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    Publié : 2 septembre 2015

    Communication de madame Divina Frau-Meigs, directrice du CLEMI

    Association internationale des études et des recherches en information

    Maîtrise des cultures de l’information pour un Internet citoyen

    Il y a dix ans, j’ai eu l’honneur de m’exprimer à la tribune de l’O.N.U, en clôture du SMSI (Sommet mondial sur la société de l’information), à Tunis. J’ai fait alors une promesse : la société civile (et surtout les éducateurs et les chercheurs que je représente) suivra le processus SMSI ; elle y participera activement et elle demandera des comptes aux gouvernements et aux entreprises en ce qui concerne les jeunes et leur éducation. Promesse tenue ! Et je suis ravie d’avoir de nouveau l’occasion de m’exprimer pour un rapide bilan et surtout pour des propositions sur l’avenir.

    Je m’exprime maintenant comme alors au nom de l’AIERI, l’Association des études et recherches en information-communication où je pilote la section recherche en Éducation aux médias. Mais je veux surtout me faire l’avocate ici de millions de personnes silencieuses qui œuvrent chaque jour à l’éducation dans le monde : les enseignants, les formateurs et les chercheurs. Et ils le font pour les jeunes parmi lesquels la moitié sont des jeunes filles. Un sur trois millions des utilisateurs de l’Internet a moins de dix-huit ans. Ce sont des citoyens de demain, des netoyens (netizens) dont il faut favoriser la créativité et l’esprit critique à l’ère numérique. Mon message est qu’il faut arrêter de repousser à demain ce qui est déjà ici maintenant, un discours trop facilement appliqué aux jeunes femmes, pour repousser la mise en œuvre des politiques qui les concernent.

    J’ai particulièrement suivi les actions prioritaires 9 « médias et éducation » et 8 « diversité culturelle », dont les enjeux sont similaires. Les activités menées en Éducation aux médias et à l’information (EMI) sont sans doute un des plus grands succès de ces dix dernières années. GAPMIL, la Global alliance for partnerships in media and information literacy, a été très efficace et se rapproche de GAMAG, la Global alliance for media and gender, avec des actions, des valeurs et des finalités similaires. Nous avons adopté avec succès le mode de fonctionnement du SMSI : une action globale, distribuée dans des chapitres régionaux, adaptée à la diversité culturelle et aux besoins de la proximité et du terrain. Nous avons adopté une « Déclaration de Paris sur l’EMI à l’ère numérique » pour proclamer que l’informatique et le numérique ne peuvent évoluer sans les Droits de l’homme et les valeurs des cultures de l’information, valeurs de partage et de solidarité. Nous avons monté des observatoires régionaux, trouvé des partenaires nationaux et internationaux comme dans le cas des réseaux ANR TRANSLIT (Agence nationale pour la recherche en translittératie [littératie, de l’anglais literacy avec le sens d’alphabétisation aux pratiques numériques d’information]) et EMEDUS (European media literaty education project). Nous avons aidé à impulser des politiques publiques, comme dans le cas de la France où l’EMI fait partie du plan de refondation de l’école, avec la Direction du Numérique pour l’Éducation et un opérateur national, le CLEMI.

    Mais les changements en perspective sont énormes : avènement de l’Internet des objets dans l’éducation et la culture, arrivée des pure players [opérateurs d’information uniquement sur l’Internet] dans la commercialisation de l’éducation, nouvelles formes de formation à distance comme les MOOCs [cours mis en ligne massivement]. Ils mènent à une fragilisation des institutions culturelles pré-numériques comme les universités, les bibliothèques, les médias etc. Ces changements sont porteurs de promesses et de périls et nous obligent à une vigilance augmentée.

    Dans la perspective des objectifs du développement durable, nous voulons rappeler le rôle essentiel du processus du SMSI, notamment dans son extension au Forum de la gouvernance d’Internet. Nous souhaitons que ce processus soit continué, dans sa dimension multi-partenaire et multi-latérale, pour que les bienfaits des TIC se propagent pour tous, alors que le secteur industriel de positionne pour étendre Internet à un autre milliard de personnes connectées. La gouvernance par le bas est en marche.

