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    Publié : 23 mai 2013

    Daniel Cornu / Professeur à l’Université de Neufchâtel et directeur du Centre romand des journalistes de Lausanne

    Ethique de l’information

    Que sais-je ? PUF 1997 / Partie 1

    ETHIQUE, MORALE ?

    L’information, troisième occupation de l’homme dans la vie

    L’ouvrage date un peu mais les notions abordées relèvent en grande partie de la sociologie, de la philosophie dont le propos est pérenne. Ici pas de course, de soumission à l’actualité, mais une réflexion en profondeur. Le but recherché est de proposer des notions opératoires à qui s’intéresse aux médias.

    Selon l’auteur, la « fréquentation des médias représente la troisième occupation de l’homme moderne après le travail et le sommeil. » Les questions d’éthique doivent normalement toucher les professionnels des médias mais aussi leur public et visent la mise au jour de dysfonctionnements incompatibles avec la conception démocratique des médias.

    L’éthique et la morale : quelle différence ?

    Qu’est-ce qu’informer ? : « C’est mettre en forme un renseignement en vue de le signifier à une autre personne ou à plusieurs. » Il s’agit d’un contenu (les faits) et d’une forme (moyens et façons d’expliciter les faits). Daniel Cornu, une fois l’information définie, se demande ce qu’elle a d’éthique ou de moral ? Oui, mais quelle différence y a-t-il entre morale et éthique ? L’éthique (mot d’origine grecque) et la morale (terme issu du latin) renvoient aux coutumes, aux mœurs d’une société particulière. La morale réfère à un ensemble de préceptes au fondement de l’action humaine. Elle vise l’universel. L’éthique, elle, est comprise « comme la mise en jeu personnelle d’un ensemble de valeurs […] adoptées par un individu » en fonction d’une fin qui est le bien. Paul Ricoeur dit que l’éthique renvoie à « ce qui est estimé bon » et la morale à « ce qui s’impose comme obligatoire ».

    La déontologie (éthique) désigne les règles mises en œuvre dans la profession des journalistes et le monde des médias. L’éthique est alors dotée d’une force instrumentale, perdant en universalité car souple, capable de s’adapter. L’éthique est en faculté de répondre à des situations concrètes et d’être efficace comme « stratégie ».

    Le champ de l’éthique et de l’information : stratégie

    Selon la tradition anglo-saxonne l’éthique peut être soumise à trois niveaux d’analyse.
    - Le premier niveau est descriptif : il relève de l’ « analyse sociologique et historique des règles de morale. »
    - Le deuxième niveau est normatif : il cherche en quoi consistent le Bien et le Mal. Il vise à énoncer des droits et des devoirs.
    - Le troisième niveau est « méta-éthique », il s’agit d’une réflexion qui s’interroge sur les aspects épistémologiques, logiques ou sémantiques concernant les deux premiers niveaux.

    À ces trois niveaux, il conviendrait d’ajouter une dimension stratégique de l’éthique. Établir des règles de comportement intrinsèquement bonnes et justes. L’éthique stratégique interroge les dysfonctionnements et les dérapages des médias de manière à assurer une liberté fondamentale. Elle cherche à rassurer le public, à dissuader le pouvoir politique d’intervenir en proclamant une autorégulation de la profession. Elle cherche à assurer à l’information la plus grande liberté dans la société.

    La réflexion éthique sur l’information privilégie l’activité des journalistes et leurs relations au public dans les démocraties occidentales d’Europe et d’Amérique du Nord. Les zones critiques portent sur :

    - l’indépendance fragile des journalistes
    - les défaillance dans la vérification des informations, sous la loi du marché et la soumission à la vitesse.
    - la confusion entre la liberté d’expression et la liberté de la presse détenue par quelques-uns
    - la « mise en spectacle » de l’information dans la course à l’audience ou au lectorat
    - les blessures infligées aux personnes par l’exploitation de la violence, les atteintes à la vie privée, le non respect de la présomption d’innocence

    Le récepteur de l’information, le public, peut aussi être, en partie, responsable de l’information qu’il reçoit, qu’il demande.

