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    Publié : 20 septembre 2012

    Introduction à la médiologie

    Régis Debray, janvier 2000, PUF

    DEUXIEME PARTIE DE LA SYNTHESE

    La révolution digitale

    La généralisation en cours du traitement numérique de l’image et des sons, associée aux techniques de compression du signal, modifie l’économie audiovisuelle. La numérisation du réseau hertzien « démassifie » la réception ; on passe d’une télévision généraliste à des chaînes thématiques, interactives et individualistes ou communautaires.

    -Niveau 1  : au-delà de l’audiovisuel on peut craindre une « babélisation » de l’espace social
    - Niveau 2 : C’est au travers des réseaux que va s’exprimer l’individualisme (ego mondialisé)
    - Niveau 3 : les deux paliers précédents créent le troisième, fait d’interactions qui développent une cohérence ou une impression de cohérence dans les sociétés dites de l’information et de la communication.

    L’Ancien Testament, le Code d’Hammourabi étaient fixés dans la pierre. Mais à présent, le support électronique interactif, rend le texte malléable par tous, du fait de la possibilité de le modifier, l’amender, en accès plus ou moins direct.

    C’est alors qu’intervient le médiologue : il est concerné par les dispositifs susceptibles de modifier la perception, la cognition, la locomotion, c’est-à-dire nos pratiques dans le temps et l’espace.

    Tous-à-tous et non plus un-à-tous

    Les sociologues du début du XXe siècle imaginaient les sociétés « malléables et plastiques » ; ils ont été l’objet de sarcasmes pour cela. Le médiologue, lui, traite de « l’espace des circulations » et ne propose pas une réflexion mécaniste (une cause produit une conséquence) mais une « systémique » de type circulaire (une cause produit une conséquence qui produit une cause mais non pas de nature totalement différente de la première). Cette systémique repose sur des moyens matériels. Par prudence, le facteur technique étudié à chaque fois sera dit « condition nécessaire mais pas suffisante ».

    Les usages l’emportent

    Exemple du web : le milieu californien, imprégné par les idéaux de l’impulsion individuelle d’idées et les traditions des groupes activistes locaux s’accordent avec la multiplication des médias. Un pays décentralisé, habitué à la Civil desobedience et où l’individu se veut seul et responsable de son destin « est mieux armé qu’un pays étatiste et jacobin, la France, pour se libérer des contraintes pyramidales : les programmes de diffusion massive". Plutôt le réseau tous-vers-tous (Internet) que du un-vers-tous (les médias non interactifs). En fait le temps social détermine le temps technologique et notre milieu mental fait le tri dans l’usage des médias. Le microprocesseur, à l’origine, devait servir à diriger des missiles mais il est passé aux contacts conviviaux sur PC. La logique de l’usage prévaut sur le mode d’emploi initialement fourni par les programmateurs. Le défaut des techno-utopistes et les déboires des technocrates proviendraient d’une surestimation du médium par rapport au « milieu ».

    L’être humain sait que son existence physique est inséparable de son environnement naturel. Il lui faut donc prendre conscience que son existence psychique est inséparable de son environnement d’objets, autrement dit son technosystème. Un milieu intellectuel est un système d’appartenance et d’homologations inconscientes qui fixe à chaque membre les conditions de recevabilité de ses messages éventuels. Dans l’histoire, cela a toujours été le cas, sauf que le milieu intellectuel n’était pas contraint par des moyens industriels actuels.

