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    Publié : 4 juillet

    EDWY PLENEL, COMBAT POUR UNE PRESSE LIBRE

    LE MANIFESTE DE MEDIAPART / GALAADE EDITIONS, 2009

    Mediapart est un site d’information entièrement en ligne, créé en 2008, par un groupe de journalistes dont Edwy Plenel. Il revendique l’indépendance financière par ses abonnements, le parti pris de démocratie en faisant participer le lecteur exigeant au contenu à travers le club de blogs associés.

    Ce texte est un pamphlet à l’égard du pouvoir excessif du politique et de la finance contre le quatrième pouvoir, très rogné, celui de l’information et du journalisme.

    Qu’importe les pouvoirs politico-financiers en place, d’ailleurs, leur réaction face au quatrième pouvoir est toujours la même. Méfiance et fermeture.

    Effondrement de l’ancien monde médiatique

    Edwy Plenel « ne [se] résign[e] pas aux trois crises – démocratique, économique, morale – qui minent l’information en France. » En cause ? Une présidentialisation du régime ruinant « l’esprit démocratique [qui] corrompt l’indépendance des hommes et dévitalise l’expression de la liberté ». L’indépendance et la liberté du « service public audiovisuel ».

    Le journaliste serait l’ « ennemi » à « séduire ou soumettre, vaincre ».
    La régression démocratique se conjugue à « l’effondrement, de l’ancien monde médiatique ». En effet, la presse française connaît une « spirale dépressive » de type économique : « déficits », « lecteurs qui s’en vont », « recettes publicitaires qui se réduisent » et « plans sociaux » en conséquence. L’argument invoqué à chaque fois ?

    La « fatalité » néolibérale.

    Presse fragile égale presse faible, presse faible égale presse qui doit se corrompre pour perdurer : abaisser « la valeur d’usage » de l’information en « sa qualité, sa pertinence et son indépendance ». La « crise financière » touche la presse française depuis 10 ans [nous sommes en 2009, alors]. Celle-ci « s’épuis[e] à courir derrière d’improbables rentabilités » offertes par « des mondes extérieurs au journalisme, à ses métiers, comme à ses finalités ». Le tableau est sombre : « Tout semble fait, aujourd’hui, dans ce pays, en cette époque, pour démoraliser le journalisme, ses valeurs, ses idéaux, sa jeunesse en somme ».

    Irruption du numérique

    A cet état de fait économique, financier, complètement destructeur, s’ajoute « la révolution industrielle dont le numérique est le moteur et Internet le symbole ». Les vieilles cultures professionnelles volent en éclats. « Ce manifeste […] est une invite au refus et l’ébauche d’une renaissance ». La résistance se mue « en laboratoire de recherche et atelier de création ».

    C’est la « nouvelle presse numérique ». Elle propose « une alliance avec des professionnels de l’information [s’efforçant] de retrouver le chemin du public ». Le moyen : « propre responsabilité démocratique », « authentique exigence éthique ».
    L’aventure Internet « affirm[e] des façons d’être et de faire qui ne demandent qu’à être partagées et suivies ». « Evénement », « inattendu », « imprévu » sont le « sel » de l’information, « un risque [qui] y est forcément un bonheur ».

    Donc une liberté éditoriale, une indépendance économique repensent et refondent la presse. Ce ne doit pas être une presse de type « sous-produit en ligne de journaux imprimés », ni « média de complément des titres anciens » : mais potentialités et opportunités de ce qui « fait sens », « débat qui instruit et construit l’échange de savoirs et le partage de connaissances ».

    Médiapart relève du journalisme de « longue tradition, indissociable de l’exigence démocratique ». En quoi faisant ? : « […] fournir les informations d’intérêt public qui nous sont nécessaires afin de rester libres et autonomes, maîtres et acteurs de nos destins, individuel et collectif ».

    Le pure player et ses devoirs

    Quelle est l’obligation d’un pure player comme Médiapart ? : « (l’] l’égard de la vérité, sa première loyauté envers les citoyens, sa première discipline, la vérification et son premier devoir, l’indépendance ». Il faut moduler la verticalité : « Notre métier ne peut plus être pratiqué d’en haut, tel un argument d’autorité qui ne souffrirait pas la discussion, […] entre nous seuls, comme une histoire pour initiés qui tiendrait à distance ses lecteurs ».