    L’ETHIQUE DES JOURNALISTES

    Les instruments de la déontologie du journalisme

    Qui sont les journalistes ? Sont considérés comme tels les « agents des médias » quels que soient les canaux et les techniques d’expression. Le journaliste produit de manière intellectuelle un travail portant sur l’ « actualité ». L’éthique de l’information s’intéresse en priorité à la production intellectuelle, entraînant des choix quant au contenu et à la forme.

    L’origine de la déontologie du journalisme : de Renaudot à Internet

    C’est Théophraste Renaudot qui publie en 1631 La Gazette, « feuille hebdomadaire ». Il a rédigé des « préfaces » de type déontologique. Il justifie d’abord la publication de La Gazette par son utilité auprès du public, pour lutter contre les « empêchements » : il publie La Gazette… « pour ce qu’elles empêchent (les feuilles) plusieurs faux bruits qui servent souvent d’allumettes aux mouvements et discordes intestines ». On n’a pas dit mieux depuis sur les rumeurs non sourcées qui mettent à mal les publics des médias actuels.

    Et Renaudot se trouve, déjà, victime de la vitesse de l’information « […] je suis bien trompé si les plus rudes censeurs ne trouvent digne de quelque excuse un ouvrage qui doit se faire en quatre heures du jour que la venue des courriers me laissent toutes les semaines pour assembler ajuster et imprimer des lignes. » La vérité, l’idéal de vérité est déjà ambitionné : « En une seule chose, ne céderai-je à personne : en la recherche de la vérité, de laquelle néanmoins je ne me fais pas garant ». Paris, la Cour, les organes institutionnels, le peuple sont vastes et l’information est dure à vérifier.

    Fonction et objectifs de la déontologie

    Des règles déontologiques commencent à émerger au XIXe siècle et le journalisme accède à un statut professionnel :

    1881, débat à la Chambre sur la loi qui reconnaît la liberté de la presse et distingue la responsabilité du journaliste et celle de son média. La presse passe du stade artisanal à celui de l’industrie (d’ailleurs « presse » est un terme des techniques d’imprimerie). Les journaux sont théoriquement préservés des interventions de l’État, du pouvoir.

    Il en découle aujourd’hui une déontologie répondant à trois objectifs généraux :

    - Assurer à l’ensemble de la population une information exacte, honnête, complète
    - Protéger les journalistes contre toute forme de pression
    - Assurer le mieux possible la circulation de l’information

    Le troisième objectif est difficile puisqu’il faut laisser aux journalistes le libre accès aux sources d’information (beaucoup d’archives officielles sont fermées) ; il faut également laisser le public accéder à l’expression par les médias, sous forme de droit de réponse (courrier des lecteurs, interactivité de l’internet).

    Premiers codes et conseils

    Les premiers codes naissent aux Etats-Unis, au début du XXe siècle, à partir des années 1910 en Europe. Il s’agit de réguler les pratiques. La Charte des journalistes français est promulguée par le Syndicat national des journalistes en juillet 1918. Intéressant que cela soit lié à la fin dune guerre mondiale. Cela ne semble pas suffisant puisqu’ Yves Agnès, journaliste et théoricien du journalisme, publie régulièrement le bulletin de l’APCP (association de préfiguration d’un conseil de presse en France).

    Les codes internationaux

    L’Organisation internationale des journalistes (OIJ) voit le jour en 1946, puis la Fédération internationale des journalistes (FIJ) en 1952, avec un siège à Prague. Fusion ensuite et siège établi à Bruxelles. Organisation, fédération défendant quoi ? :

    - Liberté de l’information
    - Respect de la vérité par un traitement rigoureux, respect de la confidentialité des sources, rectification des erreurs, volontaires ou pas
    - Respect de la personne par une armature juridique contre les atteintes à l’honneur, contre les discriminations de toutes sortes (1986)
    - Notion de responsabilité des journalistes

    La Déclaration de Munich (droits et devoirs des journalistes) date de 1971, elle représente syndicats et fédérations de journalistes des pays de la Communauté économique européenne, avec ouverture, peu de temps après, à l’Autriche et à la Suisse.

