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Publié : 23 mai 2013

Daniel Cornu

Ethique de l’information

Que sais-je ? PUF, 1997

(Suite / Partie 2)

La course, la vitesse

De tout temps, la vitesse a pesé sur la recherche, le travail sur l’information et sa diffusion. La nouvelle a la particularité de se périmer très vite, déjà au bout de vingt-quatre heures. Aux XIXe siècle et XXe siècle, il fallait certes « faire de l’information » mais surtout la devancer « pour […] la vendre avant qu’elle ne soit dépassée ». Avec les progrès technologiques, on constate que c’est l’information qui s’emballe mais pas les événements qu’elle couvre.

Les techniques de la transmission ont fait un tel bond en avant qu’elle soumettent les faits à un « point indépassable d’instantanéité ». On escamote les procédures de contrôle, de vérification traditionnels de la profession : « Comment faire place à une réflexion éthique sous la contrainte du ‘déterminisme’ technologique et sous la pression de la vitesse, jamais relâchée ? » demande Daniel Cornu. Nécessité de survivre sur un marché. Les entreprises de presse ne sont pas autonomes, elles participent d’un « système commun » qui produit l’idée d’ « agenda setting ».

Par la détermination d’un ordre du jour, les médias interprètent la réalité de manière générale, en relevant le remarquable comme seul digne d’attention. L’influence des médias sur le public, la société (lieu commun des détracteurs du « quatrième pouvoir »), tient aux réalités de vitesse et de marché, plus que de la « manipulation » en vue d’une « domination" des masses. Pas de complot de la presse !

Paramètres personnels ? Le recours aux philosophes…

Le journaliste ne peut faire abstraction de ses choix, de son histoire personnelle, de ses origines sociales (milieu, culture, convictions). Il est naturellement loin de la règle déontologique. Il doit effectuer un travail sur lui-même pour se déprendre de son histoire personnelle et regarder le réel dont il a à rendre compte.. Selon le philosophe Kant, « le libre arbitre est la capacité de causer, à partir de soi, un nouvel état des choses. Il signifie que la volonté ne se laisse déterminer que par elle-même, en dernière analyse. » Kant ne nie pas que les conditionnements extérieurs à l’être pensant sont à l’œuvre, mais l’esprit peut travailler à s’en délivrer. Il peut opérer sur les faits : nommer, juger, accepter ou rejeter, transformer.

Serait éthique la perception que le fait, l’acte « objectifs » sont « bons pour moi mais surtout pour les autres ». Donc, à travailler, à penser, le journaliste trouve dans le réel le bon, ici le bon à écrire, à diffuser pour les autres. Le penseur anglo-saxon William James est totalement contre cette idée. Il ne peut concevoir que des êtres très différents les uns des autres peuvent remplir la même fonction, de la même manière. Chacun possède son point de vue particulier, et face à des faits plus ou moins impérieux, l’on s’y adapte par une « attitude originale ». La réflexion doit alors se faire jour : les individus en situation réelle abordent des choix éthiques. Ils construisent un bien et un juste très pragmatiques.

La psychologie sociale tente de discerner des paramètres qui peuvent déterminer le journaliste dans ses choix rédactionnels : image que le journaliste a de lui-même, personnalité, relations entretenues avec les collègues, situation dans l’entreprise, les pressions et contraintes liés au fait que les nouvelles sont publiques.

Le journaliste est-il libre ?

L’éthique suppose que le sujet est capable d’effectuer des évaluations, d’établir des alternatives, de choisir. Mais quelle est la liberté de ce sujet-journaliste face à des contraintes juridiques, d’organisation de son entreprise ? Certains sociologues, très critiques, sont partisans de l’ « approche systémique » qui émet des réserves sur la liberté du journaliste. Cependant les « fautes » du journaliste compteraient peu par rapport aux défauts du système. Cette analyse systémique semble insuffisante pour régler l’éthique de la profession.

