’aboucheront avec un certain « Ventre-à-terre », de l’île de la Tortue. Vol en avion vers le nord de l’île. Cap-Haïtien, il traîne sur le port. Il y voit « qu’une partie de ces bateaux sont de futurs ‘taxis’ uniquement fabriqués à la ‘va-vite’ pour le trafic des boat people ». Deux marins peuvent l’emmener dans l’île de la Tortue, pour cent dollars, quand même… Il avoue qu’il est un boat people Blanc. Pour les photos ? Autant faire demi-tour, il faut aller au Cap. Un bateau va partir dans deux jours.

La planque, avant l’Ile aux rats

Se planquer dans un « hôtel pourri d’abord ». Attente… jusqu’à trois jours. Il ne faut pas s’en faire, non on ne l’a pas trompé. Il faut simplement attendre que le bateau se remplisse et soit « rentable ». Faux départ, raté. Cela ne marchera pas. Voir ailleurs. Où ? A la plage de Labadie. Petit bateau confortable de vingt personnes. Traversée exceptionnelle… Faut-il se méfier ? Le journaliste ne le doit pas. Il doit rester caché dans une maison, avec effectivement vingt personnes. Visite du capitaine, qui les quitte à une heure du matin. Quatre jour de « taule » avec des « cafards affectueux ». Un bateau part à Saint-Michel. Alors direction Saint-Michel. On file tout de suite pour éviter les « flics ». Et pour leur échapper, il faudra se cacher sur une île déserte, l’Île aux rats : « Pas d’arbres, des buissons et du sable ». Les amis boat people chantent des chants populaires pour attirer la chance. Comme c’est beau, Chauvel retire ses appareils de leur sac poubelle protecteur et prend des photos. Une journée, rien. Les candidats à la traversée se donnent du courage en se rappelant la dictature et la misère. Troisième jour, rien : « Ça fait maintenant trois jours que je suis comme un con sur cette Île aux rats qui porte bien son nom : deux fois je me suis réveillé avec une de ces charmantes bêtes sur le ventre. » Le quatrième jour se lève : miracle ! Voici une grosse barque tirée par une plus petite, celle de pêcheurs. La grand barque est une « ruine de six ou sept mètres de long, qui n’est même pas pontée ». Et les candidats sont soixante. Y monter à tant est un suicide.

Poulet Ju Ju…

Mais le capitaine a sacrifié un poulet et payé un « prêtre » pour le Ju Ju, une sorte de puissance protectrice. Grâce au Ju Ju, « maintenant, on sera invisibles grâce à deux orages qui nous suivront en nous donnant du bon vent et les coastguards ne nous verrons pas ». Un « second » du capitaine, dans l’eau, sort une tête de mort moussue. Très bon signe… Chauvet « reste pétrifié ». Enfin, à six heures du matin, on rassemble les passagers, sans bruit, pour embarquer vingt cinq personnes et non les soixante sur l’île. Très vite, c’est la pagaille : « Hurlements, engueulades, coups de bâton, menaces de machette… le bordel intégral ». Finalement le bateau part, mais avec combien de passagers ? : « les plats-bords sont à cinquante centimètres de l’eau. On est quarante-quatre. »

Rafiot de la Méduse

Tout de suite la houle, le bateau qui tangue. Le bateau longe la côte vers l’Île de la Tortue. Grand beau temps, très chaud, peu de vent pour soulager la suée. Mal de mer : soulagement des estomacs en se penchant sur les bords. Un gros voilier a aperçut la barcasse et fait route vers elle, se met bord à bord. Selon le capitaine, ce sont les « mafiosos ». Des pirates : « Ils veulent notre argent, des cigarettes, notre nourriture et nos femmes ! » Mais les pirates renoncent, effrayés par le nombre qui dispose de machettes, sans avoir vu le « Blanc » à qui on avait demandé de se cacher, sinon il était bon pour l’enlèvement et la rançon.