    Des théoriciens dépassés par les usagers

    Le médiologue formalise et synthétise des observations anciennes perçues chez des écrivains plutôt que des philosophes. Barthes faisait remarquer, en considérant les planches de l’Encyclopédie, qu’il avait découvert l’objet. Au XVIIIe siècle Diderot refusait la partition entre « arts libéraux » et « arts mécaniques ». Claudel, en 1936, dans son Le téléphone trouve un lien entre les sonneries de l’appareil et le crépitement du morse et estime que ce lien « intervient dans la confection des éléments humains » de manière immédiate, agissant sur les nerfs, diminuant la volonté, l’étude, la réflexion. Avec des effets d’amplifications, des courts-circuits, des « surprises » le cours des inventions techniques peut être « jubilatoire ». Ainsi, personne n’aurait inventé Internet dont l’emballement a tout de suite échappé aux « décideurs ». Toute création étant d’abord fabrication. Rien d’étonnant à ce que les artistes s’interrogent sur la fabrique (matériaux et outils) avec un temps d’avance sur les théoriciens : on ne peut "réfléchir" son message sans d’abord réfléchir son médium. L’ordinateur « individualisant » met en garde contre ce qu’il y avait de massifiant dans le bombardement unilatéral des dispositifs de diffusion traditionnels : le journal télévisé par exemple.

    L’EFFICACITE SYMBOLIQUE – LE TRAJET : DU MÉDIUM A LA MÉDIATION

    Puissance de la parole

    On a d’abord parlé de techné (action de l’homme sur les choses) puis de praxis (action de l’homme sur l’homme). Ensuite, il a été parlé des matériaux, des instruments comme vecteurs de sens : quel est l’effet des mots, des sons, des images dans la construction de la culture ? Comment les signes abstraits fonctionnent-ils par rapport aux choses matérielles ? Qu’est-ce que cette information nouvelle – partant des choses – a changé dans le mental des hommes réunis en collectifs, en « dispositifs d’autorité » ? Le médiologue est là pour placer d’abord le matériau afin de comprendre le monde des signes mais aussi le devenir de ces signes dans le monde. Pourquoi une représentation du monde (visuelle ou audiovisuelle) se transforme-t-elle souvent en action sur le monde ? Par exemple, pourquoi un comportement social négatif (un scandale financier pour un politique) est plutôt inconnu par le bouche à oreille mais est connu de tous grâce au satellite ?

    Une bouteille à la mer

    Le symbolique (la langue, tous les vecteurs de la pensée) est meilleur s’il est le plus court possible. Exemple de « la bouteille jetée à la mer ». Placer le message dans la bouteille optimise la possibilité de la réception de ce message : c’est pourquoi l’on choisit « la forme-bouteille plutôt que la forme jéroboam, container ou bonbonne ». En matière religieuse, les méthodes d’évangélisation chrétienne témoignent d’une volonté de « compression, graphique et littéraire ». Lors de l’eucharistie, la Sainte communion s’effectue sur le tout petit support du pain, l’hostie. Dans l’art des emblèmes, un jésuite espagnol prônait la synecdoque, la moitié pour exprimer l’autre moitié, autre compression du support : « la moitié est plus que le tout, car la moitié mise en évidence, avec l’autre réservée, vaut plus que le tout déclaré ». [Rappelons que R. Debray est devenu croyant et que nombre de ses raisonnements sont pris dans l’histoire de la chrétienté]

    Des idées sur support

    La matérialisation et la réduction du concret font référence au quotidien pour exprimer l’abstrait. L’épistemé (la science) ne doit pas être doctrinale, élitiste, mais passer par la doxa (la croyance, la rumeur) capable de donner à une société sa cohésion et sa vitalité. Le médiologue entend "désidéologiser les idéologies pour comprendre leur action, c’est-à-dire passer de l’histoire des idées à celle de leurs relais et supports". Le médiologue doit traverser le médium pour viser la médiation en faisant la différence entre une sociologie ou une économie de la communication et une anthropologie de la transmission.

    Médiation, certes, mais qu’est-ce que cela veut dire clairement ? Le mot vient du verbe latin mediare : « être au milieu, s’interposer » correspondant à l’adjectif medius « qui est l’intermédiaire entre deux extrêmes ». Par exemple, la pensée intérieure de chacun ne peut se saisir elle-même pour se faire connaître, elle passe par les sons de la langue parlée. Ces sonorités médiatisent la pensée. C’est une épreuve qui transforme l’intériorité de l’individu puisque la langue a du être apprise pour permettre la socialisation et l’échange. L’échange a posé et structuré un être-ensemble, mon être avec l’Autre.