Des observateurs mettent eux, en évidence, la capacité des acteurs à l’intérieur du système et dégagent des espaces de liberté pour que puisse être mise en jeu la responsabilité éthique du journaliste. Lesdits observateurs font place à une « éthique réflexive » de nature à interroger les conditions de la pratique, à identifier les contraintes afin d’agir sur elles, à dégager les conditions d’une « bonne information ». Activité encadrée plus qu’activité soumise.

L’objectivité ?

Elle est discutée par les journalistes eux-mêmes qui oscillent entre exigence première et « exigence morale moins spécifique d’honnêteté ». En tout cas, elle est soumise à une mise en cause sur divers registres :

Registre épistémologique : L’objectivité est considérée comme l’adéquation de la nouvelle et de la réalité, la capacité de rapporter les faits tels qu’ils se sont produits. Elle est une application au journalisme de ce qu’on considère comme l’objectivité scientifique. Les constructivistes dénoncent l’objectivité scientifique comme un mythe car il est impossible de connaître un objet indépendamment de l’existence d’un observateur. Ce qui signifie que le journalisme, qui relèverait plutôt des sciences humaines, n’atteint qu’une objectivité illusoire : il est impossible d’avoir une connaissance totale de la réalité.

Cette critique est dirigée contre le positivisme et ébranle le « fait brut ». Quelles sont les méthodes journalistiques battues en brèche : la « dominance des éléments matériels, externes et vérifiables ; l’expression des opinions par le recours à la citation, le fait que celle-ci a un caractère de conjecture uniquement. Les journalistes ne sont donc pas les fidèles miroirs de la réalité mes des « agents structurants ».

On en arrive même à une position ontologique, existentielle : le contact avec le réel pour le journalisme repose sur l’impossibilité fondamentale de connaître le réel, d’en rendre compte. La seule relation que l’homme journaliste puisse entretenir avec le « réel », le monde, est langagière. Le monde est mis en discours par le journalisme, tout comme pour la philosophie ou les sciences qui se disent exactes. L’interview, le tournage d’un reportage se veulent objectifs, mais le sont-ils ?

Registre psychologique  : Le journaliste ne peut appréhender le réel qu’à travers sa propre subjectivité, il ne peut se vider mentalement de ce qui le constitue comme individu.

Registre pragmatique : La critique pragmatique de l’objectivité du journaliste prend en compte les conditions de la pratique de sa profession. L’objectivité n’est pas niée absolument mais elle est présentée comme le résultat d’opérations « techniques », un peu boiteuses. Sont mis en cause les choix et le traitement de l’information. Certains faits seraient ignorés pour en « promouvoir » d’autres. Les opérations sont marquées par la « discontinuité », un « rituel stratégique ». Fondés sur quoi ? Sur une « présentation obligée de points de vue opposés, l’apport de preuves factuelles, l’utilisation appropriée de citations »

Registre éthique  : l’objectivité du journaliste n’est pas une réalité absolue car elle occulte sa responsabilité. Il faudrait une « éthique réflexive » qui légitime la démarche intellectuelle, qui confronte des valeurs, qui recherche des « fins »

Le registre idéologique : la critique idéologique vise à dénoncer, à partir de présupposés marxistes, le caractère formel de l’objectivité. Celle-ci mystifie en vue de perpétuer, de renforcer, dans la connaissance de l’actualité, les pouvoirs dominant la société.

LES FAIBLESSES DE LA DEONTOLOGIE

La déontologie présente des faiblesses qui lui sont propres. Les normes passent par des « formulations », les organes de régulation n’ont pas de pouvoir de « sanction ». Les nouvelles sont soumises à des « interprétations » infinies. Formalisme. Dans un même pays, l’observation des pratiques journalistiques révèle de telles différences qu’on imagine mal l’existence de règles réellement communes. Au-delà de principes généraux, il faut poser la question de l’élaboration de prescriptions qui résistent à l’instrumentalisation des règles.
On note l’absence de sanctions pour les non-respects car la déontologie repose sur l’application spontanée de règles et ressortit à la simple morale. Il y a une nette différence entre le droit et la déontologie.

