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Publié : 10 janvier

Le Manuel d’autodéfense intellectuelle de Sophie Mazet

{{Manuel d’autodéfense intellectuelle, de Sophie Mazet, éditions Robert Laffont, Paris, 2015}}

L’ouvrage ne comporte que quelques chapitres traitant des médias et de l’autodéfense intellectuelle qu’il convient de faire acquérir aux élèves vis-à-vis de certains médias.

THE ONION FAIT UN FLOP EN TERMINALE !

Sophie Mazet est une normalienne, agrégée d’anglais qui a découvert que ses élèves n’avaient aucune, ou quasi aucune, distance critique vis-à-vis des médias. En réaction à cet état de fait, elle a créé et elle anime un club ou atelier d’ « autodéfense intellectuelle », c’est-à-dire d’éducation critique aux médias, dans son établissement, situé en Seine-Saint-Denis.

La Grande Bretagne possède l’équivalent de notre Gorafi, The Onion, c’est-à-dire une publication médiatique en ligne proposant au lecteur des canulars grotesques, aussi gros que mensongers dans une démarche de pur humour. Sophie Mazet, en 2012, a l’idée d’évoquer l’élection présidentielle d’alors qui allait donner lieu à la réélection du président Obama, traitée par The Onion, avec l’une de ses classes de terminale,

L’un des journalistes de la rédaction avait inventé un personnage (Nate Walsh) du type « petit blanc » citadin loser, chômeur, accro à la téléréalité que les discours d’Obama étaient censés désigner et critiquer. Le faux discours d’Obama soumis aux élèves marteleait l’assurance qu’il allait gagner, mais certainement pas avec ce pauvre loser de Nate. L’article répétait de manière vraiment trop insistante le nom de ce perdant né.

Réaction de la classe de Sophie Mazet : tout le monde gobe, sauf une élève qui demande timidement si ce qu’on lui a donné à lire est vrai. Pas d’esprit critique à bon escient sur ce texte pour des élèves qui par ailleurs en étaient capables… Sophie Mazet, en pleine lecture de l’ouvrage de Noam Chomsky, La Fabrique du consentement, en retient une idée force : « Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle. »

L’atelier de « défense intellectuelle » sert donc à développer un esprit critique, afin de sauver la démocratie et la liberté d’expression plurielle non haineuse ou soupçonneuse, c’est-à-dire « complotiste » comme les sociologues et les journalistes dotés d’une solide éthique personelle et professionnelle nomment cela.

QU’EST-CE QUE L’AUDIMAT ?

Comment les médias télévisuels peuvent-ils savoir combien de téléspectateurs les ont regardés et de quelle manière ? En fait l’audimat relève du médiamat, en France, ce qui ne renseigne pas mieux sur ce que c’est. En fait, c’est le CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) qui en donne la définition : c’est un système appuyé sur un panel de foyers familiaux (soient 5000 foyers formant environ 11600 individus) considérés comme représentatifs de toute la population française.

Un « audimètre » fourni évalue les émissions regardées. Chaque membre des foyers inscrits au panel appuie sur un bouton individuel pour indiquer le nombre des spectateurs de l’émission regardée, la durée du visionnage par chacun.

Quel est le but de cette mesure ? Fixer les prix des insertions publicitaires des annonceurs et, sur les chaînes publiques, mesurer combien de personnes ont regardé une émission pour en fixer la valeur programmatique (la garder, ou la remplacer par autre chose s’il n’y a pas assez d’audience).

Un audimat équitable ?

Est-ce efficace en matière d’attention du spectateur ? Non, celui-ci peut appuyer sur le bouton de son boîtier, mais peut très bien faire autre chose dans la pièce que « regarder » l’écran.
Lorsqu’un président de la République effectue une allocution sur une chaîne, le médiamètre évoque dans les 7,5 à 8 millions de spectateurs. La presse, en fonction de sa ligne éditoriale – de sa position politique, pour être plus clair – va commenter de manière différente ces allocutions : ce qui a été le cas par le Figaro et Le Monde en 2013 et 2014 sous la présidence Hollande.

Petit problème éthique sur le panel…

Les foyers subissant la médiamétrie avec un boîtier à utiliser régulièrement l’acceptent par des compensations : un remboursement de leur taxe audiovisuelle et des chéques cadeaux. Par ailleurs, les panélisés le sont pour 4 ans, mais certains le restent sur 10 ans. Si l’on considère que la médiamétrie est une forme de sondage, est-il équitable de garder le même panel pendant 4 ans, quand ce n’est pas plus ? Cela correspondrait à un sondeur qui effectue son sondage tous les ans sur les mêmes personnes. L’audimat n’est pas aussi « révélateur », d’autant qu’il relève du direct alors qu’on est passé au replay et aux programmes sur réseaux.