    L’image et les académies

    L’image transmet. Dans l’Occident monothéiste, le médiat (le Christ qui lie les hommes et Dieu le père) est représenté. Il est mis en image. Cette intercession figurative possible entre le divin et le monde humain a été prolongée techniquement, après la peinture, au cinéma et dans la vidéo. La médiologie (selon R. Debray et non tous les autres médiologues) est une christologie profane et laïque. C’est la présence d’un appareillage (toile peinte, le film) en plus d’une organisation (les académies de peinture, les galeries, les journaux de critique esthétique, cinématographique) qui distingue un fait de transmission (transport d’informations dans le temps) d’un simple acte de communication (transport d’informations dans l’espace).

    Matériel et logiciel

    De plus, la transmission opère dans une communauté d’informants et d’informés. Le double corps du médium répond aux deux versants d’un processus de transmission : le logistique et le stratégique. Le logistique est une organisation de la matière inorganique (dépôt de signaux sur des matériaux) et la stratégie organise le socius ou le canal (institutions, administration, corporation). Culturellement, l’Europe s’attache aux institutions, les Etats-Unis à l’appareillage, la technique. L’emballement des outils d’informations vient des Etats-Unis. Les Etats-Unis regardent d’abord l’autoroute, l’Europe le Code de la route. Le médiologue devra « se faire résolument euro-américain en veillant au trait d’union entre le matériel et le logiciel, entre le hard et le soft." La technique contrairement à ce qu’on appelle culture concerne toutes les classes de la société et, en particulier, les transports qui unissent l’homme à l’homme autant que l’homme à la nature.

    LE CONSEIL DES DISCIPLINES

    Si R. Debray a créé le terme de médiologie, ce n’est pas par goût des néologismes ou par désir de se démarquer. C’est que les champs universitaires actuels recouvrent très marginalement son aire de recherche.

    Saussure, Barthes et Pierce

    La transmission symbolique (les énonciations, comme son livre, découlant de la langue) fait partie de « la vie des signes au sein de la vie sociale ». Tout a commencé avec Saussure, en 1916. Depuis, il a poussé de nombreuses branches de sémiologie développées à partir de son analyse structurale de la langue, autour de l’idée de code comme système de règles combinant des unités distinctes et opposées.

    Sémiologie / Sémiotique

    Roland Barthes a extrapolé ce système du langage à tous les domaines imprégnés de sens : peinture, cinéma, publicité, mode, mass media. La sémiologie a ensuite été modifiée en sémiotique, laquelle, « technicisée », est le fruit du chercheur américain Pierce : il s’agit d’une une sémiologie élargie, ouvrant la gamme des signes à une division ternaire : indice, icône, symbole ainsi qu’à une pragmatique ou observation des relations intersubjectives, des conditions concrètes des énonciations. Sont alors intégrés dans le langage : « le geste, le rythme, l’intonation, et au-delà du corps l’affectivité, le temps, la passion ». Cette sémiotique a aussi accordé leur importance aux signes, préférés aux « vecteurs, matériaux et dispositifs ». Le code en est détachable de ses « effectuations concrètes » ce qui le rend autonome par rapport à son / ses support(s) comme mis « entre parenthèse ».