Equivoque et formalisme des « règles »

Les textes de déontologie peuvent donner aux pratiques des orientations différentes. Non dans les aspects techniques (vérification des sources et rectifications si erreur il y a), non dans les convergences avec le droit (respect de la vie privée et atteinte à l’honneur) mais dans l’interprétation proposée de « vérité » :

La vérité est la valeur première de l’information. Cette valeur est toutefois mise en relation, en termes explicites ou implicites, avec une constellation d’autres valeurs, permanentes ou variables : le respect de la dignité humaine, le service de la démocratie, l’émancipation d’un peuple, le progrès d’une nation, l’honneur d’un régime. La vérité, dans les codes déontologiques, porte la marque de l’idéologie, de la politique, de l’histoire. Les interprétations induites par le contexte en infléchissent le sens.

Les règles sont trop soumises à des modifications de lieu et de temps particuliers. Les besoins, les contraintes risquent de pervertir la compréhension de la nouvelle. A cela s’ajoute le formalisme : respecter la lettre, mais pas l’esprit.

Responsabilité du journaliste

Etre responsable, c’est répondre de quelque chose à quelqu’un. Le journaliste doit alors être responsable du contenu de ses articles, il doit essayer de donner un reflet le plus fidèle possible des événements de la cité. Il est comptable de son information devant son public de manière externe et devant son rédacteur en chef, devant son éditeur et le propriétaire du média. Il doit des comptes aux divers pouvoirs sociaux qui attendent de lui un comportement conforme à leurs attentes. Mais il est nécessaire de dépasser la seule déontologie professionnelle, et ce dépassement doit se produire en direction des « médias comme organisations ».

DES MEDIAS RESPONSABLES

Liberté de presse, liberté d’expression : libéralisme

L’éthique de l’information ne tient pas tout entière dans l’éthique des journalistes. Elle s’étend à une éthique des médias dont la responsabilité dépasse l’individu journaliste. Cette éthique du collectif, des journaliste intégrés à des organisation, appelle l’idée du libéralisme. Dans le domaine des médias, les théories libérales reposent sur le principe du libre marché de l’information et des idées. Le libre marché assurant un pluralisme comme condition d’émergence de la vérité. Il faut que les idées se confrontent, en liberté, et c’est de cette confrontation que résulte la « vérité ».

La liberté de la presse est assimilée à la liberté d’expression. Les médias sont les dépositaires de la liberté de la presse et donc de la liberté d’expression. Le journaliste est le « représentant » du citoyen, son rôle consiste à « nourrir le pluralisme » par le commentaire, la critique de ce qui voudrait se jouer du citoyen. Dans le monde anglo-saxon, du statut du journaliste comme défenseur du citoyen découle une « méfiance » envers toute forme de régulation. De qui le journaliste aurait-il à se méfier ? De l’Etat, de la création de sa part de toute « éthique normative structurée et surveillée par des organes professionnels ».

Les théories libérales

Le fondement du libéralisme est l’individualisme, la « reconnaissance des droits naturels », dont la liberté d’expression, la liberté de la presse, le principe du « contrat social ». Individualisme : théorie qui reconnaît en l’individu la brique de base de la construction sociale. Droits naturels : théorie qui pose l’existence d’un droit antérieur à la formation de l’Etat. Il y aurait « un corps de règles » que la raison pourrait trouver en s’interrogeant sur la nature de l’homme.

Tout pouvoir qui ne respecterait pas les « droits naturels » perdrait sa légitimité. Aujourd’hui on parle plutôt de « droits de l’homme » que de « droits naturels ». Là, l’homme est davantage compris dans ses relations à la société. La coexistence de l’individualisme et des droits naturels aurait produit la théorie du « contrat social ». Ce contrat vise à résoudre la question de la cohabitation d’individus égaux en droits dans une réciprocité réelle.

Très tôt le libéralisme a accordé une attention à la limitation des pouvoirs politiques parce que les droits de l’individu sont considérés comme premiers. Et la liberté de la presse se situe à la jonction de deux libertés : liberté d’expression et liberté d’entreprendre. La presse a pour fonction essentielle de surveiller les pouvoirs de l’Etat (exécutif, législatif et judiciaire) et de maintenir un équilibre par rapport à eux. Elle a le devoir d’avertir le citoyen lorsque se produit un abus de pouvoir à son encontre. Elle a une « liberté négative » : assurer une non ingérence dans sa sphère d’action. Et une « liberté positive » : la possibilité d’agir à plusieurs, de mener une action en commun (lobbying).