    La Déclaration de Munich fonctionne à peu près, car son rôle de contrôle ou d’autocontrôle international a du mal à jouer dans les États. Elle est relayée par des « codes nationaux », qui produisent des droits et devoirs mais consultatifs et non distributeurs de sanction. Les codes nationaux sont complétés par des chartes ou directives internes aux entreprises de médias. Ce sont des textes qui définissent une ligne éditoriale et rédactionnelle.

    Les conseils de la presse

    Qu’est-ce que c’est ? Des règles qui protègent le public en permettant à chacun de se plaindre, qui protègent également les journalistes et l’ensemble des médias contre des initiatives du pouvoir politique, des instances judiciaires non indépendantes. Les conseils expriment la volonté des milieux professionnels d’assurer leur propre régulation, leur propre sentiment de responsabilité sociale. Ils jouent le rôle de médiateur entre médias et public pour répondre aux préoccupations du public et éviter le passage devant les tribunaux. Ils ont aussi pour rôle d’interpréter les normes professionnelles, ce qui indiquent qu’elles ne sont pas toujours claires.

    Le conseil « dit le bon journalisme comme le tribunal ‘dit’ le droit. » Les conseils doivent compter des représentants du public mais cette représentation dépend des États, où il est inégalement assuré. Ce sont les pays scandinaves qui sont champions de la représentativité du public, certains pays comptant dans leur conseil plus de public que de professionnels des médias.

    Le public peut saisir les conseils et ceux-ci ont la compétence de prendre l’initiative d’examiner les cas litigieux.

    L’ombudsman : médiation

    Le terme est d’origine scandinave et signifie « médiateur ». Il s’intercale entre les organes de régulation traditionnels et les consciences individuelles, la conscience d’une rédaction. Il est le représentant des lecteurs dans les journaux. Il reçoit et traite les plaintes publiques. On compte cent médiateurs dans le monde dont celui du Monde et d’El Pais.

    Principes de la déontologie du journalisme

    La Déclaration de Munich (1971) est adoptée comme une référence de base de la déontologie du journalisme. Mais la responsabilité du journaliste est amplifiée dans certains codes nationaux, car ils ne contiennent rien contre la discrimination de quelque nature que ce soit. Les normes professionnelles sont de six ordres :

    - Liberté d’expression et de critique
    - Protection de l’indépendance et de l’intégrité professionnelle, reconnaissance d’une clause de conscience.
    - Respect de la vérité
    - Loyauté des moyens engagés ; respect dû aux sources, aux personnes faisant l’objet de l’information ; droits d’auteur et de citation
    - Traitement égal des personnes sans discrimination

    Responsabilités du journaliste

    Le préambule de la Déclaration de Munich pose une activité journalistique légitimée par le droit à l’information, à la libre expression, à la critique. Mais la mission du journaliste a des limites, des devoirs, entendus comme des obligations morales et non des contraintes. Le journaliste doit reconnaître à autrui des droits : droit à l’honneur, au respect de la vie privée des personnes mais aussi, de manière générale, un respect de l’ordre public, du bien-être générale dans la démocratie.

    Droit d’imprimer et de critiquer. Le droit d’imprimer représente la lutte ancienne contre la censure. La presse écrite est totalement libre et ne doit pas accepter les restrictions. Pour la télévision, c’est différent : la Convention européenne estime que la télédiffusion (et radiodiffusion) relèvent des États en ce que ceux-ci octroient des fréquences. Quant au droit de critiquer, il tire son origine du siècle des Lumières et de la nécessité de mettre en discussion des questions intéressant toute la société. La liberté de l’information inclut également le droit de rapporter. Il est le plus récent et le moins solide.