Qui est-ce qui paye ?

Les chiffres de médiamétrie ont pour but de fournir à la chaîne qui diffuse des programmes le prix de la minute de publicité qui entrecoupe ou qui introduit et clôt ledit programme. Une contrainte financière est exercée, de ce fait, sur les chaînes et leurs grilles de programmes. En 2013, selon Sophie Mazet, la publicité en domaine médiatique s’est élevée à 11 milliard. Ce qui fait : 167€ an/habitant en France. Ainsi Coca-Cola ou Bouygues, par exemple, sont en recherche de temps publicitaire sur les médias audiovisuels ou d’espace publicitaire dans la presse, papier ou numérique.

Le consommateur de média paye deux fois : l’augmentation des produits en vente à cause de leur budget publicitaire souvent exorbitant, et la redevance audiovisuelle, laquelle augmente s’il n’y a pas assez de publicités, notamment dans les programmes de soirée des télévisions publiques. Et la redevance est à payer que l’on consomme ou non des programmes médiatiques. Cela renvoie, de manière avérée et sans cynisme, à la comparaison par Patrick Lelay de la publicité Coca-Cola sur TF1, à un « temps de cerveau humain disponible », lequel n’est rien d’autre que du temps d’attention manipulé publicitairement, journalier.

L’INFORMATION DIVERTISSEMENT (INFOTAINMENT)

Les programmations audiovisuelles, depuis plusieurs décennies, sont un curieux mélange d’information et de divertissement souvent de très basse qualité. Le problème est que la part de divertissement entraîne un abaissement de l’information dans ce genre de programme : une information est bonne quand elle offre, dans l’idéal, du nouveau, sous la forme de conflit ou de scandale, survenant à des « people », dans une dramatisation simpliste et courte, de la manière la plus audiovisuelle (gros plans visage, gestes réflexes). Un appel n’est pas fait à la raison, mais d’abord à l’émotion. Ce type d’information peut quitter l’infotainment et débarquer dans le JT.

Sophie Mazet évoque le « Nabillagate » : une jeune femme, issue de la téléréalité et possédant une célébrité qui n’est fondée sur absolument rien, a essayé de poignarder son compagnon. L’ « information » ne se limite pas à une diffusion dans les magazines people, elle passe au JT et même dans L’Express ou le Figaro. iTélé a, en revanche, anglé l’affaire de manière sociologique amenant le spectateur à s’interroger sur l’intérêt des faits et gestes de la personne en question.

EXPERTS EN EXPERTISE…

Les médias, notamment audiovisuels, relèvent d’une industrie, et sont victimes comme ce type d’activité économique, du manque de temps des journalistes, du manque d’expertise ou de documentation pour traiter au mieux une information. Il peut survenir des événements graves et complexes devant lesquels les journalistes sont démunis, aussi doivent-ils avoir recours à des experts ou des « spécialistes ». Mais à bien y regarder, dans certaines émissions, en plateau, ce sont toujours les mêmes qui sont invités pour débrouiller l’écheveau du fait complexe.

Pourquoi ? Quand il s’agit d’économie, sujet ardu pour le spectateur, l’expert doit avoir des qualités impératives : Il est efficace (concision, clarté), il est disponible (il est donc parisien ou proche pour être mobilisable en peu de temps), et il est orthodoxe, c’est-à-dire qu’il est néo-libéral, même si ce n’est qu’un peu. De plus, les experts représentent des grandes écoles (Sciens Po, École normale supérieure, Polytechnique, professorat médical éminent). Mathias Reymond, maître de conférences en sciences économiques, évoqué par Sophie Mazet estime qu’un économiste comme Jean Tirole, Prix Nobel d’économie en 2014, parce que résidant à Toulouse et peut-être pas assez dans les rails de la bonne pensée et dans la brièveté du discours n’a jamais été invité par la télévision.

Dans le cas d’événements survenant en banlieue parisienne, ou autre, relevant de l’« émeute », la télévision suit un schéma type : les chiffres d’arrestation, de dégâts, des interviews d’habitants, de commerçants de la cité affligés par ce qui s’est passé. Mais aucune autre voix pour éclairer le spectateur sur les causes de l’événement, comme les gens chargés des jeunes dans les cités (bénévoles ou coaches d’associations sportives, culturelles, éventuellement professeurs des établissements liés à la cité).