Le libéralisme classique

Elle émane des Etats-Unis, dans le 1er amendement de la constitution : « Le congrès ne fera aucune loi restreignant la liberté d’expression et la liberté de la presse ». C. Merrill (dans les années 1970) défend une totale autonomie rédactionnelle comme condition d’un journaliste libre. La responsabilité morale de l’information incombe à la « conscience de chaque journaliste comme individu ». Il dénonce le danger d’une responsabilité qui relèverait d’une élite à l’intérieur de la profession.

Le libéralisme exclut toute régulation empiétant sur l’autonomie des journalistes et des dirigeants de presse, « les codes d’éthique [étant] des mécanismes de contrôle dangereux ». Le postulat en est clair : « Toute définition de la liberté serait en contradiction avec son objet : une liberté susceptible d’être définie n’est plus tout à fait une liberté ». Merrill et ses collègues estiment qu’il faut aligner la gestion du journalisme sur la gestion des marchés. S’il y a erreurs, « dérapages », ils se corrigeront naturellement.

Pourtant, depuis les XVIIIe et XIXe siècles les Etats-Unis n’ont pu éviter la rédaction d’un certain nombre de lois pour protéger contre les abus de la presse, d’une certaine presse. Promulgation de lois antitrust, maintien des conditions du pluralisme.

La théorie libérale moderne appliquée à la presse

Elle repose sur les mêmes fondements que le libéralisme classique : la liberté de la presse naît de la conjonction de la liberté d’expression et de la liberté d’entreprendre mais on s’est acheminé vers un principe accepté d’intervention de l’Etat et de régulation par la profession. Le pluralisme repose sur deux piliers : les médias généralistes qui assurent une publication d’informations et d’opinions différentes et l’existence de médias spécifiques pour des minorités qui n’auraient pas accès à l’information et à la diffusion de l’information.

Mais l’audience des grands médias s’érode et les médias spécifiques se fragmentent en surspéficité. Pour éviter l’érosion des généralistes, on concentre et à force de fragmentation le spécifique n’est plus viable. La conséquence est que le citoyen ne bénéficie pas d’une information plurielle. L’idée se fait jour que l’Etat peut intervenir. Les interventions concernent les aspects matériels et économiques, la réglementation de la publicité, les subsides à la recherche et à l’éducation sur les médias, des aides indirectes (tarifs postaux préférentiels, régime fiscal particulier).

Mais l’intervention sur le contenu est totalement exclu. Quant à la responsabilité du journaliste (sans lui ôter sa conscience individuelle), on admet qu’elle peut être soutenue par des normes professionnelles.

Liberté d’expression, liberté de la presse : confusion

Les théories libérales reposent sur deux conventions. L’une est que le journaliste est l’agent de la liberté d’expression du citoyen. Il parle à sa place, il est comme chargé par lui de rendre compte de la diversité de l’information. L’autre convention : le journaliste exerce une représentativité de l’entreprise et du propriétaire de son média. Mais c’est le propriétaire qui dispose de la liberté de presse puisqu’il institue une politique d’entreprise et une ligne éditoriale. On en vient à douter de la « capacité réelle d’un journaliste de procéder de manière autonome, dans la solitude de sa conscience, à l’équilibre entre liberté et responsabilité ».

Cela vient de la confusion entre la liberté d’expression comprise comme un droit de personnes privées et la liberté de la presse comme l’exercice d’une fonction publique. La conception du journalisme permettant à un individu de cumuler, comme au XVIIIe siècle et un peu plus tard, les fonctions d’éditeur, d’imprimeur et de journaliste a vécu. L’industrialisation à mis à bas le cumul. La liberté de créer et publier un organe de presse ne coïncide plus avec la liberté d’expression d’un journaliste. Certes, il a un petit pouvoir, dans le fait d’être soutenu par une déontologie professionnelle, mais les patrons de presse considèrent cela comme un « statut de référence idéale » seulement.