Clichés sauvés

La nuit tombe ainsi que le froid. Tous sont mal en point, plus particulièrement les mamans et leurs petits, des bébés. Il manque deux personnes, « deux personnes qui dormaient sur la plage arrière, tombées pendant leur sommeil ». Lamentations et prières. Plus tard, on croise un bateau de pêche, pas belliqueux. Chauvet demande à son capitaine de remettre un paquet de pellicules à l’Hôtel du roi Christophe avec 50 dollars à la clé. Plus tard, Chauvet apprend que le paquet a été remis le surlendemain et que les films se sont retrouvés au bureau de Newsweek, « à temps pour le bouclage ».

Les récifs

Troisième soir : un ciel d’encre, la mer se creuse, « le bateau fait un laborieux demi-tour, trop lourd, gouvernail pas adapté ». Échange de regard entre Chauvet et le capitaine : « On s’est compris. On n’y arrivera pas. C’est drôle comme les choses se sont inversées. Tous les espoirs sont maintenant sur cette terre qu’ils fuyaient, il y a deux jours. » Le salut, quel serait-il ? De trouver une crique protectrice. Le bateau manœuvre de manière désespérée pour longer la côte. « Il est onze heures du soir. La pluie, le vent, et la mer sont devenus fous. On se fracasse sur les récifs ». Voilà que le mât se brise et que dans sa chute il emporte des malheureux. Il faut dire que sur le bateau, à part le « Blanc », personne ne sait nager. Miracle, c’est le récif. Chauvel qui avait sauté du bateau a pied. Il appelle les autres. L’eau se calme. On parvient à terre… Il fait encore noir, on n’aperçoit pas le bateau dans sa totalité. Impossible de juger de son état. Quelqu’un crie : « L’armée arrive ! ». Tout le monde essaie de se cacher, de se « barrer », Chauvel aussi. Il piétine dans une rizière derrière un boiteux.

Le « grand » bateau

Le lendemain Chauvel est repéré par l’armée. Trois jours de taule. Il est libéré par un « commandant très aimable » qui lui rend son passeport et le dit « en forme », c’est-à-dire « en règle ». Il est libre. Sur les 44, il ne retrouve que 14 passagers, dont une mère et un bébé qu’il a sauvés de la noyade. Le reportage ? Raté. Sauf photos de tempête. Retour à l’Hôtel du roi Christophe. Un filou, un certain Jonas, lui propose un autre départ de boat people. Ce serait un gros bateau ! A moteur, avec 400 passagers. Chauvet fait semblant d’y croire.

21h30. Baie Acul. Un bateau. Au moins il existe. Évidemment le bateau n’a pas de moteur : « J’évalue le bateau à 25 ou 30 pieds ». Et c’est à la godille qu’on appareille… A l’avant, deux jeunes, deux étudiants qui parlent français : « Mes étudiants m’expliquent que, faisant partie de mouvements politiques, ils fuient la pression des militaires et qu’ils veulent reprendre une vie normale à Miami avant de recommencer la lutte dans leur pays. » Lorsqu’il fait jour, Chauvet s’aperçoit de la gravité de la situation : « Le pont est chargé à couler de corps enchevêtrés. La plupart malades. C’est le radeau de la Méduse. » Six heures pour faire trois milles, alors qu’il reste mille kilomètres pour atteindre Miami.

Esclavage volontaire

Cela, c’est le pont. Mais en dessous ? Une sorte de cale : des corps entassés dans l’ombre, dans une chaleur et une puanteur absolues : dégueulis, et autres déjections. Il fait des photos : « ce que j’entrevois à travers les éclairs de mon flash me fait penser aux histoires de transport d’esclaves. Ces pauvres gens, cinq cents ans après, se sont réunis dans les mêmes conditions que leurs ancêtres ; esclaves de leurs conditions, ils redeviennent des esclaves volontaires, pour fuir vers la liberté. » Mais un chant s’élève des corps malades et souillés, le chant du fond, lequel atteint ceux du haut, qui se mettent aussi à chanter. 11h00, matin du 29 décembre 1991. Le vent tombe, le bateau se traîne entre la côte haïtienne et l’Île de la Tortue. Cap à l’ouest. Les gens mangent, mais ils restituent à la mer.