    Avec l’arrivée de l’Internet, « média personnel, la révolution d’Internet a fait tomber de son piédestal le journalisme qui prétendait avoir le monopole de l’opinion ». C’est ainsi que le journaliste s’est rendu compte qu’il lui faut « réapprendre, parfois à ses dépens, que le jugement, le point de vue, l’analyse ou le commentaire, l’engagement, l’expertise et la connaissance ne sont pas sa propriété exclusive. »

    Le journaliste est remis à sa place, renvoyé à son devoir : « chercher, trouver, révéler, trier, hiérarchiser, transmettre les informations, les faits et les réalités, utiles à la compréhension du monde, à la réflexion qu’elle suscite et à la discussion qu’elle appelle. »

    Défendre le journalisme aujourd’hui, c’est revendiquer « ce travail d’information, d’enquête et d’explication, de terrain, de contextualisation ». Et le « partenariat inédit avec des lecteurs contributeurs ». Avancer que sur l’Internet, la relation avec son lecteur n’est pas un vain mot « n’est pas un argument démagogique ou un cliché commercial ». Les électeurs ne sont pas une « masse anonyme » cependant, mais on commence par « construire un public conscient et impliqué […] et nouant une conversation démocratique ».

    L’Internet payant, facteur de qualité

    C’est pourquoi Edwy Plenel et son équipe ont fait le choix, « à contre-courant » du payant. La crise économique balaie l’idée de la gratuité. En fait, le gratuit n’existe pas « tant l’on ne cesse de payer les matériels et les équipements, bref, les tuyaux qui y donnent accès ».

    La gratuité marchande amène à ce « que tout se vaut […] le meilleur comme le pire, l’information pertinente comme la rumeur infondée ».
    On ne paie pas, donc on ne cherche pas à distinguer le vrai du faux en tant que lecteur, dans un parcours frénétique en hyperliens impasses. Vouloir ratisser le plus grand nombre « condition d’une manne publicitaire aussi improbable qu’instable » risque de faire croire que tout se vaut ».

    La gratuité « tire l’information vers le bas, l’uniformise, et la banalise, la malmène et la dévalorise ». Le bon mélange est la « gratuité démocratique de l’échange et l’abonnement payant de l’engagement ».
    La « valeur de l’information, c’est la qualité de ses journalistes. L’acte d’achat [intervient] à condition […] que ce soit au juste prix et que le public ait son mot à dire. Résister à la gratuité marchande, renforce la gratuité démocratique ». Indépendance publicitaire, et pas « de courbe d’audience ».

    Information et démocratie

    Edwy Plenel rêve d’un certain pouvoir politique : « Oui, faisons un rêve. Imaginons un pays doté d’un acte fondateur sur la liberté de l’information, imposant à tout détenteur d’une parcelle d’autorité publique de répondre aux curiosités des citoyens, aux questions des journalistes, aux investigations des médias et les contraignant à dévoiler tout document administratif nécessaire à l’information du public. » Qu’advienne un « gouvernement de la transparence […] prioritaire ».

    Qu’est-ce à dire ? Plus de « conflits d’intérêt », « honnêteté des politiques publiques », « des procédures publiques de nominations », « faire la clarté sur d’éventuels liens de sujétion ». Qu’advienne un pays, où le pouvoir exécutif n’impose pas « ses hommes, ses choix […] dans l’ensemble des sphères de la vie publique ». Pas de « pouvoir législatif […] humilié […] de pouvoir judiciaire […] soumis ».

    Le public ne doit pas oublier que les « démocraties sont mortelles […] mises en péril par leurs démons internes ». Le « sort fait à la liberté de l’information, sur tous supports […] est un marqueur de vitalité ou de nécrose ».

    Edwy Plenel évoque Combat d’Albert Camus « ce quotidien issu de la Résistance et né de la Libération quand brillait l’espoir de refonder la République par un surcroît de démocratie, de solidarité et d’humanité ». Citation de Camus, dans Combat, du 31 août 1944 : « Notre désir, d’autant plus profond qu’il était souvent muet, était de libérer les journaux de l’argent, et de leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à la hauteur de ce qu’il y a de meilleur en lui ».

    Médiapart se donne pour programme, en se haussant au-dessus du thème du journalisme honnête, une réforme de la démocratie elle-même. Réformer le politique, avant de réformer la presse. C’est ambitieux. Dans cette tradition de ne faire « Aucun exclu du festin […] Chacun, chacune, tous et toutes imparfaits que nous sommes, avons ce droit naturel de parler, de débattre, de choisir, de décider, de voter et d’élire […] pas de sésame, pas de recommandation, pas de passe-droit. Sans privilège de naissance, de fortune, ou de diplôme, chaque citoyen devrait pouvoir s’exprimer, se prononcer, s’engager, se porter candidat, se faire élire, en un mot gouverner ».

