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    Publié : 3 janvier 2015

    Comment dessiner après Charlie ?

    Un article de Pascal Miles, dessinateur humoristique

    Charlie mal en point, avant l’attentat

    La brutalité soudaine de l’événement ne doit pas cacher une réalité plus triviale : Charlie Hebdo était déjà condamné par la loi d’airain de l’économie, et, faute d’un nombre suffisant de lecteurs, le journal endetté, affaibli et asphyxié, perdait chaque semaine de sa rentabilité.

    Certes, la notoriété soudaine et le soutien massif de l’opinion ont changé la donne, on ne peut que s’en féliciter, mais le fond du problème reste posé : La crise de la presse en général et de la presse d’opinion en particulier semble un phénomène global, une tendance lourde de nos sociétés numériques et hyperconnectées.

    Une rédaction historique

    Plus spécifiquement, Charlie semblait très lié au contexte de 68, le chroniqueur Patrick Besson un peu provocateur parlait même du"bulletin paroissial du gauchisme sexagénaire" à propos du journal. Il est vrai que l’âge et la carrière des grandes signatures de celui-ci, les Cabu, Wolinski étaient plus datées du gaullisme triomphant que du social-libéralisme contemporain, et le refus libertaire de toute autorité s’inscrit bien dans la contestation globale de la société de consommation.

    Problème interne et concurrence des écrans

    En ce sens, Charlie avait progressivement perdu la majeure partie de son fidèle lectorat, et les écrans ont remplacé l’attente du trublion du mercredi. Les querelles intestines à l’intérieur de la rédaction et le départ de Siné, provocateur historique, ont affaibli l’angle éditorial si enraciné dans la contestation. Pourtant, il fut un temps où la critique sociale était d’une virulence aujourd’hui politiquement incorrecte et sans aucun doute un rédacteur en chef refuserait de passer des unes trop provocatrices voire subversives.

    Avec des lignes éditoriale affadies et l’autocensure : Charlie est un ovni

    Déjà à la Belle Époque la revue "L’Assiette au Beurre" dénonçait avec force la colonisation et l’ordre social dominant, les dessinateurs prenaient alors parti avec une grande virulence. Plus récemment, si l’on regarde les couvertures de "L’enragé" en 1968, le pouvoir gaulliste est considéré comme une forme sournoise de fascisme rampant et semble la cible favorite des dessins virulents de Siné.

    Cet héritage contestataire a perduré longtemps avec Charlie Hebdo, faisant l’originalité éditoriale incontestable du journal, sa force mais aussi sa faiblesse dans des sociétés plus frileuses face à la montée des intégrismes. Les événements tragiques à Paris et l’écho sinistre à Copenhague ont mondialisé la fragilité de la liberté de la presse, ils placent Charlie sous les feux de l’actualité, lui donnant une notoriété globale mais trop souvent mal comprise...

    Finalement, à l’ère du politiquement correct, Charlie paraît un ovni médiatique, et la réaction étonnée des journaux anglo-saxons traduit cette distance critique. La prudence serait devenue la qualité première d’une rédaction en chef...