Doutes de Chauvet et déontologie en pleine mer : « Ombre plus claire parmi les ombres, je pense à leurs espoirs, si forts, si palpables, à la conquête de la liberté. Pour moi, c’est différent. Je m’invente une fidélité et n’en démords pas : raconter l’histoire des boat people »

Les coastguards

Vent fort, vent dangereux. Tout le monde doit se rendre en bas, le lest est humain pour ce bateau. Le vent pousse le bateau : « La tension est montée d’un cran. La côte rassurante n’est plus là. Un avion Falcon jet passe et survole le petit navire. Le jet repasse. Bande rouge des coastguards sur la carlingue. Les boat people sont heureux, ils chantent Miami. Ils demandent à Chauvet de convaincre les coastguards de les garder à Miami. Ce sont des travailleurs, des gens sérieux.

A l’horizon apparaît un bateau qui arrive à grande vitesse. C’est un hydroglisseur des coastguards. Une femme en uniforme, s’adresse à eux avec un porte-voix. Elle repère Chauvet. Qui est-il ? « Ah, journaliste pour Newsweek, tant mieux, vous étiez porté disparu ! » Puis elle explique qu’un bateau sera là dans huit heures. Joie, euphorie, tam-tam avec les seaux. Un hélicoptère Dauphin, orange les survole. Un peu avant la nuit l’hydroglisseur reparaît, qui les suit un certain temps puis les quitte. Un puissant phare perce la nuit, c’est le bateau dont la femme leur avait parlé.

Déontologie encore : Chauvet est tiraillé. Rester, aller avec les gardes-côtes ? : « Je suis partagé […] J’aurais bien été jusqu’au bout. En même temps, je pense qu’on y serait pas arrivé sans casse. » Les boat-people sont embarqués, alors pourquoi rester sur le rafiot ? Après trois heures de va-et-vient avec zodiacs, le transfert se termine. Chauvet « salue au passage le dangereux travail des gardes-côtes américains, qui, dans l’anonymat, sauvent des milliers d’Haïtiens d’une mort quasi certaine ». Le bateau déserté tangue, les coastguards y mettent le feu pour éviter les collisions. Le lendemain, transfert sur un plus gros bateau à destination de Guantanamo.

La peur de rater un ailleurs

De retour, à Paris, après Haïti, Chauvet résume son travail journalistique : « J’ai bougé, sans arrêt, dans une quête instinctive d’émotions. Nomade dans ce désert d’indifférence, j’ai inventé mes oasis, mes actes. A coup d’instinct et d’intuition, j’ai fabriqué mes croyances. Avec toujours cette impression d’écœurement, cette peur de rater quelque chose ailleurs, d’être en dehors du coup, d’être à l’arrière comme un planqué. L’inutilité de se sentir jeune et fort… pour marcher dans les rues de Paris, regarder les boutiques […] »

1994, LA TCHÉTCHÉNIE

"La cage d’escalier au graffiti"

Groznyï. Une cage d’escalier. Sur le mur carbonisé de cette cage, deux phrases de russe, gravées : « Mon Dieu, pardonne-nous pour ce que nous avons fait ! Mais surtout pardonne-nous pour ce que nous allons faire ! » Dans la cage d’escalier, extrême puanteur : « corps gonflé de ce qui a du être une femme ». Après cela le traducteur de Chauvel reste muet. Ils sortent de l’escalier. Dehors, c’est l’enfer. Un bruit constant sature les oreilles. Désespoir de Chauvel : « Enfin une guerre qui m’a donné envie d’arrêter. » Pourquoi ? Parce qu’il y a des morts partout, disloqués, grotesques :

« On dirait qu’ils sont tombés du ciel, une pluie d’hommes descendus des nuages dans la nuit. Peut-être dormaient-ils là-haut et, réveillés en sursaut, ont-ils dégringolé ? Il y en a tant que j’ai l’impression qu’il faut faire un rapport, plutôt que des photos. »

Enrôlement : la fête à la mairie

Jonchées de Russes. Même les Tchétchènes « semblent étonnés de leur succès ». Les jeunes russes ont été embrigadés et envoyés au casse-pipe. L’un d’eux a raconté son aventure : on a prévenu tous les jeunes, de son village, qu’il y avait un bal organisé à la mairie de la ville la plus proche ; tous les jeunes mis sur leur trente-et-un se promettent une belle fête. Erreur ! Rafle générale et départ pour la Tchétchénie… Chair à canon. Chauvel est arrivé, il y a deux jours, de Nazran, Ingouchie.