Les médias : une responsabilité sociale ?

La modification du libéralisme classique en libéralisme moderne amène un glissement vers une acception positive de la liberté. Ce libéralisme évolué se concrétise dans une « responsabilité sociale ». C’est l’aveu d’une insuffisance venue du refus de l’intervention de l’Etat et de la seule responsabilité des journalistes.

Dès la fin du XIXe siècle, un malaise est né devant la puissance des journaux. On critiquait leurs relations avec le monde des affaires, leur conservatisme politique, les atteintes à la morale publique et à la vie privée, la soumission aux pressions des annonceurs. Aux USA, ces critiques ont justifié la création de la Commission Hutchins. Hutchins était recteur de l’Université de Chicago, et son rapport de 1947 demandait le dépassement de l’aspect libéral de la presse et la reconnaissance d’une responsabilité spécifique aux médias comme organisations :

Il y a contradiction entre l’idée traditionnelle de la liberté de la presse et sa nécessaire contrepartie de responsabilité […] Nous nous trouvons ici en face d’un véritable dilemme : la presse doit rester une activité libre et privée, donc humaine et faillible ; et pourtant elle n’a plus le droit d’errer. Car elle remplit un service public.

La commission Hutchins fit cinq recommandations : 1) un compte rendu véridique dans un contexte qui donne sens ; 2) un forum ou s’échangent des commentaires et des critiques ; 3) un reflet fidèle des divers groupes de la société ; 4) évocation et débat sur les objectifs des valeurs sociales ; 5) un accès de tous à l’information du jour. La commission a fait évoluer le libéralisme basique en admettant une intervention de l’Etat afin que les dirigeants des médias respectent les droits de l’ensemble du public.

Une Commission d’enquête britannique (1947 également) veut répondre au phénomène des concentrations médiatiques, mais elle ne produit que des articles « lénifiants », inefficaces. Il faut attendre 1953, 1962 et enfin 1977 pour voir des réactions face à l’influence de la publicité sur les mouvements de concentration. La Commission britannique de 1977 n’hésite pas à intervenir sur les contenus : la tendance de la presse populaire à exploiter « la sensation et la vie privée des personnes ».

Un droit à l’information

En France, la législation évolue face à la concentration médiatique et à son intrication avec la finance. Elle vise à préserver la concurrence en deux orientations : 1) une obligation de transparence quant à la structure financière des entreprises accompagnée d’une interdiction faite aux acteurs financiers étrangers d’acheter plus de 20 % d’un organe de presse (1986). 2) Ensuite des aides indirectes ou directes aux journaux fragiles mais jugés comme nécessaires au pluralisme. Autres idées importantes : permettre aux médias d’assurer leur fonction en les protégeant également des interventions arbitraires du pouvoir politique ; offrir aux citoyens un droit à l’information digne de ce nom et garantir ainsi la formation d’une opinion publique capable d’orienter l’expression des politiques.

En 1969, Jean d’Arcy (fondateur de l’eurovision) prônait un « droit de l’homme à la communication » au sens d’interaction entre les instances médiatique, politique et l’intérêt des citoyens.

Critique de la théorie de la responsabilité sociale

La théorie de la responsabilité sociale appartient aussi au libéralisme nouveau. Elle affirme une responsabilité des médias distincte de la responsabilité des journalistes. L’information est un bien premier auquel chacun a droit et la dyade Etat-Presse comporte un tiers : Etat-Public-Presse. Il en ressort que le public doit pouvoir juger. Le public doit connaître les incidences sur sa vie des projets des deux autres acteurs

Les moyens…

La libre expression peut-elle être protégée par une correction du fonctionnement libéral et conserver son autonomie face à l’Etat ? La question de la liberté ne recouvre pas tous les aspects éthiques de la responsabilité des médias. La responsabilité recouvre toutes les activités journalistiques. Qui doit être le juge de la responsabilité des médias ? L’application de principes journalistiques s’ajoute à la définition des lignes éditoriales.