    Le droit de rechercher l’information prend sa source dans la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen et est complétée par la Convention européenne. La Déclaration évoque le « droit de chercher, de recevoir et de répandre » l’information tandis que la Convention parle seulement de « la liberté de recevoir et de communiquer » informations ou idées. Il est plus difficile d’étayer les droits sur le texte de la Convention que sur celui de la Déclaration.

    La Déclaration de Munich penche vers la Déclaration des droits de l’homme, plus large. Les journalistes peuvent revendiquer le droit d’accès à toutes les sources et le droit d’enquêter sans ennuis. Le secret est de règle pour les sources : « Le secret des affaires publiques et privées » ne peut être un frein au journaliste. Le droit de connaître les affaires, toutes les affaires, donné au public, s’applique aussi aux affaires privées, ce qui est extrêmement complexe.

    A qui le journaliste doit-il rendre des comptes ?

    Est-il responsable personnellement ou à travers son média ? Au sein de son média, il est responsable envers son public, envers ses sources et les personnes dont il parle, envers les règles professionnelles générales et la ligne éditoriale de son média, envers ses convictions (ne pas s’autocensurer), envers sa hiérarchie rédactionnelle, elle-même responsable auprès de son propriétaire ou éditeur. Mais à bien y regarder, les normes professionnelles n’empêchent pas les pratiques, seule comptant la responsabilité personnelle du journaliste. Le journaliste observe « activement et non réactivement la réalité », les informations litigieuses ne devant pas déboucher sur des « situations explosives ». Recherche de l’ « information préventive » plutôt que l’information spectaculaire.

    LA LIBERTE COMME CONDITION DE L’INFORMATION

    La dignité et l’indépendance des journalistes doivent être une réalité pour que le droit du public à être informé soit effectif. Mais le désintéressement du journaliste doit être absolu.

    La Déclaration de Munich lui interdit de « recevoir un quelconque avantage en raison de la publication ou de la suppression d’une information ». Que l’avantage soit matériel ou moral. Le journaliste doit refuser d’être « acheté ». Les cadeaux constituent « la plaie du métier ». Les tiers publics ou privés prévoient dans leur budget de communication des cadeaux, des avantages. La « séduction » a pour but l’article favorable. Les actions menées par les agences de communication déclenchent « une crise chez un adversaire […] une crise […] pour le concurrent. »

    Complaisance ou silence… Les agences attendent que soit bafouée l’information, au détriment fondamental de la « vérité » et du droit du public à la savoir. Les codes souhaiteraient, dans l’idéal, une attention portée aux délits d’initiés. Le journaliste peut prendre la précaution de dire dans quelles conditions s’est déroulé le reportage s’il a le sentiment de s’être fait manipuler. Particulièrement si le journaliste appartient à un média qui a peu de moyens.

    Le journaliste ne doit pas ignorer la dangerosité des « ménages », c’est-à-dire le fait d’être payé de manière exorbitante pour des « prestations pour le compte d’entreprises, de partis politiques ou des services de l’’administration […] » Le bon journaliste n’acceptera de directives que de la part de la hiérarchie de son média.

    Mais, parfois, ce sont les sources qui sont coupables de pression. Le pouvoir politique a pris ses distances, de peur d’être dénoncé, et c’est le pouvoir économique qui exerce de telles pression sur le journaliste ou sa rédaction. Deux causes possibles expliquent la pression exercée par le pouvoir économique : le développement du journalisme d’enquête et, sur le plan juridique, de meilleurs moyens de défense contre « les atteintes portées par la presse ».

    Quelles frontières entre relations publiques et publicité ?

    Les relations avec les clients annonceurs ne sont pas faciles à gérer. La Déclaration de Munich invite à « ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste. » Dans la presse le publi-reportage est un « genre hybride » qui met en danger la publication. L’annonceur achète un espace et au lieu de fournir une photo incitative et des slogans, il produit un texte et des illustrations qui s’ils n’étaient pas soumis à une typographie et à une présentation différentes risqueraient d’être prises pour argent comptant.