    Les oligarques

    Nous vivons dans un monde d’ « experts éclairés, mieux avertis que les citoyens ordinaires, en raison de […] formations […] fonctions […] titres », de nouveaux aristocrates, en somme, susceptibles de mettre à mal la démocratie. En 2005, le philosophe Jacques Rancières écrivait

    La Haine de la démocratie, reposant sur « un étonnement faussement naïf » devant la « méfiance bavarde exprimée […] par bon nombre d’experts, conseillés du prince ou intellectuels de cours, envers la démocratie, ses excès, ses débordements […] son inculture, son inexpérience ». Le philosophe évoquait, selon lui, une oligarchie politico-financière. On en revient aux médias : « La détestation du journalisme est l’expression convenue de cette haine de la démocratie […] s’ils font leur métier, les journalistes y feront toujours désordre […] la liberté de la presse est un danger permanent » pour les « nouveaux oligarques » attachés au « […] secrets des informations, des décisions, des réseaux, des motivations et des intérêts, secret en somme de tous les événements, faits et contextes […] qui peuvent rendre […] inintelligibles leurs actions publiques ».

    Avancées anciennes : USA, Londres, Munich

    La France semble ne pas connaître « un équivalent du Freedom of Information Act, institué aux Etats-Unis dès 1967, et donnant un large accès citoyen aux documents étatiques, mais de plus elle ne cesse de réduire « ses espaces de transparence ». Le ministère des armées aurait fait « une récente proposition d’extension du secret défense, accompagnée d’une limitation sévère des pouvoirs d’enquête des juges d’instruction ». Des opérations opaques seraient « cadenassées ». Également, « verrouillage accru de nos archives publiques, au prétexte de la sécurité nationale ou de la vie privée ». La démocratie est d’abord « cette exigence première : la transparence des actes publics ».

    En Grande Bretagne, « la publicité des séances de la Chambre des communes (1720-1771) permet des débats « où s’affrontent les élus du peuple ». En France, c’est en 1789 qu’a lieu l’ « expression publique de revendications par les cahiers de doléances, puis la désignation pluraliste de représentants par l’élection de députés […] la confrontation transparente des opinions dans les assemblées ouvertes, sanctionnées par des votes. ».

    Aux journalistes, « [leur] métier est l’information […] la libre enquête sur tous les faits qui conditionnent la vie publique ». Ce n’est « pas un privilège mais une responsabilité ». La charte journalistique européenne du journaliste est une « responsabilité primant toute autre » à l’égard de l’employeur, des pouvoirs publics. Les journalistes sont « dépositaires, instruments et gardiens d’une liberté qui ne leur appartient pas » (Texte de Munich, 1971).

    L’État opaque

    Que fait l’État ? Il « diabolis[e] la transparence », elle serait un « fantasme panoptique totalitaire ». La transparence est la condition du secret, du « secret légitime par la délimitation explicite de ses territoires et par l’identification claire de ses gardiens ». Inanité selon E. P. car la vie privée est sept fois moins protégée « qu’en cas de violation du secret défense ».

    L’argument invoqué est l’existence des secrets du médecin, de l’avocat, du notaire, de l’avoué, et de la source du journaliste. E. P. pense que le secret d’Etat ne peut pas être aligné sur celui d’un « individu ». L’article 10 de la convention européenne des droits de l’homme stipule : « Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considération de frontières ».

    La Cour européenne de Strasbourg en déduit « […] que la puissance du pouvoir appelle la libre critique, sans contrainte ni entrave ». A la différence du particulier, l’homme politique s’expose « […] à un contrôle attentif de ses faits et gestes tant par les journalistes que par la masse des citoyens ; il doit par conséquent montrer une plus grande tolérance. »

    D’Hugo à Rosanvallon

    De grands textes classiques de la plume d’écrivains vont dans le même sens. Victor Hugo, le 11 septembre 1848, à la tribune de l’assemblée : « Permettez-moi, messieurs […] de déposer dans vos consciences une pensée […] : c’est que le principe de la liberté de la presse n’est pas moins essentiel, n’est pas moins sacré que le principe du suffrage universel ». Dans l’Appel de la Colline, Pierre Rosanvallon : « La liberté de la presse n’est pas simplement une liberté individuelle […] elle est une composante structurante de la vie démocratique. Elle est ainsi, à la fois, une liberté publique, un bien collectif et un rouage démocratique ».

    Comme c’était le cas en Union soviétique, où l’élection « absolutis[ait] » par une « légitimation » quelque peu exaltée, le fait d’être élu n’empêche plus de devoir rendre des comptes à la nation : « La démocratie véritable suppose d’autres épreuves de validation complémentaires et concurrentes du moment électoral, dans laquelle la liberté plurielle de la presse est un acteur essentiel ».