Des chartes internes renforcent les normes professionnelles générales. Les normes indiquent au public que l’entreprise est respectueuse des règles et obtiennent sa confiance. L’application de ces règles est soumise à un auto-contrôle, passant par les hiérarchies et la présence d’un médiateur dans l’entreprise. Mais un certain public n’est pas satisfait de ce fonctionnement interne. Il souhaite des règles externes.

La question se pose de l’existence possible d’un organe de surveillance de tous les médias, ni professionnel ni particulier à l’entreprise. Les conseils de la presse pourraient être ouverts systématiquement à des représentants publics, des personnes issues de la justice ou de l’université. En effet, les journalistes et leurs patrons sont soupçonnés de ne pas respecter les règles, même professionnelles internes :

Comment empêcher que les médias fassent n’importe quoi ? Tout contrôle des médias qui ne repose pas sur une forme de régulation interne suppose l’intervention de l’Etat. Comment la mettre en place sans rompre avec la liberté de l’information ? Et comment éviter, si une autonomie suffisante est assurée à l’organe de contrôle, que la solution ne repousse simplement le problème d’une case, posant la question du contrôle des contrôleurs ?

Mais les dirigeants d’entreprise ne se préoccupent que du profit, le pluralisme n’est plus assuré à cause des concentrations. Les moyens techniques et financiers ne peuvent être garantis à toutes les publications. Le mouvement de concentration s’est aggravé parce qu’il suppose l’ « intégration verticale » dans de grands groupes aux activités industrielles multiples.

Le statut de l’audiovisuel

USA : Qu’il soit étatique ou privé le statut de l’audiovisuel est différent de celui des médias imprimés. Sous l’angle de la responsabilité sociale, les médias audiovisuels se sont vus « surveillés » très tôt. La règlementation américaine a été l’une des premières à se mettre en place :

1934, création de la FCC (Federal communication commission). Il lui incombait d’émettre des autorisations de diffusion, d’attribuer des créneaux de diffusion, de surveiller l’application de règles internes peu éloignées des règlementations de la presse imprimée. La FCC était censée promouvoir des émissions d’intérêt public, donc elle était intrusive dans le contenu. L’agent de média audiovisuel avait la fonction de journaliste et de mandataire en charge du bien commun. Mais cette double fonction crée une tension entre « intérêt du public » (satisfaction de l’audience) et « intérêt public ».

Le Congrès a cherché une voie médiane entre les mauvais programmes et les programmes culturels : les médias audiovisuels avaitent un accès aux ondes limité à cinq ans, non renouvelable, si dérogation au cahier des charges appelé « doctrine d’équité » ou Fairness doctrine, fondé sur la pluralité des opinions. Mais la « doctrine » n’a pas empêché la « promotion des opinions politiques majoritaires ». Ronald Reagan a supprimé la « doctrine » en 1987.

Depuis les années 1980, l’audiovisuel américain est placé sous dérèglementation, aggravée par la montée des médias numériques. Une seule mesure protège le public, celle qui concerne la violence : une puce V-Chip est placée dans chaque téléviseur pour un contrôle parental. Mais les parents contrôlent-ils quelque chose ?

Autorités de régulation : et l’Europe ?

La plupart des Etats ont confié la régulation à des autorités administratives dont le statut varie en fonction des traditions juridiques et des structures des Etats. Principes communs difficiles à décider…

En France, le CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) étend son autorité à l’ensemble du paysage audiovisuel. En Allemagne, on tient compte du statut fédéral et les länder ont une compétence exclusive. Quel est le rôle des organes de régulation ? La définition n’en est pas aisée. Est-ce une simple consultation ou un pouvoir juridictionnel ? Cinq fonctions émergent : 1) L’autorégulation des chaînes publiques 2) L’octroi des autorisations relèvent de l’administration du secteur audiovisuel avec pour objectif la garantie du pluralisme 3) La nomination des dirigeants du secteur public relève aussi du secteur public 4) Le contrôle des programmes porte pour l’essentiel sur la violation de principes fondamentaux (objectivité de l’information, pluralisme des opinions, limitation en matière de publicité et de « parrainage ») 5) Elaboration de règles et contrôle de leur application.