    Gare à l’illusion sémiotique

    Le code produit une « confiance », celle de dire les choses en les arrachant à leur choséité, à les rendre abstraites. Mais il génère aussi un « soupçon » : « les agents sont joués par les règles du jeu […] le dessous des cartes leur est inaccessible. Néanmoins les choses sont dites et les agents suivent les règles sans trop de problèmes. » L’indiciel d’une girouette sur un clocher n’est pas la même chose sur un écran de télévision, l’icône d’une vierge n’est pas la vraie vierge, une phrase dite par un personnage de roman n’est pas une véritable énonciation de ce locuteur. Le médiologue intervient après le sémiologue. L’écran de télévision, la planche de l’icône, les pages imprimées du roman sont des supports à ne pas négliger Le médiologue fait succéder à l’illusion référentielle la critique de l’illusion sémiotique « car dans leur fausse naïveté les choses participent au sens et les signes ne vivent pas qu’entre eux ».

    Grammaire rêvée de l’image

    Cependant dès que l’on s’écarte des mots pour analyser l’image, celle-ci est un continuum difficile à découper en petites unités distinctives du type phonèmes ou morphèmes. L’image est analogique et un signe trop complexe pour être grammaticalisée. Le sémiologue ou le sémioticien est gêné devant cet empêchement d’analyser. En revanche, le médiologue peut analyser les matériels de tournage, le matériau porteur de l’image (les photogrammes d’un film par exemple), le montage puis la projection, sans compter les lieux naturels ou les décors où ont évolué des acteurs et la salle de cinéma où les spectateurs sont plongés dans le noir sous hypnose.

    Pourquoi le médiologue n’est-il pas psychologue ?

    Les faits de transmission sont ambigus car ce sont des dynamiques collectives, mais tissées de relations « interindividuelles ». C’est le domaine de la psychologie sociale. Cette « interpsychologie entend se placer au cœur des interactions sociales qui nourrissent les phénomènes d’opinion, de croyance, de consensus regroupés sous le nom d’idéologie ». On a affaire à une relation de sujet à un objet qui passe par un autre sujet. Mais le médiologue, lui, découvre une relation de sujet à sujet passant par un objet. Il faut une praxis, une action de l’homme sur l’homme via l’objet film.

    La remémoration non plus n’est pas un processus purement psychologique car la capacité de mémoire dépend des mnémotechniques (manuscrit, imprimé, numérique)

    Pourquoi le médiologue n’est pas un sociologue ?

    Il semble y avoir entre sociologie et médias une affinité naturelle. La transmission repose sur le temps et l’histoire, tandis que la communication concerne d’abord la société. La sociologie étant centrée sur le monde industriel et postindustriel, elle parle du présent. Elle enserre un ici et maintenant et son premier propos n’est pas de chercher pourquoi une identité collective traverse les sociétés à travers les âges comme le fait la transmission médiologique. Au-delà du monde contemporain, cette dernière repère les instruments et procédés de mémorisation qui décèlent à chaque époque, une histoire. La sociologie, en outre, n’aurait pas d’égard pour les objets ; elle fait l’impasse sur les « variables techniques ». La naissance de la photographie dans la chaîne des icônes n’a pas été mesurée ; un tournant de la mentalité par cette irruption physico-chimique n’a pas été mis en lumière par les sociologues.

    Pourquoi le médiologue n’est-il pas un pragmaticien ou pas seulement un pragmaticien ?

    La médiologie souligne la prégnance du « cadre » sur les contenus logiques car le sens d’un message ne lui est pas entièrement intrinsèque mais découle des lieux de la profération, du mode d’inscription et de circulation physique dans la société. Cependant le corps participe à la pragmatique mais il ne fabrique rien. On est dans une praxis (action de l’homme sur l’homme) mais la pragmatique semble avoir oublié de décrire et intégrer la technique de cette action.

    Pourquoi le médiologue n’est pas un historien ?