    Hapodi, problème mal posé

    Débats parlementaires de 2009 sur « le projet de loi création et Internet […] Hadopi ». Selon la ministre chargée du dossier l’ « accès à Internet ne peut être considéré comme un droit fondamental ». Ce n’est en fait qu’un transfert de support qui recoupe la loi de 1881 indiquant « que l’imprimerie et la librairie sont libres ». E. P évoque la 3e révolution industrielle qu’est l’Internet et le fait que son usage est libre. Il ne s’agit pas de simples « tuyaux mais de contenus : demain plus encore qu’aujourd’hui, l’information circulera d’abord sur Internet. Refuser ce principe du droit pour tous à Internet, c’est sciemment préparer une société où l’information ne sera pas donnée à tous ».

    Les journalistes sont « dépositaires, acteurs, instruments d’une liberté fondamentale. » Ils sont contraints à servir cette liberté, adossée à la démocratie. Ils défendent la vérité (au v minuscule) « non pas ces Vérités majuscules […] qui tissent des croyances et idéologies ». Optons plutôt pour des « vérités sans lesquelles il n’existe pas de rapport au réel ».

    Les faits

    Les « vérités factuelles » sont le matériau de l’artisan journaliste qui doit « vérifier, recouper, préciser, sourcer, contextualiser, expliquer, rectifier ». Cet « assemblage » forme « puzzle […] extensible […] toujours en chantier […] assise nécessaire des interprétations, réflexions, débats qui prolongent l’information en opinions ». Sans « vérité […] précision, rigueur, profondeur, qualité, indépendance, pluralisme de l’information […] la liberté d’opinion s’épuise en vaines spéculations ».

    Le politique ne supporterait pas le « scandale de la démocratie » autant que le « scandale de la vérité ». La liberté du journaliste est vécue par les politiques comme quelque chose « qui échappe à leur contrôle ». Alors certains journalistes renoncent à cette exigence intellectuelle et professionnelle.

    Arendt, Montesquieu et Debord

    Hannah Arendt, dans un texte de 1967, Vérité et politique, « prolong[e] sa propre expérience de journaliste occasionnelle lors du procès Eichmann à Jérusalem [… elle] oppose les vérités de raison aux vérités de fait. » Lesdites vérités de raison peuvent êtres « raisonnables ou absurdes », elles sont infinies, reposant sur « conviction […] croyance […] préjugé […] idéologie […] parti-pris », alors que les vérités de fait sont fragiles, menacées par le « pouvoir ».

    Les « faits, les événements » sont défaits par les « axiomes, les découvertes, les théories ». Une fois les faits perdus, rien ne les ramène, pas même « l’effort rationnel ». La « liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat ». Donc pour E. P, son métier, « c’est défendre la vérité quoi qu’il en coûte ». Il s’ « accroch[e] à la production, recherche, travaille à la révélation de ces vérités factuelles sans lesquelles il n’est plus […] d’échange démocratique fructueux ».

    L’exigence du respect des faits « ne dérange pas que les pouvoirs […] établis ou en gestation. Elle nous bouscule nous-mêmes, journalistes ». En effet, le journaliste n’est pas dénué de « vérités de raison, de conviction et de croyance ». La pratique du journalisme se veut donc collective et collaborative pour « discussions, procédures et relectures » empêchant la solitude menant aux « impasses ». Selon Arendt, sans le journaliste chercheur et vérificateur des faits « nous ne nous y retrouverions jamais dans un monde en changement perpétuel, et, au sens le plus littéral, nous ne saurions jamais où nous sommes ».

    Faute de vitalité ou de vigilance, « la civilisation tout comme la démocratie peut se suicider ou s’épuiser elle-même ». Le risque c’est que le pouvoir politique, où qu’il soit, quel qu’il soit, institue « la déréalisation comme mode de gouvernement ». Le journalisme travaille la réalité comme matière première, la cherche, la « découvr[e], la questionn[e] », dans une « délibération » supposant « une libre connaissance des réalités […] nationales, internationales, politiques, économiques, sociales, sociétales, culturelles ». Il doit combattre « le registre de l’irréalité sous l’apparence de l’évidence ».
    Montesquieu, en 1748, prône la séparation des pouvoirs : « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». La déréalisation masque « les intentions ou les actions véritables », elle rend le pouvoir « insaisissable », le transforme « en roman-photo dont les citoyens ne sont plus que les spectateurs ». La « péroraison » rend les « références » et les « valeurs », « résersibles ». C’est l’amnésie : « Plus de sens, plus d’histoire, plus de références ni de repères ».