    Le publi-reportage doit se placer aux endroits du journal habituellement réservés à la publicité et porter la mention publi-reportage, souvent trop discrète. Les magazines féminins présentent beaucoup de publi-reportages, dans des rubriques comme la cosmétique, le tourisme, l’électroménager. L’activité publicitaire devient plus fine lorsqu’elle se traduit par du « sponsoring ». Les frontières se brouillent.

    Travailler sur des bases solides

    Le journaliste, dans son média, doit travailler sur des bases solides. Au plan interne, une information doit exister sur les « décisions de nature à affecter le vie de l’entreprise ». Sécurité matérielle et morale dans le travail, rémunération correspondant au rôle social du journaliste, garantie de l’indépendance de l’organe de presse. Une clause morale indique que « le journaliste ne peut être contraint à accomplir un acte professionnel ou à exprimer une opinion qui serait contraire à sa conviction ou à sa conscience ».

    Parmi les devoirs figure celui de refuser de révéler des sources confidentielles en tant que témoin dans un tribunal. Le secret rédactionnel est à « la charnière de la défense de la liberté et du respect de la vérité. » Les sources elles-mêmes restent dans une relation de confiance avec le journaliste enquêteur ayant promis de ne rien révéler. Par sa déontologie le journaliste peut refuser d’être témoin. Le journaliste est tenu au « secret professionnel » comme les avocats, les médecins, les prêtres mais à la différence près que ces professions se doivent de garder le secret pour elles, tandis que le journaliste est tenu au secret sur l’origine de ce qu’il doit divulguer et rendre public. En France, la législation est récente puisque la loi sur la protection des sources dates de 1993.

    La vérité, valeur centrale de l’information

    La mission d’informer ne peut être remplie sans liberté. Albert Camus l’a dit :

    La presse, lorsqu’elle est libre, peut être bonne ou mauvaise ; mais assurément, sans la liberté, elle ne sera jamais autre chose que mauvaise
    (Les Cahiers de l’Institut international de la presse, avril 1956, Zurich), citation de Daniel Cornu.

    L’exigence de vérité oblige à préciser, lorsque l’on exprime une opinion, que cette opinion est avancée avec honnêteté. Une bonne information ne présente seulement qu’un reflet de l’actualité du jour ; elle doit être plurielle et viser l’objectivité en présentant tous ses éléments constitutifs. Elle est élaborée à partir de procédures de vérification des faits, de correction des erreurs le lendemain. Le journaliste est tenu de rendre publique toute critique d’importance qui peut lui être adressée.

    La publication se limite aux informations dont l’origine est connue, dont on peut identifier la source et avec les réserves d’accompagnement nécessaires. Multiplier les sources et les recouper. D’où le recours aux agences de presse et d’images, comme l’EVN, la bourse d’images d’actualité pour les télévisions européennes. Parfois « les rédactions ignorent tout du contexte et des circonstances qui ont conduit […] à tourner certaines images plutôt que d’autres ». Il y a risque de malentendu, de distorsion. Il convient d’incruster sur écran des mentions ayant valeur de conditionnel.

    La Déclaration de Munich invite « à ne pas supprimer les informations essentielles et ne pas altérer les textes et documents. » Elaboration d’angles d’attaque, de hiérarchisation en informations principales, secondaires. L’histoire de la presse des anciens pays totalitaires de l’Est présente de nombreux exemples de falsification, de manipulation de documents et de photos. Aujourd’hui, les logiciels d’images sont une tentation à la retouche, qui est une falsification.