« ON NOUS CACHE TOUT, ON NOUS DIT RIEN ! » : LE COMPLOTISME

Qu’est-ce que le complot ou la conspiration ?

Le complot est le fait de chercher à nuire, en groupe secret, à un, à des individus ou bien à une ou des institutions. Dans quel but ? : retourner la situation en sa faveur. Quelles sont les méthodes de la conspiration ? Manipuler l’information concernant une situation, falsifier des documents, ou alors, et c’est très grave, recourir à l’enlèvement, voire au meurtre.

Exemples historiques de complots : la falsification politique de la dépêche d’Ems, qui a donné lieu en 1870 au conflit entre la France et la Prusse. La France craignait la puissance prussienne, d’autant plus que le trône espagnol, frontalier avec la France, était vacant et que le prétendant était un Allemand. La France, via la diplomatie, obtint le retrait du prétendant dangereux. Cependant, le chancelier Bismarck, chargé de la rédaction de l’accord destiné à la France, manipula la dépêche, du point de vue du vocabulaire et du ton. La France interpréta mal ladite dépêche d’Ems – ce qui était voulu – et déclara la guerre. On parle aussi de cabale quand la conspiration est dirigée vers une personne. C’était le cas sous l’Ancien régime, mais on a vu le cas au XXe siècle avec l’affaire Dreyfus qui a dégénéré en affaire d’état.

Existe-t-il un complot massif ?

Des complots anciens, que certains prennent comme preuves de l’existence actuelle d’hommes au pouvoir exceptionnels, impossibles, donnent lieu à des groupes de pensée irrationnels et paranoïaques. Véronique Campion-Vincent parle de méga-complot. La théorie du méga-complot repose sur l’idée qu’il existe un groupe de personnes puissantes et influentes initiées à des secrets susceptibles de permettre la possession du monde. Les personnes persuadées de cela sont appelées complotistes et sont en guerre contre ce qu’on peut appeler des comploteurs.

Les complotistes, du fait de l’irrationalité de leur pensée, estiment que des événements, des situations apparemment sans lien, sont cependant liées car voulues par les comploteurs initiés au Mal, la possession du monde. Les événements en question sont disparates et parfois farfelus : les comploteurs ont décidé de l’assassinat des Kennedy, d’Elvis Presley.

Mais l’événement déclencheur du grand complot est la Révolution française, qui serait de nature juive et maçonnique. Pourquoi ? Les Juifs auraient voulu détruire la Chrétienté en mettant le Christ à mort (dans l’antiquité romaine), les francs-maçons seraient des incroyants portés sur les manipulations d’argent et l’échange de services au plus haut degré des États, voire supérieur au États.

Les indices du complotisme : comment le repérer ?

La création de l’idée d’un complot est rapide. Sophie Mazet donne l’exemple du 7 janvier 2015, l’attaque contre la rédaction de Charlie Hebdo. Les premiers discours complotistes prennent corps l’après-midi même de l’assassinat. Ils se propagent via les réseaux sociaux. Ces discours sont le fait de complotistes, mais aussi de personnes de bonne foi qui ne réfléchissent pas à la portée des messages qu’elles reçoivent et répercutent l’information problématique autour d’elles.

Un complotiste connu pour avoir répandu des contre-vérités sur le 11 Septembre, a établi une similitude entre ce 7 janvier 2015 et l’attaque du centre des affaires new-yorkais. L’argument : À qui profite le crime ?

Toujours à ceux qui ont été touchés par l’attentat et qui en tirent des bénéfices. La pitié qu’ils inspirent et le soutien de l’opinion que cela leur apporte. Donc ceux qui ont été touchés par l’attentat sont ceux-là même qui l’ont déclenché contre leurs propres concitoyens, à savoir les démocraties, lesquelles seraient manipulées par un groupe d’hommes qui dirigent le monde, en trompant les chefs d’État.

Le complotisme se repère aussi par le doute systématique. Non pas le doute philosophique, qui défait la réalité, pour l’étudier dans sa composition et la rebâtir, mais le doute absolu de ce qu’avance l’autre. Au contraire, le complotiste estime n’avoir rien à prouver puisque le complot est et ne peut qu’être.

Il y a souvent un système argumentatif qui repose sur des similitudes qui ne sont pas là « par hasard »… (passeport d’un des attaquants des tours du quartier d’affaires, carte d’identité d’un des attaquants de la rédaction de Charlie Hebdo retrouvés facilement car déposés sur les lieux par les comploteurs).