Tentatives de régulations mondiales

Les Nations Unies ont essayé de formuler un Code d’honneur international du personnel de presse et d’information entre 1950 et 1952. L’UNESCO pour un « Nouvel ordre mondial de l’information et de la communication » a dominé la discussion relative à l’éthique depuis les années 1970-1980. L’ancienne Union soviétique et ses alliés d’alors essayèrent d’ « empêcher la pénétration dans leur propre sphère d’influence des grands médias occidentaux, en particulier des agences internationales ». Bien que reposant sur les idées de libéralisme et de pluralisme, les « réseaux occidentaux » dominent le monde et gèrent les marchés de l’information et donc le tiers-monde. Ce dernier n’a pas les moyens de donner au « village planétaire » sa vision de l’actualité mais il est aussi difficilement capable d’informer sur lui-même, sur les événements qui surviennent dans sa sphère.

En 1978, l’UNESCO avait produit une déclaration de principes fondamentaux concernant la défense de la paix dans le monde, la lutte contre le racisme, l’apartheid. La critique occidentale y vit un « plaidoyer au service des pouvoirs locaux » et une tentative de canaliser la libre circulation des informations et idées « incompatible avec les principes libéraux de la communication ». En 1978 l’UNESCO a incité les organisations professionnelles de journalistes à inclure ces principes dans leurs codes déontologie et à les appliquer.

Cela aboutit en 1983 à la parution des Principes internationaux de l’éthique professionnelle des journalistes. En 1989 l’UNESCO a adopté une Nouvelle stratégie de la communication. La déontologie restait l’affaire des professionnels de l’information mais pas celle des Etats nationaux et internationaux. Le 18 janvier 1994, le Parlement européen a adopté la résolution assurant la « protection du secret des sources des journalistes ».

En juillet 1993, l’assemblée parlementaire européenne adopte une « Recommandation et une résolution relatives à l’éthique du journalisme ». On constate ensuite une tendance à renforcer les droits du public face à la liberté des entrepreneurs « dans le commerce de l’information ». Levée de boucliers chez les grands producteurs libéraux de l’information.

LIBERTE ET RESPONSABILITE DU PUBLIC

Des tentatives ambitieuses se sont fait jour pour assurer une « meilleure information », éviter les dérapages, les abus. On y a vu les risque d’enrayer les mécanismes mêmes de la liberté de la presse.

Le système médiatique contre l’éthique : qui gagne ?

La pensée libérale se laisse pénétrer par la théorie de la responsabilité sociale, mais très lentement. Quelles sont les conditions pour rendre possible une éthique des médias comme organisations ? En fait, chaque sphère pose ses propres principes de fonctionnement, établit ses critères et ses normes. Chaque sphère se referme sur elle-même : « elle fonctionne de manière autoréférentielle » fermée aux échanges.

Comparons : l’économie a la fonction de créer de la richesse, la science de produire des connaissances nouvelles. Aussi les médias ont-ils pour fonction de produire des informations et du divertissement. Ce fonctionnalisme bloqué empêche les médias comme organisations d’écouter les critiques de voix extérieures. Ce système, néanmoins, laisse à la morale une place dans les « relations interpersonnelles ».

Serait-il donc possible d’envisager une éthique des médias fondée sur le respect de la personne ? Les conditions des « dirigeants » ne sont en fait pas plus agréables que celle des journalistes qu’ils emploient.

Médias et communautés

Les théories de la responsabilité sociale des uns et des autres, de la liberté du droit à l’information permettent de dépasser le niveau individualiste. Les médias comme organisations se voient reconnaître une responsabilité propre, comme celle des journalistes et du public : « Ce devoir des médias crée en contrepartie une obligation. Le citoyen a un devoir moral d’être informé, qui fait partie de sa responsabilité à l’égard de la communauté politique. » N’est-il pas envisageable de traduire l’exigence éthique par une régulation publique ? Sans rompre avec le libéralisme mais tout en ménageant un large accès à la liberté d’expression ?