    La recherche de l’information « absolue » justifie-t-elle le recours « à tous les moyens » pour l’obtenir ? Peut-on user de méthodes « déloyales » ? L’on peut noter des moyens illégaux : le vol, l’effraction, l’écoute téléphonique, l’interception électronique de messages. Mais aussi le chantage, la corruption. L’on peut noter que l’acception de l’adjectif « déloyal » est plus large que le terme d’ « illégalité ». Les journalistes professionnels, s’ils appliquent la « Charte des journalistes français », ne doivent pas être déloyaux en excipant d’un autre métier, d’une autre identité que les leurs. Cela pour ne pas « surprendre la bonne foi de quiconque ».

    Cependant, les journalistes étant soumis à la désinformation lorsqu’ils se présentent comme tels, dans « certaines situations », sont obligés de « taire leur état » pour avoir accès à l’information « vraie ». Au Royaume Uni, les journalistes pratiquent la fausse identité et les techniques audiovisuelles discrètes dans le cas de la presse non écrite, dans le cas, incontestable, de l’intérêt général. Les journalistes français ont eux aussi recours à cet usage.

    Respect de la personne humaine

    La Déclaration de Munich est « pauvre » quant au respect de la personne humaine dans le travail journalistique. Elle a deux principes du « droit positif » : le respect de la vie privée et la protection contre les atteintes à l’honneur. Pour ce qui est du respect de la vie privée, la « doctrine juridique » et la jurisprudence distinguent la sphère publique et la sphère privée des individus. Cette distinction est nécessaire aux règles normatives du journalisme. La limitation entre ces sphères peut varier selon les personnes en cause et selon les circonstances.

    Des « vedettes de la scène ou de l’écran » se prêtent beaucoup aux atteintes à leur vie privée, intime, afin d’entretenir leur célébrité. Les cas délicats sont ceux qui touchent aux politiques. Il est difficile de faire la part des choses entre la situation publique et les actes privés d’un haut fonctionnaire, d’un ministre : « […] le droit est davantage en mesure de sanctionner une mauvaise décision de la part d’un journaliste que de lui fournir tous les éléments d’un bon choix ».

    Innocent présumé

    La Déclaration de Munich ne dit pas grand chose sur la présomption d’innocence alors qu’elle est mentionnée dans des codes nationaux nombreux et récents. Il va de soi que toute personne mise en examen est présumée innocente jusqu’à ce que la culpabilité soit établie. Cela vaut d’ailleurs aussi bien pour les Etats, les organismes publics que pour les journalistes.

    Il a été noté qu’il existe bien des manières de présenter un supposé coupable et que certains médias abusent de leur pouvoir, jusqu’à pouvoir influencer si ce n’est des juges du moins un jury populaire. La mise en relation explicite d’une personne avec un crime, un délit peut causer un tort irréparable. Même après non-lieu.

    La Suisse a pris une position particulière en 1994 : la publication d’informations complètes (identité, biographie, ville de résidence) valent lorsque l’accusé exerce une fonction publique, jouit d’une « notoriété indiscutable », lorsqu’un intérêt public le justifie. Dans le cas, quel qu’en soit le pays (démocratique) où le présumé coupable est jugé tel (quelle que soit sa fonction), la publicité faite autour de lui est de nature à être une forme de pilori qui alourdit la sanction pénale. La réinsertion sociale du condamné et les intérêts de ses proches ne sont pas pris en compte.

    Les codes de déontologie récents accordent dorénavant une attention à ce qui touche l’information dans les conflits armés, les accidents, les catastrophes naturelles. L’information par l’image (mais également par le son dans le cas de la radio) ne doit pas partir en chasse de la souffrance, du malheur.

    La personne humaine y est en extrême détresse et elle ne peut donner matière à information à sensation : « […] Il est nécessaire de dire et de montrer l’horreur, il n’est que rarement impératif, pour qu’elle soit perçue et comprise, de la dire et de la montrer dans tous ses détails ». De mêmes dispositions doivent être prises dans le cas de discriminations : minorités ethniques, religieuses, sociales, orientations sexuelles, handicap mental et physique. Dans la déontologie américaine, en sus de ces éléments, il existe une censure éthique concernant l’ « obscénité ».