    La transmission, phénomène étudié par la médiologie, est confrontée à la notion d’histoire culturelle. C’est une branche récente de la discipline, après l’histoire économique et sociale initiée par les Annales. Qu’est-ce que l’histoire à dominante culturelle ? Une histoire qui prend pour objet d’étude « la représentation du monde au sein d’un groupe humain dont la nature peut varier […] et qui analyse la gestion, l’expression et la transmission ». Transmission, là aussi. Selon R. Debray l’histoire, actuellement, est « omnivore » car elle peut tout prendre pour objet. Elle ne se limite pas aux mentalités, aux grands hommes, mais « embrasse l’alliance des gestes, des savoirs, des croyances qui fonde une manière de consommation culturelle. » Durkheim pensait que « toute sociologie est une psychologie, mais une psychologie sui generis ». Selon R. Debray l’on pourrait dire que « la médiologie est de l’Histoire mais une histoire sui generis ». En effet, les processus de transmission religieux, idéologiques et artistiques justifient une « branche originale et autonome » même si elle est à rattacher au tronc central. La médiologie considère les époques soumises aux transformations techniques de nature à modifier la culture. C’est une métahistoire.

    L’inconscient

    Le réfrigérateur cache le grand réseau EDF, le film cache au spectateur la technique des prises de vues, de son, la caméra… La médiologie étudie ces courts-circuits. Freud a donné le nom de « résistance » à toute parole, toute action de l’analysé qui s’opposent à l’accès à son inconscient. Chaque médiasphère aurait un inconscient particulier. Quel est celui de l’actuelle vidéosphère (photo, télévision, cinéma) ? Elle ignore ce qu’est un non-objet : un non-arbre, une non-maison. Elle ne peut donner l’image de l’absence. Elle ne peut offrir l’universel mais seulement le particulier. Tel corps, tel visage près de tel arbre. Et non la classe générale de l’humain, de l’arbre. L’image ignore la syntaxe et ses opérateurs (cause à effet, contradiction, hypothèse) Ce n’est pas de l’illogisme mais de l’alogisme. Par ailleurs l’image ne connaît que le présent : elle s’offre comme co-présente au spectateur. Même dans un flashback, le spectateur saute à un autre présent, revécu avec le personnage en co-présence. L’image n’a qu’un seul plan temporel. C’est au médiologue de souligner les faiblesses, les impossibilités, les postures inconscientes de l’image. Le sémiologue de l’image peut tenter la chose mais il lui manquera l’étude des structures de transmission pour dominer l’histoire du cinéma. Il faut interroger la technosphère.

    Technosphère sous vision gréco-latine

    Selon R. Debray, nous continuons « instinctivement » de recevoir la technosphère du XXIe siècle dans des moules gréco-latins du VIe siècle avant J.-C., les oppositions statutaires binaires : logos/ techné, nature / artefact / contenu / contenant, sujet / objet etc. C’est avec le dualisme que le médiologue doit rompre pour se saisir du phénomène culturel. Si l’historien des sociétés n’a pas parlé facilement des artefact (collier d’épaule animale, gouvernail, cadran solaire) c’est que la civilisation grecque trop idéaliste au plan philosophique s’est détachée de « ses soubassements machiniques ». Le médiologue se doit de rester un « phénoménotechnicien ». Il s’oppose par exemple au situationniste [situationnisme = mouvement anarchique international qui lutte contre les structures de la société dans les années 1960 et 1970] ; pour le situationniste, la notion clé est l’aliénation culturelle tandis que pour le médiologue, la culture et sa transmission forment un dispositif précis qui matérialise le culturel en un lieu donné : par exemple, au théâtre, la rampe qui sépare la scène de la salle emplie de spectateurs, la lumière artificielle etc. Le situationniste ne pensera pas en termes de périodisations. Quand commence la « société du spectacle » ? Avec les jeux du cirque, le théâtre élisabéthain, les pièces de Molière à Versailles ? Il faut qu’un phénomène culturel (forme idéologique) ait sa généalogie technique. Le médiologue n’hésitera pas à étudier la forme matérielle et ses avatars historiques. Il remet à l’honneur les instruments concrets de la pensée et les supports de mémoire qui sont médiats, relèvent du médiatisé. En ce début de XXIe siècle, il convient de considérer et d’étudier l’humanité des choses, la phase technique des symboles développés par l’homme. Selon R. Debray, beaucoup essaient de résister contre cela.