Il suit un petit groupe de combattants tchétchènes, dont son traducteur, dentiste dans le civil. Chauvel se sent l’âme d’un combattant avec eux, car il paraît qu’il n’y a pas de journaliste dans la ville hormis Isabelle Astigarraga de l’AFP, qu’il ne sera pas amené à rencontrer. Chauvel redoutait les Russes en Afghanistan, mais il semble qu’ils ne dominent pas la situation. Repas en cercle, autour d’un feu, sur un trottoir défoncé. Infirmières et enfants de course (qui jouent les courriers entre les groupes, seule « radio » tchétchène) y participent.

Feu de camp avant la fin du monde

Mais à minuit, tout commence. Bombardement massif qui fait entrer la ville en éruption. Eclairs blancs et rouges, voitures projetées en l’air, immeubles qui ont l’air d’imploser. Tonnerre, hurlement des blessés et des mourants. Chauvel, dénigrant la photo dans une réflexion fugace, estime que ses appareils ne captent pas autant que son cerveau… Une main vigoureuse l’empoigne, l’entraîne dans un sous-sol où sont rassemblés des valides, des blessés, des mourants, des morts. Il est assourdi et s’aperçoit que le tonnerre l’oblige à ouvrir la bouche pour protéger ses tympans de l’effet de la compression. Il comprend pourquoi il a vu tant de personnes autour de lui garder la bouche ouverte. Aslan son traducteur le considère comme un vrai Tchétchène désormais : « Tu as la bouche ouverte, mais muette. » Il le somme de tout prendre en photo (« Bombarde la France de notre histoire. Fais des dégâts ! ») pour être un vrai patriote. Un chef apparaît dans la cave, c’est un commandant. Il dit quelques mots et tout ce qui peut se lever se lève.

Bombardements et tanks

C’est l’attaque. Dehors la ville est en feu, le ciel est « une hémorragie, comme un reflet à l’envers du sang des morts ». Plus de rues ou presque, que des gravas. Il faut zigzaguer d’un côté à l’autre des rues pour éviter les projectiles. Obsession de Chauvel : ne pas perdre ses appareils photo. Ils courent plus vite que la peur si bien que les bombardements sont derrière eux, maintenant.

Laissez passer les tanks !

Les tanks ! Les Tchétchènes ont l’ordre de se cacher et de les laisser s’avancer. Puis lorsque le dernier est passé, les roquettes anti-tanks fusent de partout. Rafales de fusil d’assaut des compagnons de Chauvel également. Les soldats russes sont affolés, ils fuient et se font tuer à bout portant. Doutes encore : « Je fais des photos idiotes puisque mes pellicules ne voient pas ce que je vois. » La bataille dure jusqu’au petit jour : « le silence prend possession de la ville ».

Les doutes du reporter

Les Tchétchènes après saluts, embrassades, joie d’être vivants ou seulement blessés récupèrent des armes et leurs morts. Chauvel suit ses compagnons plusieurs jours, jours de guerre à nouveau. Doutes du journaliste : "Mon appareil photo, mécanique, traduit et cadre ce que je vois mais n’enregistre pas cette hébétude. Je prends des notes"… Chauvel estime qu’il doit envoyer ses films et pour cela il doit traverser le pont Most, sur la Sonja, entre le centre-ville et la périphérie. Or ce pont est la cible des chars et de tous les snipers possibles : « C’est le seul passage, une roulette russe en bitume […] ». A Paris, on lui demandera pourquoi il empruntait ce pont si dangereux et surtout à quoi il pensait : « [Je pensais] à l’autre bout du pont. »

