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Publié : 7 janvier

La Fabrique de l’information

LES JOURNALISTES ET L’IDÉOLOGIE DE LA COMMUNICATION

Florence Aubenas, grand reporter ; Michel Benasayag, philosophe et psychanalyste
Éditions La Découverte & Syros, Paris, 1999

DEUXIEME PARTIE

La religion des faits

La presse anglo-saxonne l’a dénommée « loi des W » (Why ? Where ? When ? Who ?), les praticiens français de l’éducation aux médias l’appellent « questions cardinales » ou « quintilien ». En effet, une information n’est publiée que si elle répond à ce questionnement dès le début de l’article, ou du sujet du JT : « Qui ? a fait ou subi Quoi ?, Où ? et Quand ?, Pourquoi ? et Comment ? » Il s’agit d’une autopsie factuelle, renforcée par des chiffres, des statistiques. Le simple événement devient un fait, et les médias assurent l’enracinement du fait dans le réel par questionnement.

Mais comme l’information risque d’être contaminée par la communication, les médias s’attachent à la rigueur, en citant des noms, des dates, des faits et gestes, des dires. Mais une distorsion de la pensée a eu lieu. La méthode est devenue mode de pensée. Invoquer le réel en permanence par l’énonciation de faits, rien que de faits, a fini par produire le « goût de véritable ». Au lieu de chercher la vérité de la situation, on a cherché sa véracité : « c’est-à-dire dans quelle mesure elle peut être vérifiable par des données ». Des chiffres, des nombres abstraits, au lieu de l’analyse de la situation concrète. Le réel recule. Il est trop factualisé.

Hiver 1998, le cyclone Mitch ravage le Honduras. Les envoyés spéciaux s’y ruent et courent après les chiffres : 7000 morts. Le cyclone est « sous jauge », parfaitement circonscrit. L’évaluation à plusieurs zéros transforme le fait en événement majeur.

Mais l’émotion retombée, des organisations humanitaires, plus longtemps sur les lieux, dans un contact direct avec la population, rendent compte d’une mortalité inférieure. Les médias qui ont couvert le cyclone se mordent les doigts. Pourquoi les chiffres ont-ils été « gonflés » ? se plaignent les rédacteurs en chef. Nouveaux envoyés spéciaux : c’est que les maires ou chefs de villages ont estimé que maximiser les chiffres mortels créent chez les Occidentaux la nécessité charitable d’envoyer des médecins, des vivres, du matériel de reconstruction.

En exigeant du « tangible », de l’« indéboulonnable » l’information relève de la communication : le fait est sous contrôle, les médias contrôlent tout, les lecteurs/spectateurs doivent être impressionnés. Mais le monde « réel » est foisonnant, donc incontrôlable. La volonté d’assurer la transmission du vrai, de faits liés par un solide cause à effet, chiffrés, est une vampirisation arithmétique du monde. Le réel recule, se dérobe à la statistique, aux témoignages qui peuvent être si ce n’est faux, au moins transformés à des fins non saisies par les reporters sur l’instant.

Le monde est-il révélable ? Le mathématicien Kurt Gödel prévient que si l’on veut atteindre la complétude d’un multiple, on doit affronter des contradictions internes. L’exhaustivité est impossible.

Don Quichotte, le preux chevalier tardif de Cervantès, veut prouver à des marchands de rencontre que sa Dulcinée est la femme la plus belle de la Terre. Ceux-ci veulent bien le croire, mais la voir pour en convenir. Le Quichotte est désobligé. C’est qu’il fait de sa parole la valeur absolue, tandis que les marchands pensent que le monde est le seul absolu.

Pour eux, comme pour des journalistes, il faudrait passer en revue toutes les femmes que porte la terre et établir la comparaison avec la Dulcinée. Les marchands comme les journalistes se lancent dans l’impossible ; la parole peut tout affirmer, c’est le défaut de raisonnement du Quichotte de se reposer sur elle ; le monde, lui, gardera dans son immensité une part d’obscurité inépuisable faisant obstacle à toute certitude.