Aux USA, il existe une théorie communautaire », datant des années 1980 (années Reagan) qui réagit vivement à l’ultralibéralisme. Les « communautés » préconisent le retour à l’idée de « bien commun », le débat sur les « valeurs de la sphère publique » : « restauration de la vertu civique et de la moralité publique ». A l’opposé de la société ultralibérale composée d’atomes, la personne individualiste, le « communautarisme » voit l’individu comme trouvant son identité dans le groupe.

Mais le communautarisme rend difficile tout débat sur l’universalité des valeurs, difficile par sa « clôture ». Clos les ultralibéraux de l’individu tout feu tout flamme, mais clos aussi sur eux-mêmes les « communautariens ». Les enjeux tiennent au carrefour de la liberté positive et de la liberté négative. La conception libérale est « négative » : liberté de la presse, libre circulation des idées contre tout contrôle du pouvoir, respect de l’ensemble des droits de l’individu contre l’Etat. La conception communautaire est positive : instauration d’un espace public délibératif.

Aucune de ces deux théories n’est à sacrifier à l’autre. La « liberté négative » protège les droits individuels, la « liberté positive » assure à tout individu le pouvoir de s’exprimer.

Paradoxe du libéralisme

Les propriétaires de médias s’opposent aux mesures de régulation publique, en invoquant la liberté d’expression mais ils la tiennent pour leur privilège plus que comme un droit offert à tous. Le paradoxe vient du fait qu’à présent il faille obtenir des assurances que le pouvoir ne commette pas d’abus contre cette puissante individualité qu’est un organe de presse privé.

Certains patrons de presse pensent que seul un bon Etat, démocratique, serait à même de les protéger contre lui-même. Ils demandent alors à l’Etat de les protéger de lui-même. La conception communautaire dépasse la liberté de la presse comme simple droit privé. La liberté positive est ainsi nécessaire à la liberté négative. La conception communautaire substitue une appréhension intersubjective de la liberté de communication.

L’accès du public : un Etat qui joue contre lui-même

L’accès du public n’est pas le droit caricatural de tout un chacun de « publier » ce qu’il veut en interpellant un organe de presse privé. Il y a toujours davantage de personnes qui souhaiteront s’exprimer dans les médias qu’il y a de temps et d’espace disponibles. Un JT fait 30 minutes, en gros, et ne peut accueillir la voix de chacun, à moins d’une entrée en force sur le plateau et le vol du micro au présentateur.

Comment accorder une reconnaissance de liberté pour tous ? Il semblerait qu’il doit s’instituer et que s’instituent des « points de vue », des « opinions » dont des médias sont les représentants. Le Figaro n’a pas la même ligne éditoriale que L’Humanité. Ce sont les thèmes traités par les médias qui répondent à l’exigence d’accès à l’expression.

Le public a-t-il des devoirs ?

Si le public demande des comptes aux médias, il n’est pas passif, il n’est pas un simple « usager » de produits médiatiques de son bord. Les citoyens participent de manière plus ou moins directe au débat médiatique par les élections, l’acceptation de lois qui en découlent, l’activité des tribunaux.

Une conception globale de l’information

Définir et faire vivre une éthique de l’information est complexe. Cela engage en même temps les journalistes, les dirigeants de médias et le public. Il s’y engage d’autres acteurs comme les chercheurs ou les hommes politiques.

Des solutions aux dysfonctionnement existent : désigner un médiateur dans chaque entreprise médiatique (pour des arbitrages internes ou avec le public), établir une autorité administrative indépendante des puissances médiatiques, d’hommes politiques particuliers qui pourraient se montrer trop dirigistes. Cette autorité pourrait assurer « une large distribution de la liberté d’expression et la mise en place d’une liberté de la communication ». Mais on constate une persistance de dérives, d’erreurs grossières, de défauts. Les enjeux d’une éthique de l’information n’ont pas encore été « saisis ».

La diffusion médiatique mondialisée amplifie et élargit les dires et faits des différents acteurs du processus d’information. L’instauration d’un maintien de la liberté de communication et d’expression par les médias suppose l’existence d’une éthique portant sur les journalistes, les organes de presse et le public. Pour que cette éthique puisse être établie et efficace, il serait souhaitable de poser la notion d’un « principe de responsabilité » général.