    Nous souhaitons une gouvernance de l’éducation mondiale pour maîtriser les cultures de l’information et aller vers des sociétés de la connaissance porteuses des valeurs de l’Internet des citoyens plutôt que l’Internet des objets [Prolongation des échanges d’informations numériques vers des objets connectés, comme dans la domotique par exemple - Selon Wikipédia]. Cela implique des processus et des principes de gouvernance dans et hors l’école :

    Dans l’école :

    1/ Donner un accès et un usage éduqué aux médias, à l’information et à l’informatique, avec pleine inclusion de l’Internet, avec ses dispositifs et des logiciels à bas coût, ouverts et interopérables.

    2/ Faire de l’éducation aux médias, à l’information et au numérique le socle commun de base des apprentissages et des compétences du XXIe siècle, pour que les jeunes soient en capacité de participer et de créer de l’école primaire à l’université.

    3/ Soutenir la création d’un champ de recherche et d’enseignement sur les médias et les TIC, dont l’Internet, afin d’aider à la prise de décision par les politiques, ce qui suppose aussi la création d’indicateurs et d’un suivi global de l’évolution.

    4/ Favoriser le transfert des Droits de l’homme dans la gouvernance d’Internet et de l’éducation, y compris des dimensions nouvelles comme la régulation des données de l’éducation (learning analytics) qui doivent respecter le meilleur intérêt de l’enfant.

    En dehors de l’école et tout au long de la vie

    1/ Développer le co-design avec les partenaires de l’école, qu’ils soient publics, privés ou associatifs, pour bénéficier un maximum aux initiatives locales et répondre au besoin du terrain, avec une action publique renouvelée, inclusive et proche de l’innovation sociale des citoyens (sciences citoyennes, humanités créatives, crowdsourcing, …)

    2/ Promouvoir l’emploi avec une focalisation particulière sur la transition école-emploi qui produit encore trop de chômeurs, de décrocheurs (drop-outs) tout en ne répondant pas aux besoins toujours croissants des nouvelles industries culturelles et créatives du numérique, ce qui peut impliquer des aides publiques et privées pour encourager les jeunes et les femmes à créer des entreprises dans ce secteur dont ils sont largement absents.

    3/ Élargir la responsabilité sociale des entreprises (Corporate social responsability) car l’auto-régulation ne suffit pas à assurer des contenus éducatifs de qualité et les entreprises se doivent de contribuer massivement à l’éducation sur les douze ans de la scolarité obligatoire car elles seront les premières bénéficiaires d’une population formée aux nouvelles formes de littératies nécessaires aux métiers et professions du numérique. Des exemples existent déjà d’entreprises globales comme Vivendi qui se focalise conjointement sur l’éducation des jeunes, la diversité culturelle et les métiers des médias numériques, mais il faut amplifier le mouvement et la mise de fonds, pour renforcer la valeur d’intérêt public de l’Internet.

    4/ Incorporer davantage les jeunes et les femmes dans les négociations concernant la gouvernance d’Internet et la gouvernance de l’éducation à des fins de justice sociale et de soutenabilité car il est prouvé que, dans toutes les sociétés, leur présence est un levier de développement durable.

    5/ Construire des indicateurs spécifiques aux jeunes et aux femmes, pour s’assurer que leurs besoins sont pris en compte et inscrits dans les politiques publiques et dans les entreprises. Ces indicateurs doivent être construits de manière inter-sectorielle pour tenir compte : du socle de base et du curriculum scolaire, des programmes d’éducation aux médias et à l’information, des questions d’accès, d’usage, d’interaction et d’innovation sociale, ainsi que des taux et degrés de participation dans les instances de décision et de régulation à tous les niveaux, qu’ils soient locaux, régionaux ou mondiaux.

    A l’avenir, nous serons encore là et je lance un appel à la mobilisation générale pour le prochain milliard de connectés et tous ceux qui le sont déjà. Que vive la gouvernance de l’éducation et de l’éducation aux médias, à l’information et au numérique pour tous !