La caméra DV : l’image animée est sensorielle

De l’autre côté du pont : trois équipes de télévision qui filment la ville au téléobjectif sur pied, avec leurs journalistes qui posent devant. Arrière-plan des fumées sur la ville, conférant un aspect d’ « authenticité ». Il leur confie ses films à envoyer via Moscou à Paris. On lui prête une caméra DV. Réflexion journalistique : « Cette caméra est une forme de renaissance. Je passe de la photo muette à l’image réelle, une vraie mutation. On va pouvoir entendre la stupeur de cette ville et la mienne […] Le documentaire donne le temps de rapporter et permet de rendre compte du point de vue de ceux qu’on écoute […] »

Les fléchettes

Chauvel filme la traversée du pont au son de son souffle et des tirs. Il enregistre la respiration des combattants mais aussi celles des civils russes retraités. La ville leur avait été recommandée pour le repos et le bien-être. Les civils tchétchènes ainsi que les russes « entrent dans la caméra, surtout leurs yeux horrifiés, fous, fous, furieux ». Il traverse une rue et des personnes qui le précèdent tombent, comme ça, mais sans bruit d’explosion. Ils saignent par des « centaines de trous ». Il comprend : « bombes à fléchettes. Elles explosent en hauteur et libèrent des petits containers qui eux-mêmes libèrent des milliers de petites fléchettes en acier. Antipersonnel ça s’appelle ; interdit par la convention de Genève. »

Napoléon !

Il a perdu son groupe parce qu’il s’est arrêté à contempler les tristes fléchettes. Seul devant l’entrée d’un immeuble en ruine. Il s’enfonce dans le bâtiment, cherche une pièce sans fenêtre et trouve « des toilettes dégueulasses ». Il s’accroupit, la tête dans les épaules, bras repliés dessus. Fœtus. Mais l’immeuble est touché plusieurs fois. Il se roule en boule par terre à cause de la peur. Une drôle d’odeur lui pique le nez : « Les gaz ! » Il sort, traverse l’avenue en courant. Plus d’une heure pour trouver des êtres vivants. « Napoléon ! » C’est lui qu’on appelle ainsi. Il avait dit que sa mère “Antonia Luciani" était corse. « Et comme Napoléon avait été le vainqueur des Russes (interprétation incomplète mais bon) [il est] Napoléon l’ami, le tueur de Russes […] ils étaient émerveillés. »

Heidi, la rousse

Un jeune combattant s’approche de lui et lui fait comprendre qu’il y a d’autres photographes plus loin. Il suit l’homme vers un autre immeuble, dans un parking souterrain, hôpital improvisé. Il y découvre Heidi Bradner, américaine d’Alaska, belle rousse, indépendante. Ils échangent jusqu’au jour. Les Tchétchènes la connaissent bien, sont respectueux avec elle. Au matin, reprise des combats. Il lui offre son casque. Ils espèrent se revoir le soir.

Endormir le jeune russe mort

Cela recommence. Ruines, morts, ciel chargé de fumées noire. Il apprend que Groznyï veut dire « terrible » : « Ça pue, ça siffle, ça claque, ça explose. […] Des photos, j’en fais jusqu’à l’écœurement. » Désespoir qui rend fou. Il découvre un jeune russe mort : « Je me mets à lui parler comme à un enfant pour le rassurer et l’aider à trouver le sommeil.[…] Je me penche sur lui. J’ai l’impression de l’entendre, comme on entend la mer dans les coquillages. Je m’endors à côté de lui. » Le froid réveille Chauvel, il prend les papiers du soldat pour les remettre à la famille – si possible – le recouvre d’un tissu qui traîne.

Filmer, filmer, filmer...