    UNE MEDIOLOGIE POUR QUOI FAIRE ?

    Mythes et passions

    La médiologie est-elle une science ? Elle n’a pas pour but de fournir un message, mais d’étudier les moyens par lesquels un message s’expédie, circule, atteint son destinataire. Elle intervient et explique. C’est le cœur d’un projet rationaliste : séparer le citoyen pragmatique (soumis au jugement de valeur dans son quotidien banal) du sujet épistémique (observateur et qui s’interroge selon une méthode scientifique). Le sujet lambda est victime de l’action collective motivée par « des mythes et des passions ».

    R. Debray fait le procès du marxisme : « Marxistes, nous étions convaincus de nous situer sur le seul terrain des faits et des lois, hors et contre toute présupposition mythologique. » L’histoire vue par le marxisme est vue comme « formes subreptices de finalité immanente » (qui ne renvoient qu’à leur principe de départ sans pouvoir en sortir). C’est, selon lui, une « idéologie dogmatique ». Les analyses matérialistes se logent dans un cadre général aussi normatif que celui d’une religion.

    Freud et Durkheim

    Ensuite, il se pense comme freudien : « Apprentis freudiens, nous étions convaincus […] de nous situer sur le seul terrain de l’observation clinique et du récit de cas. Il nous a fallu découvrir ensuite tout ce qu’il était entré de fiction théorique dans l’histoire d’Anna O. et de l’Homme aux loups […] » Même destin pour le sociologue Durkheim. A un R. Debray sociologue, il a fallu se rendre compte qu’ « au cœur même de sa démarche scientifique, se découvre, consubstantielle […] la volonté de soigner le mal infini » qu’est l’anomie de la société postindustrielle (anomie : décomposition d’une société qui perd peu à peu ses normes). Durkheim serait un « thérapeute autant qu’un savant et guérisseur parce que savant » car cachant dans sa théorie une volonté de « régénération ». Pensée magique, mythe là aussi ?

    Médiologie : Humanités

    Alors, la médiologie ? Une science exacte ou une autre science humaine pour remplacer les sciences humaines précédentes ? Il va de soi que « la médiologie ne guigne pas de ce côté-là ». Non, ce serait une simple discipline pour « établir des liens là où il n’y en avait pas » et saisir « l’impensé sous-jacent aux phénomènes de transmissions ». Le médiologue regarderait « modestement vers les Humanités », en s’inscrivant dans la descendance des « arts libéraux » comme « annexe aux sciences morales et politiques ».

    Techniques versus ethnies : zone dangereuse.

    L’ethnologie est la « science de la diversité des sociétés » et la technologie « celle de l’uniformité des panoplies (de l’outillage) ». La médiologie se situe entre les deux. Elle interroge : comment peuvent coexister la singularité des cultures et l’uniformité des réseaux modernes ? Métaphore avec la tectonique des plaques : la médiologie observe les bouleversements technologiques comme « un frottement continu entre la croute de nos outillages et le manteau souterrain des mémoires » Les individus seraient comme les groupes qu’ils composent, dérangés par le flux des nouvelles générations d’objet et de connaissances. Les savoir-flux (objets et techniques modernes) déplacent les savoir-stocks (mémoire des « sagesses »). Il y a un déséquilibre dans la transmission. La réalité virtuelle de l’informatique ne doit pas aller trop vite mais s’éclairer dans un long processus avec les premières symbolisations graphiques (dessins dans les grottes). Le Pékinois et le Parisien actuels se comprennent par le langage arithmétique universel mais ils ont « des traits culturels discriminants », notamment par leur langue respective. Deux discours s’opposent : d’un côté on stigmatise « les maléfices du virtuel, les vertiges de la vitesse, le règne du simulacre, les poisons et délices de la déréalisation numérique ». La technique est diabolisée en Malin ou entropie. De l’autre côté on a le « séraphique ». Il y a une sorte de rédemption en ce que l’humanité retrouve sa plénitude par les connexions numériques « débouchant sur la « reconnexion de l’humanité avec elle-même ».