    Dès 1967, Guy Debord parlait de société faite spectacle : « Dans le spectacle, image de l’économie régnante, le but n’est rien, le développement est tout. Le spectatcle ne veut en venir à rien d’autre que lui-même ».
    L’information est une bataille, « les journalistes sont en première ligne de cet affrontement pour la démocratie ». Le programme « tient en peu de mots : défendre l’indépendance, promouvoir la qualité, restaurer la confiance ». La révolution numérique peut donner une nouvelle jeunesse au journalisme en promouvant ces trois points.

    Internet : l’immatériel coûte peu

    L’Internet permet de créer plus facilement « des entreprises d’information indépendantes » portant l’ effort sur « les équipes rédactionnelles » et échappant à trois coûts principaux : « le papier, l’impression, la diffusion ». Avec le lien hypertexte « le numérique facilite un enrichissement infini de l’information, de son contexte, de son histoire, invitant sans cesse au référencement et à la documentation », sans compter le multimédia. Le numérique met fin à la clôture du journal papier sur lui-même, limité « à sa finitude […] au nombre de signes, nombre d’articles, nombre de pages ». Et de « nouvelles alliances » s’établissent entre journaliste et lecteur qui commente, participe.

    On note aussi l’alliance du journaliste et de spécialistes tels que les historiens, les sociologues par exemple. Le travail du journaliste et de son lecteur-contributeur ouvre le débat démocratique public. « Construire un public (pas une audience) suppose une « adhésion […] une conscience commune ».

    Les acteurs financiers des médias n’ont pas pour but « valeur », « pertinence », « originalité », « rareté » de l’information, le principe de leurs activités est ailleurs. L’internaute se fabrique par lui-même ses « références », ses « recherches » et multiplie ses « documents ». La « potentialité démocratique du Net effraie » : il va contre l’uniformité. Les entreprises du Net sont susceptibles de faire déjà régresser le modèle numérique par « des modèles marchands dominants, identifiés à la gratuité et à l’audience » ou clic comptabilisé.

    La politique du clic s’adosse à la gratuité qui dévalue l’ « exigence factuelle […] pour lui préférer l’émotion, l’instantanéité et la personnalisation qui transforment le lecteur en spectateur passif plutôt qu’en citoyen actif ».

    Essai de charte en 9 points

    Edwy Plenel termine son pamphlet antipouvoir économico-politique de 2008-9, complètement applicable à 2017, par l’Appel de la Colline, ainsi nommé parce qu’il s’est tenu au théâtre de la Colline, à Paris, où Reporter sans frontières était au côté de Médiapart.

    Avant les 9 points, ci-dessous, valant charte, il énonce certains principes :

    - la liberté de la presse n’est pas un privilège des journalistes mais un droit des citoyens
    - le droit à l’information, à la libre expression est à la libre critique, ainsi qu’à la diversité des opinions est une liberté fondamentale de tout être humain
    - une véritable démocratie suppose que tous soient pareillement informés pour être libres dans leurs choix et autonomes dans leurs décisions

    Les 9 points ou règles :

    1/ le respect général du droit moral des journalistes sur leur travail, afin de garantir que l’information ne soit pas réduite à une marchandise

    2/ le refus impératif du mélange des intérêts industriels et médiatiques afin de garantir que les opérateurs économiques n’aient pas d’autre objectif que l’information

    3/ la préservation absolue de l’intégrité du service public de l’audiovisuel, afin de garantir que ni ses informations ni ses programmes ne soient contrôlés par le pouvoir exécutif

    4/un véritable accès, rapide, facile, à toutes les ressources documentaires d’intérêt pour la vie démocratique et le sort des citoyens, à l’image du Freedom of information Act en vigueur aux Etats-Unis depuis 1967

    5/ une large protection des sources des journalistes, assurant le droit des citoyens à les alerter et à les informer, inspirée d’une loi belge en vigueur depuis 2005

    6/ une publicité étendue sur tous les actes du pouvoir exécutif […] de façon à permettre l’interpellation libre et le questionnement contradictoire des gouvernants par les journalistes

    7/une concentration limitée et régulée de façon à éviter tout monopole de fait ou tout abus de position dominante

    8/une égalité de traitement pour la presse numérique et la presse imprimée, de façon à éviter toute discrimination stigmatisante d’Internet

    9/ une reconnaissance à part entière de la place des lecteurs en tant que commentateurs, contributeurs et blogueurs de façon à accroître la diffusion et le partage démocratique des informations et des opinions