Pour nos auteurs, il est un tabou chez le journaliste : il ne dira, ni n’écrira jamais : « Je ne sais pas », « Je ne comprends pas », parce qu’il estime légitime l’explicabilité du monde. [Le Net, sa puissance de calcul, son accumulation de données en donnent l’illusion.]

Les « rédactions sont composées de différentes strates » : les journalistes de terrain, les journalistes de bureau. Les reporters sont soumis à l’enthousiasme de découvrir la nouveauté, de la chiffrer, dans la pensée « du toujours plus », « du jamais vu », d’une « course à la surenchère ». Le journaliste de bureau démontre que rien ne rompt la règle existante, que tout est prévisible, explicable, que « ce nouveau-là n’est que de l’ancien ».

Quand le journaliste est en direct à la radio ou à la télévision, à propos d’un événement peu maîtrisé, il « entortille une conviction avec une certitude », il « pioche trois éléments dans un dossier, quelques souvenirs, une dépêche qui vient de tomber ». Le reporter croit avoir découvert une nouveauté dans le monde, le journaliste de télévision corrigera l’enthousiasme du découvreur par le caractère posé de celui qui applique des grilles et des schémas, qui construit des modèles incluant l’infinité du monde.

Les auteurs, très sévères, évoquent des journalistes, « immergés dans un dossier » qui ne veulent pas accepter un bouleversement du monde. Ainsi le cas d’un rédacteur en chef qui ne croyait pas à la chute du mur de Berlin, à l’hiver 1989, malgré la diffusion de l’événement à la radio. Comme les professeurs de scolastique de la Sorbonne médiévale – très obtus face au réel – qui pensaient que lorsqu’un décalage était lisible entre leurs théories ou commentaires et le monde, c’était que le monde avait ses failles : « Ainsi va souvent le journaliste : au lieu de remettre en cause sa grille d’analyse, il a tendance à remettre en cause le réel. »

Dates fatidiques pour les schémas journalistiques

Le dictateur roumain Ceausescu vient de tomber. Ruée des envoyés spéciaux. Il faut donner la preuve que le dictateur a tué en masse pour régner. Dans l’emballement, à Timisoara, des cadavres sont présentés à la presse internationale. Une vingtaine. Tirés d’une fosse commune. Il est tout de suite question de milliers de victimes du dictateur. Après quelque temps, l’information tombe. Il ne s’agit pas de milliers de victimes, jetées dans d’une fosse commune dont l’implantation avait été décidée par Ceausescu. Charnier certes, mais pas celui que l’on croyait. Traumatisme des rédactions.

Deux ans plus tard, c’est la guerre du Golfe, à cause de l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein. Les journalistes ont retenu la leçon de Timisoara. Pourtant, le terrain est verrouillé par les états-majors des pays occidentaux, ils sont tenus aux comptes rendus de porte-parole militaires. Pour des raisons stratégiques, les comptes rendus n’étaient pas exacts.

Puis ce fut le conflit au Kossovo, au printemps 1999. Alors là, la presse n’allait pas « se faire avoir » ! La couverture de la guerre devient un enjeu réflexif de la presse sur elle-même. Nouveau quintilien : Qui ne doit pas être dupé par qui, à quelles fins ? À qui faire confiance ? : à la télévision de Belgrade ? À CNN ? Certaines rédactions sont désormais dotées de décrypteurs disséquant le traitement des faits ; ils occuperaient autant d’importance que les « spécialistes de certaines régions du monde ».

Le sixième sens

Un esprit critique se méfie de ce que les autres pensent mais aussi de ce qu’il pense lui-même. Il doit savoir que, demain, il peut changer d’avis. Les opinions n’existent pas en soi.

On peut estimer que les pensées sont « construites », mais qu’elles découlent de la perception. Alors, est-ce que ce nos sensations ne nous trompent pas ? Chaque époque « façonne ses perceptions normalisées qui s’incarnent en chacun de ses habitants ». Aujourd’hui, l’on ressent une sensation de rejet devant une violence faite à un prisonnier, mais non parce que l’on serait supérieur à ceux qui allaient jusqu’à « payer pour assister à une exécution capitale ».