Parfois, le complotiste a recours à l’argument d’autorité. Ainsi, pour le 11 Septembre, deux groupes d’experts sont indiqués : « Architectes et Ingénieurs pour la vérité sur le 11 Septembre » (pour l’affaissement des tours du centre des affaires après les crashes d’avions) et Pilotes pour la vérité sur le 11 Septembre (interprétation des boites noires) et un prix Nobel. Mais les architectes en question n’avaient pas les données sur les structures des tours ou étaient architectes d’intérieurs ; quant aux pilotes, ils n’avaient pas de logiciel spécial permettant de décrypter des boites noires. Et le prix Nobel n’était autre que Dario Fo, un dramaturge.

Le complotiste demande à son interlocuteur de donner lui-même la preuve qu’il n’y a pas complot. Il s’agit d’un dialogue impossible. Le complotiste n’est pas capable d’entendre les arguments structurés de l’autre, car dans le processus paranoïaque du doute absolu, l’autre ne peut pas être soucieux de la vérité. Soit il fait partie du complot, soit il ignore l’existence du complot et il est un niais.

Attentions aux lézards, maîtres du monde… !

Les complotistes évoquent la responsabilité et la présence de services secrets dans les démocraties, par ailleurs aux mains des comploteurs initiés et illuminés. L’argument est difficilement contestable, de tels services existant dans les États pour se protéger les uns des autres et agissant dans le secret effectivement. Mais il est impossible que les services secrets d’un État soient responsables d’un attentat sur leur propre sol et contre leurs propres ressortissants.

Par ailleurs, des arguments avancés dérivent d’éléments de la culture populaire : le film Tomb Raider, le Da Vinci code (de Dan Brown), la société secrète des Illuminati. Les Illuminati était soit un mouvement religieux espagnol du XVIe, soit un cercle philosophique plus ou moins secret de Bavière, fortement inspiré par la franc-maçonnerie. Ce cercle Bavarois a été démantelé et n’a duré que dix ans, mais nombre de personnes croient qu’il existe toujours et s’est étoffé considérablement pour exercer une emprise mondiale.

Certains pensent que les Illuminati sont des satanistes, qu’ils cherchent à invoquer les forces du Mal contre l’humanité, d’autres estiment que ce sont des extra-terrestres lézardiens. Dans ce dernier cas, il s’agit plus que d’ésotérisme, ou de basculement dans le conte ou la légende, il s’agit d’irrationalité. Des vidéos sur l’Internet permettentraient de voir certains d’entre eux dont les yeux sont exorbités et rouges. Le « photoshopage » est ridiculement évident.

La force des images subliminales

Les complotistes estiment que les citoyens basiques que nous sommes ne se rendent pas compte de l’existence des Illuminati ou des comploteurs malfaisants dans la mesure où ceux-ci recourent au phénomène de l’image subliminale (inférieure au seuil de la conscience). Mais d’où ont-ils tiré cela ? De deux événements historiques :

- Dans les années 1950, un certain James Vicary aurait fait diffuser dans des cinémas au sein de films de fiction destinés au grand public un montage manipulatoire : l’intercalation entre certains photogrammes, de photogrammes de « trois millièmes de seconde » totalement imperceptibles par le cerveau conscient mais accessibles à son inconscient. L’objet de ces images « inconscientisées » ? : de la publicité pour Coca-Cola, des pop-corn ou n’importe quoi d’autre. Cela repose-t-il sur un fait scientifique ? Pas du tout, les tests effectués sur des personnes auxquelles étaient projetées des images soi-disant inconscientisantes ont révélé que les cobayes humains n’avaient pas du tout subi d’influence. Pourtant l’idée s’est répandue et les complotistes estiment la sublimination comme une arme dont usent des comploteurs sur les médias.

Sophie Mazet rapporte deux faits :

1/ Les complotistes ont remarqué l’existence sur les billets de banque européens d’une phrase microscopique (issue d’une déclaration de Maurice Schumann, 1950, à valeur d’anti-contrefaçon) concernant la réalisation d’une Europe solidaire pour les peuples qui la composent. Selon les complotistes, ce n’est pas un vœu de réussite de l’Europe, mais une preuve de la solidarité des comploteurs meneurs d’une Europe volée à ses peuples et à ses dirigeants dépassés.