    On note différents niveaux de responsabilité de la part des journalistes. D’abord une responsabilité personnelle, car c’est lui qui effectue un récit, mais il implique aussi son média. Le spectateur a également une responsabilité : souvent on le prévient que des scènes peuvent heurter sa sensibilité et il a une totale liberté de regarder ou non. Il choisit, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même.

    LES CONTRAINTES DU JOURNALISME

    Les différents droits

    Les règles du journalisme présentent des « faiblesses intrinsèques ». Elles ne sont pas exhaustives, elles n’explicitent pas toute la réalité sociale. Le droit des médias concerne les entreprises médiatiques publiques et privées. Un certain nombre de dispositions communes relèvent du « droit international public ». Elles portent sur deux domaines décisifs : le respect des droits de l’homme et la régulation de la radiodiffusion.

    Le « droit constitutionnel » définit les libertés individuelles, la liberté de la presse selon son régime, télévision ou radio. C’est la preuve de l’importance accordée à l’information dans les sociétés démocratiques.

    Le « droit administratif » réglemente la mise en œuvre des droits et des liberté. Il permet de définir dans quelle mesure l’Etat participe par ses propres organes et ses propres services à l’information des citoyens.

    Le droit administratif réglemente la circulation des produits de la presse, établit si besoin est des restrictions à la publicité commerciale, prescrit le régime fiscal auquel les journaux sont soumis, mesure l’aide directe et indirecte fournies à la presse.

    Le « droit pénal » s’exerce de manière plus visible sur les journalistes. Il définit les responsabilités, énumère les infractions comme les délits contre l’honneur (diffamation et calomnie), « contre le secret public et privé », contre la morale publique, contre la sécurité intérieure et extérieure du pays.

    Le « droit civil » protège contre « les agissements illicites des médias » dans tous les domaines où ils pourraient porter atteinte aux biens matériels et moraux des personnes, en particulier leur honneur, leur réputation, leur vie privée et leur image. Ce droit s’exerce « en amont de l’atteinte, afin d’empêcher qu’elle soit commise, au moment où elle se produit, et en aval, pour assurer à la personne victime de l’atteinte une réparation pour les torts qu’elle a subis ». Ces contraintes poussent le journaliste à l’attitude « vertueuse ».

    Les contraintes de l’entreprise

    Les journalistes, pour la très grande majorité d’entre eux, sont des employés, des salariés. Leur travail s’inscrit dans un processus de fabrication, ils sont soumis à des rapports d’autorité. Ils sont en permanence tiraillés entre les nécessités de la déontologie et les exigences de leur entreprise. L’objectif des rédactions-entreprises est d’informer le public mais aussi d’assurer leur existence, d’équilibrer leurs comptes. L’entreprise est amenée à tirer parti de ses autres contenus : le divertissement et la publicité. Le divertissement accroît l’audience tandis que la publicité accroît les revenus « jusqu’à les [les médias] constituer entièrement (journaux gratuits, radios et télévisions privées) ». Un média doit acquérir une audience suffisante qui lui permette à la fois de vendre son « produit » et d’attirer les annonceurs. Cela explique l’attention des médias aux mesure de l’audience (l’audimat de télévision, ou la médiamétrie plus généralement).

    Le travail des journalistes, dans une entreprise de presse, est une phase spécifique d’une chaîne de production. Il est soumis à des contraintes économiques et temporelles. Il requiert selon les sociologues une énergie importante et un « investissement psychologique ». L’ « approvisionnement » du média en informations balance toujours entre surabondance et insuffisance.

    Il y a régulation des contenus en fonction des formats (nombre de pages, temps d’émissions), prévision, planification du travail : processus de conception, de réalisation incluant concertations et décisions après celles-ci. Il y a régulation matérielle : l’équipement technique avec une course à la performance, le cadre, l’organisation et la durée du travail, l’effectif des rédactions.