Les « réactions physiologiques » ont changé du fait de l’évolution des idées, des luttes, des droits ; il s’est formé un « sens commun » ou « sixième sens » à partir des sensations. Les journalistes ont intégré cet impératif sensoriel dans leurs productions : exemple, celui d’un journal britannique à propos de la guerre des Malouines titrant « Dans le cul » ! pour un navire argentin coulé… Image corporelle. Ce que la neurologie appelle les « automatismes alternatifs » sont des actes réflexes partis du sensitif vers le centre nerveux central puis le système de pensée ou de conscientisation.

Il existe des « mécanismes communicants » qui permettent de savoir ce que contient un article au simple vu de ses illustrations, titraille (formes). C’est du formatage sensori-intellectuel. Même si l’audience se plaint du formatage, elle renâcle quand elle n’est pas aidée par celui-ci.

La société n’est pas « pur cortex », pure pensée critique. Imaginons qu’un média propose une « information événementielle » non « aboutie », ne menant pas à un but stéréotypé ? Ce serait là une presse qui prend le temps, trop de temps, en s’interrogeant sur elle-même. Elle ne serait pas reçue, comprise, car ne relevant pas de l’« autisme » tranquillisateur de la « forme communicationnelle ». Les journalistes renoncent à se demander comment se structure le sens commun, ils ne trouvent dans le monde que les modèles qu’ils y projettent : « Vision préconçue des choses avant le réel de la situation ».

3/ L’IDEOLOGIE DE LA COMMUNICATION
La transparence

Si on demandait aux gens ce qu’ils ont retenu du XXe siècle, ils répondraient : la communication, avant toutes les inventions géniales qui devraient être citées.

Pourtant, les idéologies « classiques » mettaient en avant le message mis en récit et non la communication. La communication se défend ! Elle dit tolérer tous les points de vue, être « pure forme que ne souillerait aucune pensée »… Ces idéologies sous-estimaient la force de la communication, puisqu’elle est la base de tout récit, son squelette comme l’a montré le structuralisme.

Mais la communication n’échappe pas au récit : quand elle raconte la fin des idéologies, elle en produit une autre. Tout est désormais dans le paraître. Face aux « reality shows » télévisuels, Deleuze disait qu’on y venait déverser ses « sales petits secrets ». Non seulement on doit tout montrer mais tout est fabriqué pour l’être. Guy Debord : « Tout ce qui apparaît est bon, et tout ce qui est bon apparaît. »

Tout individu qui se déclarerait non montrable et donc opaque est « déviant ». C’est du néo-libéralisme post-moderne et la presse qui confond ses moyens et ses buts en relève. Gare à qui refuse une interview ! C’est quelqu’un, avec gradation dans l’opacité déviante : a) Qui ne peut être joint ; b) qui se réfugie dans le mutisme ; ou c) qui dissimule par refus de parler… Il veut cacher quelque chose ! [Serait-il comploteur ?]. Les médias (écrits, télévisés) considèrent que le « Mal » existe : « empêcher un journaliste de ‘’voir’’ ». Tout doit être « transparent », tout doit discourir dans la transparence monstrative et narrative.

Comment est née la « transparence » ? Elle daterait du XVIIIe siècle français dit des Lumières, « rationaliste ou utilitariste ». Jeremy Bentham avait imaginé, à cette époque, une prison panoptique où chaque prisonnier serait visible, car se racheter vis-à-vis de la société consiste à revenir ou advenir à la transparence. La prison modèle, circulaire, avec tube central où se tiennent les gardiens, amène le toujours vu, surveillé, à un mécanisme mental de perte de son opacité. Deux cents ans plus tard, nous sommes dans la société de la transparence où les médias-communicants représentent, montrent le citoyen dans un processus constant d’identification à des modèles.

Les médias – sans aucun intérêt militant, sans aucun désir de privilégier un parti politique par rapport à un autre – sont là pour veiller à la conformité de chacun aux schémas identificatoires. Les journalistes chevaliers blancs qui y travaillent sont les seuls du métier à ne pas s’interroger sur leurs méthodes et sur leurs productions selon ces méthodes. À l’intérieur des rédactions, le reportage est devenu le genre noble. Le reportage de longue haleine qui se transforme en enquête, laquelle peut faire tomber des gens : ministres, élus, banquiers, affairistes cachés derrière des fonctions faussement vertueuses. La transparence devient la seule idéologie qui ne peut être trahie.