2/ Il a été étudié par des historiens (suite à la la déclassification de documents confidentiels américains portant les opérations Ultra, Artichoke, et Bluebird ) qu’il a été a opéré sur des agents secrets l’administration de forte dose de LSD inconnu alors pour ses effets dévastateurs sur le cerveau. Ces personnes « programmées » ont sombré dans la folie, quand elles ne se sont pas suicidées. Informés de ces pratiques, évidemment abandonnées, les complotistes estiment qu’elles ont toujours cours…

En fait, les affaires d’espionnage, les coups d’état instituant des dictatures ont existé jusqu’au XXe siècle, et surviennent encore, au XXIe siècle. Mais les faits d’actualité touchant certains événements survenant dans des États, dans le monde, ne peuvent pas être interprétés comme les agissements d’un petit groupe de personnes douées de pouvoirs extraordinaires, ayant la mainmise sur les peuples, sur la planète et leur destin.

Pourquoi les complotistes accusent-ils systématiquement certains groupes ?

Un préjugé ancien fait que des extrémistes s’en prennent aux juifs : 2006, Bagneux, enlèvement, torture, puis meurtre du jeune Ilan Halimi ; 2014, Créteil, agression d’un couple « de confession juive ».
Le sociologue M. Wieviorka, spécialiste de l’antisémitisme, explique par trois éléments la haine des juifs : d’abord, ils seraient déicides, dans l’antiquité romaine, ensuite ils étaient confinés aux métiers d’argent dont on considérait le maniement comme sale moralement selon l’Église chrétienne et les noblesses d’anciens régimes européens ; enfin au XIXe ils étaient accusés de mener le capitalisme à des fins de domination mondiale.

Cependant aujourd’hui, les milliardaires français ne sont pas juifs, notamment Bernard Arnault ou François Pinault, et le plus souvent, selon le sociologue, la grande majorité des juifs appartenaient « à des masses plutôt misérables » autrefois ; ce qui invalide les faits de richesse dominante et relève bel et bien d’un préjugé haineux. Cela relève aussi de l’ « essentialisme », c’est-à-dire qu’on affirme que certains types de personnes ont des qualités ou des défauts qui les caractérisent absolument, qu’ils le veuillent ou non.

Google, espace annexé par les complotistes ?

Lors d’une émission télévisée, citée par le sociologue Gérald Bronner, un participant de bonne foi estimait être capable d’exercer infailliblement un esprit critique selon une pratique basique sur l’Internet : « Moi je vérifie tout […] dès que j’entends ‘’[a]ttentat […]’’, je tape ce mot sur internet et je mets à côté ‘’complot’’. » Que peut trouver cette personne en matière d’attentat sur Google ? Évidemment pas des sites où de réels comploteurs ou terroristes expliqueraient qui ils sont nommément, le détail de leur localisation, leurs procédures, ce qu’ils projettent. Mais plutôt des sites où des gens comme cette personne voient des complots partout, ce qui les renforcera dans leurs convictions, et les enfermera dans une distorsion de pensée.

Gérald Bronner estime que malgré l’offre de bonne information, il est difficile de pas tomber sur les partisans de l’existence du monstre du Loch Ness ou des interprètes des « cercles de cultures » (cercles réalisés dans des champs par des plaisantins) comme des traces d’atterrissage de soucoupes volantes. Les articles sur Nessie et les E.T s’affichent les premiers et en très grand nombre, rejetant les articles scientifiques en fin de page voire en deuxième page, et très réduits. On peut parler, sur certains sujets, de populisme informationnel sur Google.

Le complotisme est-il un penchant de l’esprit ?

Selon Sophie Mazet, le complotisme relève d’une psychologie manichéenne, où forcément, un Mal l’emporterait sur un Bien généraux, du fait de l’existence d’un groupe supérieur, secret et malfaisant. Ce manichéisme est aussi holistique : il touche tous les terrains de pensée et surtout associe tout à tout. Il ne peut y avoir un seul événement hasardeux ; il est forcément relié à un autre, et ce lien est la preuve du complot tissé entre tous les faits qui surviennent dans le domaine social.

Les comploteurs dangereux seraient des araignées qui élaborent (par l’Internet ?) une toile de liens entre tout et tout. Dans La Société de défiance (Algan et Cahuc), les Français seraient les plus soupçonneux vis-à-vis des pouvoirs et des institutions. Est-ce exact, ou un fait humain plutôt général ?

En tout cas, pour amener les élèves à l’esprit critique, il est bon de leur faire découvrir le site Conspiracy Watch ou sur le 11 Septembre, le site de Jérôme Quirant, Bastison.

Ne jamais douter de soi, ne jamais croire ce qu’avance quelqu’un dans une discussion rationnelle, refuser même cette discussion, sommer l’interlocuteur de fournir un argument que de toute façon on ne prendra pas en compte, voilà les signes repérables du conspirationiste.