Il se lance vers des Tchétchènes, portant leurs morts. Cette guerre est atroce. Il se demande s’il va y survivre. Il ne s’était jamais posé cette question dans ses « campagnes » précédentes. Puis il est atteint d’une sorte de calme, il croit faire corps avec cette armée d’hommes douloureux et en danger. S’ils font le sacrifice de leur vie, il est prêt à le faire lui aussi. Ataraxie ? « Je filme, seul moyen de raconter ce que je sens. La photo ne me suffit plus. Je divorce d’elle, torts partagés […] Ils tirent, je cadre, ils courent, je décadre. Filmer, filmer, filmer. »

Out of Africa

Le soir retrouvailles avec Heidi dans la maison d’un commandant : des œufs à manger. C’est si bon, cela représente le bonheur absolu selon Chauvel. Trois jours de discussion avec Heidi, il prend soin d’elle dans un beau souvenir cinématographique : « […] elle essaie de se coiffer. Elle n’y arrive pas, ses cheveux sont trop sales et emmêlés. Il y a un peu d’eau et je propose de les lui laver, en espérant qu’elle aura vu Out of Africa, la scène où Redford… [a]… lavé les cheveux de Meryl Streep […] »

Les autres photographes

Le lendemain. Il retrouve ses confrères photographes. Les meilleurs sont là, concurrence rude pour lui. Certains d’entre eux, par grandeur d’âme, continueront à photographier cette guerre, alors que les médias s’intéresseront à autre chose. Les gens d’ici font la guerre, mais eux peuvent rentrer, quand ils le veulent… Au cours d’une mission dans un quartier, Chauvel est blessé à la jambe : « quelque chose m’a tapé aux genoux. […] Un toubib constate un petit trou, un éclat de ricochet de balle. Ça fait un peu pal, je cours moins vite […] »

Les positions russes se sont figées. Les Tchétchènes ont bloqué les Russes en trois poches. Heidi a failli être tuée. Elle parlait aux habitants, tranquillement, il a fallu que Chauvel la pousse dans un immeuble. Puis c’est la séparation, chacun court dans la ville selon son instinct. Pour Chauvel, ce sera Nazran, Ingouchie, à quatre-vingts kilomètres de Groznyï. Il veut envoyer ses films et se faire soigner par la Croix rouge. Chauvel retrouve Azlan son traducteur. C’est lui qui va conduire la camionnette prêtée par un tout petit hôpital tchétchène terré dans un trou. Azlan fera des allers-retours nombreux pour transporter des médicaments nécessaires.

Évacuation sanitaire : sérum en "duty free" ?

Chauvel est accueilli dans une villa où il retrouve de "bons photographes", pas ceux de l’arrière « des cons, des frimeurs, des bidons ». L’un des bons, Alfred Yaghobzadeh est très gravement touché. Il lui faut un rapatriement sanitaire d’urgence. Le « mec du Monde, Dominique Le Guilledoux » les aide avec son téléphone satellite.

Un hélicoptère russe d’abord puis un jet venu d’Helsinki demandé par le patron de Sipa sur les instances de Chauvel. Le grand blessé est bien pris en charge. L’infirmière du jet médicalisé demande à Chauvel de monter simplement pour se faire soigner. Pendant les soins, l’avion décolle. Colère, scrupules de Chauvel. Il les a tous laissés, les copains photographes, dont Heidi, les Tchétchènes et les Russes si jeunes et si aptes à se massacrer… Le grand blessé, plaisantin, demande si les sérums injectés sont en « duty free »… Rires : « Et mon rire s’étrangle. Je serre mes films dans ma poche. Il faut que je les montre. »

Épilogue

Chauvel a toujours été soucieux de trouver « la distance juste », d’éviter "la trop belle photo [qui] peut brouiller les pistes [...] Il faut décadrer quand la photo risque d’être trop belle...[éviter] tous ces pièges de l’utilisation des images". La manipulation à tous les niveaux, rend extrêmement aiguë la manière de raconter. "Quel que soit le média […] Des faits, rien que des faits […] Mais où suis-je ? Et à qui je m’adresse ? Interpeller le plus grand nombre ? Responsabiliser ? Qui ? Pourquoi ? Tout ce que je sais, c’est qu’il faut témoigner. Ne plus jamais entendre : « On ne savait pas. »"