Chaque pays possède une aire dans laquelle le scandale peut être élaboré puis peut éclater. En France, ministre enrichi, aux USA, président marqué par un scandale sexuel (affaire Lewinski), scandale considéré comme ridicule par les Français ; appartenance au parti nazi (Allemagne, Autriche).

Mais au lieu de défaire toute opacité, la loi de la transparence potentialise chez tout citoyen l’existence de zones d’ombres, et lorsque des personnalités sont en cours de chute, ou sont tombées les audiences des médias ne s’en satisfont pas et prétendent qu’ « on leur cache tout » : plus la presse se charge de porter la lumière, plus les citoyens se plaignent que la torche illuminatrice n’est pas portée partout où il le faudrait. Division, violence autour du « visible et de l’invisible ». Mais ce qui a été rendu visible se transforme en spectacle narratif et le citoyen sent que la vraie vie se passe hors de la sienne.

Les sociologues expliquent que le spectacle narratif de la mise en transparence éloigne du réel autant le jeune de banlieue (il s’estime rejeté par le système économique et médiatique) que les acteurs puissants de la post-modernité (les patrons et les milliardaires détruisent le système écologique terrestre car ils sont prisonniers du néo-libéralisme et s’étonnent d’être rejetés par les acteurs sociaux faibles).

La transparence conduit chacun (fort comme faible du système) à l’individualisme et à la virtualité. Les autres ne sont que les figurants d’un monde ou décor spectacularisé. Ce système relationnel endommagé voit donc ses citoyens réclamer beaucoup plus de « lien » et de « communication ». Internet (« comme une caricature ») se présente comme le fournisseur de lien et de communication entre des « citoyens » devant devenir nécessairement des « internautes ». [Internaviciens ?] Mais plus chacun souhaite faire partie du « village mondial », plus il est condamné à vivre séparé du monde, sans intervention sur des « lieux réels ».

Critique spectaculaire du spectacle et ses limites

« Le monde de la communication » exulte dans la critique. Elle est « encouragée, placée aux heures de grande écoute », elle est appréciée si elle est « contestataire ». Des télévisions se décryptent dans des émissions sur le mode satirique et les journaux publient des remises en cause des médias, dont eux-mêmes. Ce mouvement auto-analytique sous forme satirique et ou critique remplace les anciennes parodies qui raillaient politiques et artistes.

Dans le rire, la place est maintenant occupée par les journalistes qui ont volé la vedette aux comiques : La critique spectaculaire est effectuée par les acteurs du spectacle eux-mêmes, selon Guy Debord.

Et le spectaculaire n’est pas déstabilisé par son autocritique : par exemple Les Guignols de Canal+ se moquaient du journal télévisé de Patrick Poivre d’Arvor et de ses invités, mais cela n’empêchait pas les spectateurs de quitter la chaîne cryptée pour suivre le vrai journal, lequel avait été légèrement décalé pour qu’on puisse passer du PPDA guignolesque au véritable.

La « World company » moquée reprenait ses droits et Canal+ encaissait le pactole (World company réelle sur le dos de France 2). C’est que Les Guignols faisaient autant partie de la structure communicationnelle que celle qu’ils semblaient analyser et critiquer.

Paradoxalement, il a été noté que plus la critique spectaculaire cognait violemment les têtes ridiculisées, plus elle était vaine. C’est qu’il existait « une complicité stérile avec le public » : « sentiment flatteur » d’être entre gens qu’on ne trompe pas, qui sont « éclairés ». Philosophiquement ou par les projecteurs ? Par ces derniers. En effet, pas de Big Brother derrière le guignol des marionettistes. Certaines personnalités de Canal+ étaient aussi moquées par des marionnettes et protestaient.

Des médias draconiens, anti-spectaculaires, contestent la critique spectaculaire du spectacle. Mais certains apparemment sérieux auraient aimé l’audience des médias spectaculaires, sauf revendication de s’inscrire en dehors du cadre d’où l’on se tient, d’où l’on tient son discours. La contestation, la critique est alors un but, une pratique, un « véritable travail ».