    Histoire des médias : informateurs et technocrates

    L’histoire des médias présente un point commun avec celle des sciences, c’est « le présent qui illumine le passé ». L’écriture a été déstabilisante pour l’habitué de la transmission orale, l’audiovisuel l’a été pour l’habitué de l’imprimé. La page d’écran a essayé de plagier celle du livre, mais elle a pris son autonomie maintenant [ Quoique avec les tablettes et liseuses qu’on « feuillette »].

    Les hommes d’information sont spontanément enclins à valoriser les technologies de l’information, habitude de métier chez ceux qui travaillent l’abstraire, le symboliser, le modéliser, d’autant que la circulation des signes est au fondement de l’humanité. Cependant R. Debray, ne niant pas le numérique, le met à distance :

    Ce n’est pas parce qu’un texte est numérisé qu’il peut être instantanément mis en ligne dans le monde entier et que le monde entier– népalais, bantou, chinois compris – va se mettre à allumer son écran pour lire Shakespeare en anglais […] La télématique facilité l’accès à l’information et accroit les inégalités de savoir. Elle contourne les censures centralisées et flatte les enfermements sectaires. Elle promeut le commerce pornographique et les thèses négationnistes autant que la contre-culture démocratique et les forums de discussion.

    Vers une techno-éthique ?

    Pas d’accord entre les rythmes rapides du « renouvellement machinique » et les lentes maturations humaines. On risque des traumatismes dans les liens psychiques et moraux de filiation, transmission. Bien qu’intéressé par l’outil, le médiologue ne peut pas souscrire aveuglément à l’outil informatique. La lenteur n’a pas à disparaître devant la vitesse, ni les institutions qui ont leur propre finalité, comme l’école. Selon R. Debray l’école n’a pas à se laisser faire par des « technologies immatures et souvent vulnérables ». La transmission, la notion clé de la médiologie, a des enjeux de civilisation à long terme. Elle ne peut suivre l’infocom empêtrée dans l’économique :

    La Com’ interpelle les entreprises, la Trans’ les institutions […] La Com’ est portée par les couches montantes que représentent dircoms, publicitaires, consultants en communication […] La Communication est devenue idéologie. Elle alimente les mythologies de l’écoute, de la transparence et de la compréhension mutuelle.

    Vers une politique de la technique

    Faire trop confiance à la communication risque de déshistoriciser l’actualité, l’informationnel dont l’école a besoin. Il faut concevoir une politique de la transmission mais avant cela, il y a lieu de définir une politique de la technique. Tout comme Balzac disait qu’il ne fallait pas chercher le pouvoir aux Tuileries, qu’occupait Louis-Philippe, mais chez les journalistes ; aujourd’hui, il faudrait dire « aux fans de Bill Gates » de ne pas chercher le pouvoir dans les palais de la république, ni dans les rédactions mais les « labos » et centres de recherche des opérateurs du high-tec : « La techno mène le bal ».

    Le retard d’une salvatrice techno-éthique sur la bioéthique ne pourra être rattrapé tant que l’on définira le sujet sans (ou contre) l’objet, l’humanité sans (ou contre) la technicité :

    L’hominisation a été et demeure un processus anhumain. Pour empêcher qu’il ne tourne à l’inhumain, avec l’innovation permanente […] commençons par reconnaître, contre trois mille ans d’orthodoxie, que rien n’est plus humain que la technique.

    Il faut jeter les bases d’une technologie humaniste, et donc une métaphysique du milieu en même temps qu’une métaphysique de la conscience à laquelle on est habitué. C’est le rôle de la médiologie.