    A l’intérieur des entreprises, les journalistes sont exposés à des forces contradictoires. Une forme de cloisonnement (par rapport aux autres métiers associés), une forme de fragmentation des tâches (un journaliste par rapport à un autre). Ces types de rapports ne laissent pas au journaliste une possibilité de création, de maîtrise de son « œuvre ».

    La tendance nouvelle est à la polyvalence ; elle peut conduire à sacrifier les « fondamentaux » du travail du journaliste que sont la recherche, la vérification, l’élaboration de l’information. L’élaboration intellectuelle se soumet à la fabrication du produit médiatique. Le journaliste de toute façon n’est jamais seul, il n’est pas un grand solitaire devant peser ses choix. Il se rallie aux normes aux instruments déontologiques et aux demandes de sa hiérarchie. Le journaliste est pris dans un réseau de relations influant donc sur ses choix et son comportement.

    Les contraintes émanant des sources

    Les relations du journaliste avec ses sources sont fondées sur des besoins réciproques. Les sources souhaitent faire passer certaines informations, le journaliste et son entreprise ont besoin d’une collection de matériaux susceptibles d’être élaborés en nouvelles. Mais ces relations sont loin d’être assurées. Les informations que les sources veulent faire passer ne sont pas toujours celles que le journaliste recherche. On note un rapport de force assez souvent en faveur des sources. Celles-ci possèdent l’information, décident de son contenu et du moment de le faire sortir. De plus, le journaliste est mis en concurrence avec des confrères.

    L’un des aspects les plus gênants de l’information moderne est l’activité des professionnels de la communication, chargés de relations publiques ou attachés de presse. Ils n’ont qu’un but, c’est de faire passer dans les médias, par de nombreux moyens, des message favorables et plus ou moins dignes d’intérêt de leurs clients ou mandants. Il faut au journaliste demeurer vigilant face à ce parasitage de l’espace informationnel. La communication n’est pas forcément de l’information au sens déontologique.

    L’on n’est pas loin d’un lobbying d’intérêts privés. Le journaliste doit se méfier de sa proximité avec les communicateurs. Risque de connivence, pas seulement pour les mandarins de rédactions, mais aussi pour le « jeune » journaliste. Les « recherches » du journaliste plus ou moins débutant portent sur la politique, l’économie, la culture, domaines et thèmes souvent chers aux « classes supérieures », lesquelles sont armées de communiquants. Comment discerner les liens entre les élites et les communiquants qui les défendent ? Ils sont souvent implicites. Il est difficile, ensuite, de s’en couper.

    Le journaliste « gate keeper »

    Le travail du journaliste se situe entre la relation du public et du média pour lequel il travaille. Cette relation suppose des devoirs déontologiques, des contraintes de l’entreprise (elle-même contrainte par une médiamétrie représentant l’attente du public) qui obligent à opérer des choix et un type de traitement des nouvelles. D’où le journaliste tire-t-il sa substance ? Des agences de presse et des sources. En fonction du poids de ces facteurs, chaque média offre sa lecture de la réalité à un moment particulier. L’actualité est le premier critère de la nouvelle.

    De tous les faits qui se déroulent, seuls certains seront sélectionnés, tenus pour « remarquables ». Mais qu’est-ce qui fait qu’ils puissent être remarquables ? Leur qualité intrinsèque ? Leur importance concernant « la marche du monde et la destinée des hommes » ? Le caractère « remarquable » dépend du temps, du lieu, du type de public. Les journalistes sont des « gate keepers », des portiers, qui, comme des videurs de boîtes, laissent entrer tel ou tel fait seulement. Ce sont eux qui constituent les « nouvelles ».

    Les critères du choix

    Le choix des informations traitées par le journaliste est constitué par l’originalité, l’insolite, la surprise, la proximité qui intéresse le public sur ce qui se passe à côté de chez lui, le registre émotionnel (toucher le public au plus profond de lui), l’intelligibilité, la vulgarisation de thèmes souvent scientifiques qui incitent le journaliste à en apprendre autant que son lecteur.