Le règne de l’opinion

Aujourd’hui, tout un chacun peut concevoir des idées, les exprimer grâce à une forme de liberté. La transparence vaudrait pour tout le monde, la communication devenant une « symétrie parfaite ».

En effet, la communication ne produit pas une pensée unique, mais des idées, des pensées formulées dans un monde unique. Chacun se sent capable d’opérer une critique de ce qui se déroule devant soi, mais personne ne sait la façon de changer des éléments du système énonciateur où il se trouve.

À force de produire, de se produire dans le vase clos du spectaculaire, à force de se tenir et de penser dans le purement spectaculaire, c’est-à-dire dans la communication, cette dernière a généré la « suprématie du virtuel », ou le tout virtuel : « Tout est possible, mais rien n’est réel ; alors que le réel est justement ce qui dit : tout n’est pas possible ». Le désir de toute-puissance entraîne l’impuissance.

La description d’une personne du monde de la communication se rapproche de la « psychothérapie du dépressif ». Tout se sait le plus vite possible et partout (puissance spatio-temporelle). La dépression névrotique se manifeste par les mêmes symptômes : l’impression que le monde a rétréci, qu’il est trop connu, « sans nulle part où aller ».

Le communicant se pense « investi d’une lucidité parfaite » comme le dépressif qui se pense omniscient. Ils se voient comme totalement informés des secrets de la vie. Le dépressif estime tout savoir et vit dans la certitude. Dès lors qu’une incertitude l’interroge, le désir, la curiosité, la démarche de la recherche du savoir renaissent chez lui. Le communicant a besoin de se délester de la sûreté en soi, comme le dépressif guéri.

4/ LE SIGNAL D’ALARME

Dans la société de la communication les horreurs sont attribuées au passé : les gens ignoraient ce qui se déroulait autour d’eux. Les médias continuent à fonctionner selon ce mode. Ils vivent le mythe de l’information libératoire, émancipatrice et éducative. Ces valeurs sont leur refuge : ils disent, montrent, dévoilent, et participent au monde où ils éradiquent le mal, la méchanceté et restaurent le bien et le juste.

Les journalistes des rédactions s’impliquent dans la mise au jour, dans la mise en lumière de faits de nature à prouver la centralité de l’information, la nécessité de tirer le signal d’alarme. C’est en toute sincérité que les médias s’inquiètent du devenir social des citoyens et d’eux-mêmes. La démarche médiatique vise à montrer qu’aujourd’hui fera de demain une nouveauté, une autre chose que ce qu’était hier.

Les citoyens sont susceptibles d’entrer dans une croyance en deux pans opposés : les uns recherchent l’information en continu chargée d’annoncer le moment du signal d’alarme (ne soyons pas largués, connectons-nous pour ne rien rater !), les autres fuient la surenchère, ploient sous le poids de ce qu’ils tiennent pour inutile (Infobésité, infox, ça suffit !)

Cela ne veut pas dire que l’information communicationnelle ou stéréotypée n’apporte rien : les enquêtes journalistiques ne sont souvent pas éloignées de celles des organisations de défense des droits de l’homme, elles s’attachent bien au terrain. Des médias font l’effort du « courage », du « travail » pour fournir les indications indispensables qui permettent de se repérer et agir dans les situations concrètes du monde et non pas celui de sa spectacularisation.

C’est quand ce à quoi ils donnent existence correspond à ce qui existe dans le monde que les médias acquièrent une autorité et une légitimité. Quand ils s’interrogent sur le dispositif de la spectacularisation, quand ils s’interrogent sur les tics de leur méthode qui créent une représentation et non pas une restitution du monde. Sans ignorer la possibilité de la subjectivité et de l’erreur.

Le journaliste se doit de rendre compte d’un monde multiple à des individus multiples, de « parler de choses qui ne représentent rien au sens propre du terme ». Comment ? En s’ouvrant aux pratiques sociales concrètes des citoyens et aux « brèches d’un monde non utilitariste », c’est-à-dire non néo-libéral. .